« On m’appelle Demon Copperhead » – Barbara Kingsolver, traduit de l’américain par Martine Aubert, éditions Albin Michel- Terres d’Amérique

On m'appelle Demon Copperhead par Kingsolver« Déjà, je me suis mis au monde tout seul. Ils étaient trois ou quatre à assister à l’événement, et ils m’ont tous accordé une chose: c’est moi qui ai dû me taper le plus dur, vu que ma mère était, disons, hors du coup. »

Que dire après une telle lecture? 600 pages d’une vie, celle de Demon Copperhead ( alias américain de David Copperfield ), de plein de vies, celles de cette Amérique des paumés, des abandonnés, des pauvres. Voici la vie de Demon, enfant placé par les services sociaux. Mère défaillante, père parti, beau-père affreux.

Ce  livre m’en a rappelé un autre lu il y a longtemps que j’avais adoré: « Yaak Valley Montana » , de Smith Henderson ( Belfond ) qui sur le sujet des oubliés de l’Amérique mettait en scène un éducateur, bien en peine lui-même avec les addictions et les pauvres gosses.

Ici, nous suivons l’avancée dans la vie de Demon, un jeune garçon qui on peut le dire, n’a pas de chance ( mais vraiment pas de chance…). Expulsé du ventre de sa mère direct par terre, placé, déplacé, replacé, trimballé d’un foyer à un autre ( foyer est un bien grand mot ) dans ses plus jeunes années.

« Un gamin de dix ans qui se défonce aux cachetons. Pauvres mômes. On est censés dire, regardez-les, ils ont fait de mauvais choix qui les ont conduits à une vie de misère. Mais des vies se vivent là, en cet instant précis, se glissant entre les brossez-vous-les-dents, les bonne-nuit-les-petits et les chariots de supermarché remplis à ras bord, où ces mots n’ont pas cours. Des enfants, des choix. Ils étaient déjà pourris, les matériaux avec lesquels on devait construire notre vie. Notre seul repère, c’était un garçon plus âgé qui n’avait lui-même jamais connu la stabilité et qui essayait de nous rassurer. On avait la lune à la fenêtre pour nous sourire un instant et nous dire que le monde nous appartenait. Parce que nos parents s’étaient tirés quelque part et avaient  tout laissé entre nos mains. »

Il va vivre dans des lieux infâmes, avec des personnes ignobles, payées par les services sociaux en principe pour le nourrir, le loger, et veiller à ce qu’il aille – éventuellement – à l’école. Rien de tout ça. Demon sera mal nourri, mal logé, mal vêtu, et travaillera gratis. L’autrice décrit ici la défaillance des services sociaux américains, avec parfois une assistante sociale qui fera de son mieux ( avec pas grand chose ), mais le plus souvent, Demon est placé ici ou là, et débrouille-toi mon garçon. Une précision encore, Demon est un melungeon, un mûlatre, ça prend sa part dans la vie du garçon, bien sûr.

A travers la vie de Demon, l’autrice peint à grands coups de brosse une Amérique de notre siècle qui ressemble à quelques détails près à celle de Steinbeck, et à l’Angleterre de Dickens – le vrai Grand Charles d’Angleterre – et j’ajoute que Shakespeare n’est pas de reste lui aussi dans ce roman. Chez la grand-mère, Mr Dick et la découverte de la baignoire:

« Je portais le nom de mon père. Je ressemblais à ces gens. Et ils ne manquaient de rien, apparemment. Enfin quoi, cette maison. Des salons et des salles de bain, premier étage, rez-de-chaussée, chaque pèce remplie de meubles. Des fauteuils avec des putains de pieds. La baignoire dans laquelle j’étais avait des pieds, on aurait dit des serres d’oiseau terrifiantes. C’est pas un mensonge. Si le Diable avait une baignoire, ce serait à coup sûr celle-là. »

