« Mudwoman » de Joyce Carol Oates – Points éditions , traduit par Claude Seban

mudwomanUn très grand J.C.Oates, qui m’a souvent rappelé « Les chutes » et encore plus « Blonde » dont je n’étais sortie qu’avec peine, et pas indemne. Cette dame a réellement un extraordinaire talent, et sait, plus que tout autre, vous emmener, vous enfoncer dans les tréfonds des esprits torturés. Virtuose quand il s’agit de dépeindre les rouages des cerveaux traumatisés, la chute lente et terrifiante jusqu’au fond du désespoir.

Mudwoman, alias Merry, M.(Meredith) R. (Ruth ) Neukirchen (New – kitchen, disent les gens… ), M.R., enfant sauvée grâce au serviteur élu du Roi des Corbeaux (merveilleux passage, début page 88 ), Mudgirl, Mudwoman, la fille / femme de boue…

M.R., adoptée par le couple Neukirchen, va devenir la première femme présidente d’université, brillante, diplômée de philosophie, toujours affable, humaniste, souriante mais ferme, nous allons l’accompagner, la suivre / nous identifier ? et assister à la lente descente aux enfers de Meredith, manipulée par ses vagues souvenirs, par ses cauchemars, par son cerveau épuisé, et le lecteur va vivre peu à peu les mêmes angoisses, se poser les mêmes questions. La narration oscille entre le vécu et le fantasme, le réel et l’hallucination.

Cornell_Balch_Halls_Exterior_mGrande dame toujours, Oates parvient sans mal à mêler une description du monde clos et des codes de l’université américaine, une analyse extrêmement fine de cette femme en quête désespérée d’amour, de compassion et d’origines, une évocation sans concession du conservatisme et une histoire comme je les aime de l’enfance bafouée, torturée, toute la souffrance que ça laisse sur les épaules de l’enfant devenu adulte. C’est ici l’incroyable talent de l’auteure: tracer le portrait de cette femme arrivée en gloire à un poste éminent, femme qui parait accomplie professionnellement, socialement, mais dont la vie personnelle, affective /amoureuse, n’est qu’une longue attente, un état de solitude si profond , bouleversant.

schlick-246944_1280J’ai aimé Meredith comme une sœur; on lit, impuissant, son chagrin et sa lutte pour vivre encore, on voudrait l’aider, mais on ne peut qu’avancer notre lecture et aimer M.R., jusqu’au bout. La relation avec Konrad, le père adoptif, est absolument merveilleuse, et lumineuse dans la vie noire de Meredith, immergée dans la boue des marais des Adirondacks.

Pour moi un livre renversant, brillant et fort, un portrait de femme comme on en lit peu, si ce n’est sous cette plume toujours vive et virulente qu’est celle de Joyce Carol Oates.

Un vrai coup de cœur, très personnel, une lecture pas facile émotionnellement.

Ici, quelques unes des phrases qui m’ont marquée.

« Seule dans la maison d’Echo Park, propriété de l’université, M.R. vivait plus intensément que ses collègues mariés. Seule, M.R. vivait plus intensément que si elle avait vécu avec quelqu’un. Car la solitude est la grande fécondité de l’esprit, quand elle ne signe pas sa destruction. »

« Quel silence dans la maison! Ce mausolée – ce musée. C’est une erreur de vivre seul. Et de voyager seul à travers les nébuleuses. 

Car le cœur durcit, comme une roche volcanique. Si dur, si cassant et si sec que le moindre souffle peut le réduire en poussière. »

« On la présentait toujours comme quelqu’un de fort et de capable! Vous n’êtes pas aimée parce que vous êtes forte et capable quand vous êtes une femme mais si vous êtes une femme et si vous êtes forte et capable vous vous en sortirez sans amour. »

« Le terme officiel était en voyage.

La description officielle était en instance d’emménagement.

Officieusement on disait Pauvre femme. Elle est allée se cacher quelque part.

Mais personne ne savait vraiment que M.R. était sans foyer. »

« Être toujours seul, c’est penser sans interruption – votre cerveau ne débranche jamais.

Il n’est pas possible de vivre en pensant continuellement. »

« C’était cela, la condition humaine, peut-être? – l’effort de demeurer humain. »

« C’était une erreur d’être aussi souvent seule. Tellement plus facile d’être effacée de la surface de la terre, éliminée, quand on est seule. »

Et enfin, toute l’histoire du livre :

« Nous chérissons plus que tout ces lieux où nous avons été conduits pour mourir mais où nous ne sommes pas morts. »

Un grand livre, vous dis-je…Écoutez la dame, ici.