« Dernière nuit à Twisted River » de John Irving ( éd. du Seuil )

 Voici ma dernière lecture. Je ne peux pas être impartiale avec John Irving parce que cet auteur m’est cher et que je trouve dans ses livres des sujets qui font écho en moi. Si le roman précédent ( « Je te retrouverai » ou les pérégrinations d’une tatoueuse avec son fils à travers l’Europe ) abordait comme toujours des thèmes graves sur un ton léger, il ne me semblait pas être très mémorable.

Avec « Dernière nuit à Twisted River », Irving écrit je crois plusieurs livres, ou un seul qu’on peut lire à de multiples degrés. J’ai eu du mal à quitter des personnages extrêmement attachants. Un camp de bûcherons au bord d’une rivière, au Nord des U.S.A., et la cantine tenue par Dominic, immigré italien et véritable chef aux fourneaux, qui élève son fils de 12 ans, Daniel. Inutile de raconter l’intrigue, ce sera une cavale du père et du fils pour fuir un assassin, protégés par le bûcheron anarchiste Ketchum, figure haute en couleurs et essentielle du début à la fin. Et ainsi nous découvrons une galerie de portraits pleins d’humanité et de pittoresque.

Pour la première fois aussi, l’ami John déroule son histoire sur fond de plats italiens, français, chinois, et on prend plaisir à l’entendre raconter le pain qui cuit, la pâte à pizza qui lève, la sauce marinara qui mijote… ( j’ai personnellement toujours aimé les romans qui parlent des plaisirs de la table ! )

On peut donc lire ce livre juste sur l’intrigue, la cavale; et puis creuser la relation père-fils, puis l’amitié, puis l’amour vécu ou absent, puis le versant sociologique , ou encore les talents culinaires des uns et des autres…Mais tout est intimement lié ! Et Irving ne renonce jamais à l’humour ce qui donne au texte un côté oral très plaisant, avec les digressions coutumières, comme dans une conversation entre amis.

Ce qui fait de ce livre un très bon livre, c’est cet examen minutieux des liens entre les êtres humains: familiaux, amicaux, amoureux, et toutes les nuances, de l’adoration à la haine farouche.

Irving, depuis « Le monde selon Garp », se penche  sur les relations mère, père, enfants, dans un questionnement incessant auquel il ne semble pas trouver toutes les réponses. De même il s’interroge sur ce qu’est un écrivain, sur ce que nous attendons de lui, nous, lecteurs, et sur ce qu’il cherche à dire, lui.

Irving s’est toujours considéré comme un raconteur d’histoires – et ce sont des histoires dont on a du mal à se détacher – et dans ce livre-là, est-ce dû à l’âge qui avance, il se penche encore plus sur cette question. La fin est remarquablement construite et on se sent un peu pris dans ce jeu qui nous fera sans cesse nous demander: « Quelle est la part de l’autobiographie dans ce qu’il nous raconte ? » Et c’est là que John conteste ( lire l’article de l’Express, lien en fin de page ) et explique très bien son travail.

J’ai pris tant de plaisir à lire ce livre que je ne peux que le conseiller, mais c’est très subjectif ( comme souvent avec la littérature ! ).

Je donnerais pour les meilleurs de ses romans:

« Le monde selon Garp » – « L’oeuvre de Dieu, la part du Diable » ( mon préféré ) – « L’Hôtel New Hampshire » – « Une prière pour Owen » – « Une veuve de papier » – « L’épopée du buveur d’eau » ( le plus drôle )

Mais je lui pardonne même les moins bons. Cet homme se pose des questions, toujours, et n’a pas beaucoup de certitudes, ce qui lui permet de réfléchir encore. Il ne tombe jamais dans le mélo, son humour désamorçant les situations les plus sombres, en un mot : j’aime John Irving !

Pour les anglophones, une vidéo : http://www.youtube.com/embed/XaRlCZXvyhM

  Entretien pour l’Express et François Busnel :    http://www.lexpress.fr/culture/livre/john-irving-j-ecris-sur-ce-dont-j-ai-peur_954135.html