« Comment j’ai rencontré les poissons » – Ota Pavel – éditions DO, traduit par Barbora Faure

« Avant la guerre, maman avait une envie folle de se rendre en Italie. Ce n’était pas tellement pour voir les statues de Michel-Ange ou les tableaux de Léonard de Vinci, mais plutôt pour se baigner au moins une fois dans une mer tiède. Originaire de Drin près de Kladno, où il n’y avait qu’une pauvre petite mare aux canards sur laquelle flottait une couche épaisse et verte de lentilles d’eau, elle n’avait jamais pu, dans sa jeunesse, profiter d’une bonne baignade. Alors, à chaque printemps, elle posait à papa la même question:

-Mon petit Leo, est-ce qu’on y va cette année? »

Deux découvertes : cette maison d’éditions toute neuve ( éditions DO fondées en  2015) et ce petit livre délicieux d’un auteur tchèque; ce livre est un classique en son pays, et il faut remercier cet éditeur pour son partage en français pour la première fois. Et puis je vais dire merci encore à ma grande sœur qui me l’a offert. Joli cadeau, de ceux qui vous font oublier un moment le quotidien, de ceux qui réconfortent.

« À maman, qui avait mon papa pour mari »

C’est la dédicace du recueil pleine de tendresse, plusieurs des textes parlent de « mon papa, mon papa Leo »…Recueil de courts récits autobiographiques qui outre la rencontre de l’auteur avec les poissons – et la pêche –  disent une foule d’autres choses douces, drôles, jolies mais aussi tristes, mélancoliques, graves, terribles. Des histoires qui l’air de rien au début touchent au cœur. Et plus on avance plus la gravité est là avec la guerre qui approche, qui frappe, et puis après c’est l’âge adulte, des êtres chers qui s’en vont et déjà la nostalgie…Ce passage me fait monter des larmes

« L’oncle est mort après la guerre, peu de temps après Holan*, et il n’a plus eu le temps de rien faire. Quand je suis allé à son enterrement, l’orphéon jouait sur la berge une chanson parlant d’un passeur fidèle, et on l’a mis dans un grand cercueil noir sur la plus ancienne de ses barques, celle sur laquelle il avait emmené des dizaines de ses compagnons morts vers la rive de Nezabudice. J’avais déjà l’âge de raison et je me suis mis à pleurer comme jamais auparavant. Il était là, étendu dans son cercueil, avec sa moustache, blanc comme la camarde en personne. On l’emmena de l’autre côté de la rivière qui coulait sous la barque comme elle coule depuis des millions d’années et j’étais inconsolable. J’avais atteint un âge où je comprenais que je n’enterrais pas seulement l’oncle Prosek, mais toute mon enfance et ce qui allait avec. »

*Holan c’est le chien.

Ota Pavel est le cadet des trois fils de Leo et Hermina Popper. C’est donc sa voix d’enfant, puis d’adolescent et enfin d’homme que nous écoutons raconter. Si on a grandi comme c’est mon cas à la campagne et connu des pêcheurs – pas de ceux qu’on voit bardés de tout un matériel censé prendre le poisson tout seul, avec alarme sur le smartphone qui les réveille de leur sieste bercée de bière s’il y a une touche…non, de vrais pêcheurs – si on a ressenti ces sensations qu’offrent les rivières et les ruisseaux dont l’eau fraîche coule entre les doigts de pieds nus, si on a connu les aubes brumeuses et les nuits où la lune éclaire les prés, on se retrouve plongé en enfance que l’on soit tchèque ou pas.

« Près de la rivière, j’ôte mes habits et je nage pour me purifier, comme les pécheurs dans ce fleuve indien, le Gange. Je ne pense plus à rien. Parce que la rivière, ce n’est pas un ruisseau. La rivière, c’est le puits profond de l’oubli. »

Je me faisais la réflexion à propos de la pêche, de ce qu’est la pêche, après de nombreuses lectures américaines où cet art est au cœur des livres ou évoqué de façon importante ( par exemple John Gierach « Là-bas les truites »et bien d’autres titres et auteurs aux éditions Gallmeister en particulier ), que finalement ce plaisir est le même ici ou là, dans les rivières des USA ou dans celles de ce qui fut la Tchécoslovaquie, dans la Berounka. Elle est évoquée avec la même ferveur, les mêmes émotions, qu’elle soit fructueuse ou déplorable, reste le plaisir d’être là dans son élément. La fin du livre est bouleversante. L’auteur fut interné si j’ai bien compris pour troubles psychiatriques et dit ceci:

« Parfois, assis près de la fenêtre à  barreaux, je pêchais ainsi en souvenir et c’en était presque douloureux. Pour cesser d’aspirer à la liberté, il me fallait renoncer à la beauté et me dire que le monde était aussi plein de saleté, de dégoût et d’eau trouble.