Misère sociale et intellectuelle, addictions en tous genres; il y a ces drogues qui au fil des pages ravagent et avilissent une jeunesse déboussolée, des familles éclatées, toute une société si inégalitaire qu’on se dit que rien ne sauvera ces gosses. Sauf, peut-être, l’amour. Une histoire d’égarements, de chagrins, de désillusions. L’enfance de Demon m’a fait pleurer – par exemple quand il se fait dépouiller dans les toilettes d’une station service de ses quelques dollars, par une prostituée ( struggle for life…)  et quant à sa vie d’adulte, si elle trouve une amélioration grâce au sport, à l’école et au dessin ( son talent ), les addictions et quelques rencontres « toxiques » – à tous points de vue – vont en entraver la progression .

A vous de lire, je conseille vraiment ce roman, parce qu’il est une image au fond bien plus puissante, par l’écriture, que n’importe quelle analyse sociopoliticotélévisée. La littérature à ceci de beau et de fort, qu’elle répond par la fiction à nos interrogations, qu’elle projette des visages sur nos rétines et ça nous laisse le champ de l’interprétation, nous infusons des sentiments de toutes sortes à ces personnages. En résumé, je suis devenue Demon, mais aussi Angus et quelques autres. Vous allez rencontrer beaucoup de monde, du meilleur au pire, et vous aimerez Demon. J’ai moi beaucoup aimé Angus ( la fille de Coach ) aussi. 

« Angus qui injurie quelqu’un, ça n’arrivait pas tous les jours. Elle y allait de bon cœur. Elle se transformait en créature d’une beauté sauvage, comme un pur- sang qui aurait couru le Kentucky Derby du juron. T’avais plus qu’à te mettre sur le côté. Je l’ai laissée envoyer ma grand-mère au diable pendant que je séparais les CD super bizarres qu’elle m’avait prêtés ou donnés de ceux que je voulais garder. Elle m’a demandé de promettre que je retournerai au lycée à l’automne, mais je voyais pas l’intérêt. »

Un très beau roman, allez-y ! Vraiment ! Remerciements de l’autrice, extrait bref:

« Pour les enfants qui tous les jours se réveillent avec la faim au ventre, à qui la pauvreté et les antidouleurs ont volé leur famille, dont les assistantes sociales perdent sans cesse les dossiers, qui se sentent invisibles, ou aimeraient l’être : ce livre est pour vous. »

9 réflexions sur « « On m’appelle Demon Copperhead » – Barbara Kingsolver, traduit de l’américain par Martine Aubert, éditions Albin Michel- Terres d’Amérique »

  1. 100% d’accord avec toi : j’ai beaucoup aimé ce roman aussi. Je l’ai audiolu, Demon me racontait donc son histoire à l’oreille, c’était très fort. La romancière décrit très bien, mieux que n’importe quel reportage ou documentaire, c’est vrai, comment cette drogue a fait son apparition, la facilité avec laquelle elle se procurait, puis l’addiction.

  2. Fictions, interprétations, interrogations et tu as raison! Trève de bavardage rimé, Barbara Kingslover possède le don de conteuse. Je l’ai beaucoup lue en 2006( je note l’année sur les livres lus). Elle s’engage pour la défense des droits humains et de la nature. Tu me donnes envie de la relire, en particulier « petit miracle et autres essai », qu’elle a commencé le 12 septembre 2001, dont elle a fait cadeau des droits d’auteur à plusieurs associations humanitaires. Je t’embrasse!

    • Il semble évident quand on la lit qu’elle a une forte implication, conviction qu’il est urgent de voler au secours du monde et des enfants en particulier. Avec nos modestes moyens, parfois. On sent dans ce livre une humanité qui réchauffe le cœur face à un monde ignoble, mais néanmoins, B. Kingsolver n’est pas du tout dans le genre gnangnan, pas du tout, tout est dit cash, avec une virulence bienfaitrice. Bref. Martine, on est d’accord

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