« Ghostfather » – Eric Calatraba, éditions Melmac, esprit noir

« Stratocaster

Le bluesman Robert Johnson serait mort d’avoir bu du whisky à la strychnine, offert par un mari jaloux; ou de la syphilis; ou d’une pneumonie. On ne sait pas. Ce dont on est sûr, c’est qu’il a rejoint l’autre monde à vingt-sept ans.
Brian Jones, vingt-sept ans, cofondateur des Stones, a succombé dans sa piscine à un cocktail composé de somnifères, d’alcool et de mauvaises fréquentations. »

Ainsi commence ce roman, égrenant les grands de la musique du XXème siècle et leurs dérives fatales. Le roman commence avec Isabelle, en prison, et c’est elle qui nous raconte, comme une survivante, une histoire où la violence, la drogue, l’alcool, vont faire leur travail de sape sur un jeune artiste, Clément. Une histoire qui finit très mal, puisqu’Isabelle est en prison:

« Je m’appelle Isabelle Ortega, je suis chanteuse. Mon nom de scène est Isabel. J’ai vendu beaucoup de disques et fait exploser les compteurs sur les plateformes de téléchargement. J’écrivais les textes et Clément composait la musique. Nous avions beaucoup de succès et je crois savoir que les fans sont impatients de suivre la prochaine tournée. Il va falloir qu’ils attendent encore un peu. Si je vous raconte ça, c’est parce que j’ai vingt-sept ans aujourd’hui, que ça m’angoisse et aussi parce que…

Les gardiennes approchent »

Ce post est court, je sais que résumer, ce n’est pas terrible, mais je suis incapable de vous dire toutes les impressions que j’ai eues. Ce que je sais dire, c’est que la musique et la guitare en particulier sont les personnages majeurs. C’est aussi la description d’un milieu assez écoeurant. Le personnage qui sera le chef d’orchestre du désastre final, c’est Derek. Et l’autre personnage important du livre, c’est une guitare, une Fender qui entre les mains de Clément devient magique. Et cette guitare, elle lui a parlé, elle l’a « appelé » en quelque sorte:

« Puis un jour, j’ai vu Clément entrer dans le magasin, marcher dans ma direction sans l’ombre d’une hésitation et tourner quelques minutes devant moi en lançant des regards vers le patron. Finalement, il a passé la sangle sur son épaule et s’est mis à jouer. C’était dingue, je me suis rendu compte de ce dont j’étais capable et ce pour quoi j’étais née. »

On aime Clément et Isabelle, ils sont les « héros » de l’histoire, ils sont faits l’un pour l’autre, tant dans leur art que dans leur vie. Mais c’est sans compter avec un milieu interlope, et un père, celui de Clément, Derek. Un personnage que j’ai trouvé haïssable.

La construction du livre est assez complexe, et pleine d’intelligence car c’est ça qui fait ressentir ce qui se joue entre les personnages, entre Clément et sa guitare, entre Clément et Isabelle. La plume d’Eric Calatraba rend à merveille le climat de ferveur, de passion, puis peu à peu la dérive, les excès, la nuit et ses fantômes, la musique et la foule étourdie de sons. Les ambiances nocturnes sont très bien écrites, on y entre, dans ces salles, on entend les musiciens oui, mais aussi on sent la fumée, la sueur, les corps en transe. Et on comprend bien que tout ça prend un vilain virage. 
Ce qui fait poursuivre la lecture, ce qui accroche, outre le besoin de savoir quand le gouffre s’ouvrira sous nos pieds, -parce qu’on le sent, ça, évidemment – c’est la musique, avec des références qui forcément nous rendent nostalgiques de nos jeunesses, enfin je suppose à nombre d’entre nous. Nostalgiques parce qu’alors, c’était nouveau, une découverte, une nouvelle génération, bref, vous pigez bien ce que je veux dire. La nostalgie, quoi.

Ce qu’il va advenir d’Isabelle, de Clément et de la Fender, vous le lirez. Avec un super sens du récit, Eric Calatraba nous fait entendre, vibrer avec les cordes de la guitare, et entretient une tension extrêmement forte. On comprend très vite aussi quelle place occupe la musique dans sa vie, son regard sur un monde qui dérive souvent, aussi génial soit-il. La musique, ici, est un lien entre les êtres humains, ceux qui la jouent et ceux qui l’écoutent. Restent Isabelle et Clément, amoureux et malheureux. 