J’arrive enfin au mot juste: liberté. La pêche, c’est surtout la liberté.[…]

Cent fois j’ai voulu me tuer quand je n’en pouvais plus, mais je ne l’ai jamais fait. Dans mon subconscient, je voulais peut-être embrasser une fois encore la rivière sur la bouche et pêcher des poissons d’argent. La pêche m’avait appris la patience et les souvenirs m’aidaient à survivre. »

Voici une famille pleine de fantaisie, surtout le père, représentant chez Electrolux où il remporte un succès si grand qu’il devient le lauréat de la République pour la firme. Il séduit les clients, vendant aspirateurs et réfrigérateurs y compris dans des lieux où il n’y a pas l’électricité. Leo le champion est un rien volage, coureur de jupons, il fait les yeux doux à Mme Irma l’épouse du patron, ce qui lui vaudra une de ses mésaventures.

« Mais papa avait décidé qu’il réussirait en tout, qu’il allait monter plus haut, aller plus loin, devenir peut-être le champion imbattable du monde entier.

Et il y parvint.

Ses records de vente d’aspirateurs et de réfrigérateurs lui permirent de damer le pion aux commis voyageurs de cinquante-cinq pays du monde. »

Ota Pavel égrène pour nous ses souvenirs d’enfance, sa rencontre avec les poissons et la pêche. J’ai souvent souri, la langue est belle, vive et crue parfois. On a l’impression de lire des contes ou des fables plaisantes et fines, pittoresques à souhait, mais il y a bien autre chose à travers l’histoire de cette enfance dans cette famille-ci. Il y a ce qui fait grandir, ce qui fait rêver, ce qui fait penser et évidemment ce qui fait écrire, comme écrit là Ota Pavel . La famille Popper est tchèque, jusqu’au moment où la seconde guerre mondiale éclate et que la famille Popper apparaît juive ( elle prendra le nom de Pavel pour être /rester tchèque et seulement tchèque ) .

Ce n’était qu’une anecdote, un détail insignifiant dont on ne parlait pas, ni en famille ni ailleurs et jusque là la lectrice que je suis n’en soupçonnait rien, et s’en fichait. Car : quelle importance dans ces belles heures au bord de l’eau, à pêcher la perche, l’anguille, la carpe ou la truite, hein, que l’on soit juif ou autre ? Mais comme de nombreuses autres, la famille Popper sera marquée et  douloureusement touchée avec les grands frères déportés, la fin des heures douces et insouciantes où Leo gagne bien sa vie, roule dans une belle auto et chante tout le temps.

C’est fini…Mais il n’empêche que le conflit terminé, la nature optimiste et joyeuse de Leo reviendra, avec des projets – comme l’élevage de lapins – et une activité vigoureuse au sein du parti communiste. Qui sera une autre affreuse déception pour Leo l’entousiaste:

« Puis il se leva, il donna un coup dans ce Rodé Pravo communiste et il se mit à crier:

-Je pardonne les meurtres. Même judiciaires. Même politiques. Mais dans ce Rudé Pravo communiste, on ne devrait jamais voir – d’origine juive! Des communistes, et ils classent les gens en Juifs et non-Juifs !

[…] Près de ce portail, il avait cessé d’être un communiste pour redevenir un Juif. Nous nous regardions. Il avait dans les yeux quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant. Ses yeux reflétaient une terrible déception, le découragement et le désespoir d’un homme qui avait voulu traverser la rivière sur un pont solide alors qu’en fait ce pont n’existait pas. »

Ici se lit toute la finesse de l’auteur qui toujours fait de la rivière, de l’eau, du pont et de la pêche une allégorie.

Alors je vous ai dit que ce livre est drôle, et il l’est vraiment souvent. N’eut-il été que drôle il aurait déjà été fort et plaisant, mais toute la tendresse, la nostalgie, la vraie réflexion sur la vie qui est là si bien exprimée, sont des atouts majeurs pour cette très belle écriture. C’est toujours en situation de « précarité »  – au sens large du terme – que l’être humain se met à gamberger sur ce qui vaut d’être vécu, connu, ressenti, goûté. Ce qu’il faut garder et ce qu’il faut jeter. 

Une très belle lecture, qui s’approche pour moi de la très forte émotion ressentie avec « La ballade du peuplier carolin » de Haroldo Conti ( La dernière goutte  ).

Livre de mémoire et d’amour.

« Les regards du chien et de l’homme se croisèrent. Ils se regardèrent longuement, une éternité peut-être, il s’y éteignait et se rallumait des lumières, et personne ne saura jamais ce qu’ils se sont dit là parce qu’ils sont morts tous les deux, mais même s’ils étaient encore en vie, personne ne le saurait, parce que de toute manière eux non plus ne le savaient pas. Ils maudissaient peut-être cette vie de chien ou cette vie de Juif, mais ce sont là des peut-être. Holan se redressa, il s’étira et il suivit papa à pas lents comme un chien de passeur ordinaire, comme s’il avait été à lui depuis toujours. Dans le sentier, il se transforma en loup. »