Eric Calatraba -c’est le second livre de lui que je lis – écrit avec précision, finesse, savoir aussi, et fait de cette histoire qui démarre bien – amour de la musique, amour tout court – un roman sombre, plein de musique, et de substances planantes diverses qui peu à peu s’ouvrent sur un gouffre. J’ai beaucoup aimé, une lecture qui change de ce que je lis d’habitude.

Moi, je dis « bravo Éric ».

« Munera » – Éric Calatraba – Éditions du Caïman/Collection Polars en France

 »           I

VAE VICTIS

Markus

Nice, Alpes Maritimes

Il reprend connaissance quand le sel ravive ses blessures. Il est dans le noir. L’eau s’engouffre à travers le tissu et le fait suffoquer. Il repousse la toile d’un geste vif. Sa peau se déchire. Ses os se brisent. Des grognements, des cris inhumains font écho à sa propre plainte.

Sven

Kiruna, Laponie suédoise

Atteindre une ancienne galerie de la mine de fer. Reprendre son souffle. Les raquettes de Sven s’enfonçaient dans la neige épaisse, instable. L’air glacé s’engouffrait dans sa poitrine. Moins trente degrés et la sensation de respirer du feu. sans ralentir, il plongea la main dans son sac et toucha les liasses de billets pour se donner du courage. Un bourdonnement se fit entendre et il regarda l’arme qu’on lui avait laissée : une hache de guerre viking. »

Markus et Sven sont deux des personnages présentés dans ce premier chapitre. Suivent Zachary, désert de Tanami en Australie, Raimundo à Rio de Janeiro, Favela de Vigario Geral, Rouslan en Ouzbékistan, province de Navoï, Ethan à Ottawa, province de l’Ontario au Canada et enfin John, à Old Crow, province du Yukon au Canada aussi. Tous nous sont présentés dans une situation qu’on ne peut pour l’instant pas comprendre, le récit qui suit va nous éclaircir. Mais pour la police française, tout débute avec un sac repêché à Nice, contenant un corps humain et ceux de divers animaux: coq, singe, chien et serpent. Ainsi va commencer une enquête tordue et touffue, et peu à peu, en rencontrant les nombreux personnages, ce qui se passe va nous venir sous les yeux, et en utilisant un mot faible, c’est inquiétant…

« Jairo et Mariana poussèrent les fauteuils jusqu’au hangar. Les portes étaient ouvertes en grand, laissant apparaître deux machines aux roues chaussées de pneus crantés, reliées à des suspensions à long débattement. uns structure allégée, seulement composée d’arceaux métalliques et équipée de deux phares de forme étirée donnant à l’avant un air agressif.

-Gladiateurs, voici vos chars ! »

Je découvre Éric Calatraba et cette maison d’éditions avec ce roman policier, que je vois personnellement plus comme un roman d’aventures furieuses – une histoire de dingues – qui permet à l’auteur sans discours barbants ou démonstrations outrancières de mettre en scène les plaies de notre monde, les relents rances qui remontent un peu partout – l’histoire est internationale – , les ravages contemporains sur l’environnement et les peuples dans un excellent parallèle avec les jeux du cirque de la Rome antique. L’histoire est impossible à résumer, mais on a là une narration vive, qui met en haleine en prenant son temps à éclaircir la lectrice, puis avec une nette accélération dans le dernier tiers du livre. Il se lit vite, parce qu’on passe un temps à voir s’édifier l’affreuse organisation dont il est question, à comprendre ce qui se prépare dans un va-et-vient entre plusieurs pays, ici surtout le Brésil et le Canada.

« Ethan repensa à son père et à ses croyances animistes chamaniques. Il fallait d’abord rêver du gibier pour qu’enfin il apparaisse. Ensuite, le Gwich’in se cachait sous des peaux, imitait les cris des animaux, se couvrait d’excréments ou d’urine de femelle. Alors seulement, la créature pouvait apparaître? Il y avait affrontement. L’homme en sortait vainqueur la plupart du temps. Pas toujours. Seule la mort de l’un des protagonistes redonnait à chacun son identité; c’est pourquoi, ici, on méprisait les adeptes du no-kill. Si tu avais rêvé d’un saumon, si après son long périple il s’offrait à toi, tu devais prendre sa vie sous peine de lui faire injure. Dans les lieux où rien ne pousse, la chasse n’est pas un jeu. »

Le capitaine Raphaël Larcher et le commandant Ugo Luciani ( Lucci ) vont être amenés à pénétrer au cœur de cette bande de fous furieux qui nourrit en moi une crainte, c’est qu’elle existerait réellement…Je ne peux m’empêcher de penser que oui, sous cette forme ou sous une autre, mais oui…latente ou active, mais oui. Donc, les deux hommes seront expédiés dans l’arène, et découvriront le « jeu » en devant y participer. Le début du roman est émaillé de scènes tranquilles, amoureuses, familiales, amicales, au chant des cigales à Nice ou en Corse. Et puis, adieu jours paisibles, nos deux flics vont pénétrer le maelstrom infernal et tenter d’y survivre.

Je n’ai aucune envie d’en dire plus, si ce n’est que j’ai particulièrement aimé une longue scène de chamanisme assez impressionnante et les foules haineuses du cirque, si évocatrices. On a en ligne de fond Nietzsche et de l’opéra – Le crépuscule des Dieux, Carmina Burana, « Ô fortuna » emplit les arènes

Aïda, Le couronnement de Poppée, Norma, Les Indes galantes…L’auteur a donc une belle connaissance des jeux du cirque à Rome et plus globalement de la culture antique romaine, la langue et la philosophie; il exprime aussi une saine colère contre les pouvoirs de l’argent qui broient tout sur leur passage, entraînant des catastrophes partout, le tout enrobé dans une idéologie puante sous une croûte de culture manipulée.

« Dans la forêt environnante résonnaient des bruits d’engins de chantier et de tronçonneuses. Strandberg World Mining voulait exploiter plus avant le filon. Raimundo leva la tête et vit une énorme machine à huit roues en action. Son châssis articulé se faufilait entre les arbres qu’elle coupait, ébranchait et débitait en quelques secondes. La surface de la forêt se réduisait de jour en jour. Des espèces endémiques disparaissaient l’une après l’autre. Le territoire des Indiens était menacé. L’homme se privait, entre autres, d’une possible pharmacopée pour le futur. Mais du futur, on ne se préoccupait que dans les mots. »

De courts passages nous mettent dans l’esprit et la vie de certains personnages, comme Charlotte Vu, ou Daga, et ce sont toujours des destinées tristes, douloureuses, provoquant des réactions antagonistes. Des pages très violentes et des décrochages salutaires avec par exemple les messages de Lila à son papa Raphaël, veuf et amoureux de Laure.

« Pa’, un petit bisou d’Écosse. Tout va bien, on s’éclate. J’aurai plein de photos à vous montrer. Embrasse Laure. Lila » »

Raphaël qui écoute : « Pur ti miro » de Monteverdi, par ces deux artistes précisément

Il y a les bouleversantes funérailles de Martine, l’épouse de Lucci

« La Mort n’est rien…

Je suis seulement passée dans la pièce à côté,

Ce que nous étions les uns pour les autres, nous le sommes toujours.

Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné.

Parlez-moi comme vous l’avez toujours fait. N’employez pas un ton différent, ne prenez pas un air solennel et triste. »

Ou les lettres échangées par les « gladiateurs » avec leur famille

« Maman, papa, Fernando,

Quand je vois le Christ de Corcovado ouvrir les bras en baissant la tête, j’ai toujours l’impression qu’il montre son impuissance. alors, si lui-même doute de son pouvoir, pourquoi devrions-nous croire en lui ? Jusqu’ici, je n’ai pas eu beaucoup plus de chance que vous, mais je vais tenter une dernière chose. Si je réussis, je m’installerai dans un beau quartier, à Ipanema ou à Leblon et j’embaucherai une personne qui s’occupera de moi; si j’échoue, alors on se verra bientôt. ce n’est pas une chose que j’ai choisie, mais, en fin de compte, ça me va.

Um abraço aos trés

Raimundo »

Mais ça ne dure pas et le récit s’emballe, ne laissant pas de répit, on lit entre autres les lettres des » lutteurs » à leur famille qui filent des frissons et on va jusqu’au bout, le suspense allant crescendo. Bien construit, bien écrit, intelligent, un bon roman .

Grand plaisir à cette lecture, une histoire impitoyable, et jolie entrée pour moi aux éditions du Caïman.

Et au fait, le titre !

« Le mot latin munus,  (pluriel : munera) qui désigne le combat de gladiateurs signifie à l’origine « don » et s’inscrit parfaitement dans ce cadre funéraire. Le munerator était celui qui offrait un spectacle de gladiateurs. »