« Armer la rage – Pour une littérature de combat » – Marie-Pier Lafontaine, éditions Héliotrope

« L’agression de trop.

Un des conseils qui me mettait le plus hors de moi après qu’un homme m’a agrippé les fesses sur le quoi d’une station de métro à Montréal était de ne plus prendre les transports en commun. Jamais. Le petit ami de l’époque, qui avait refusé de m’accompagner au poste de police – il faut le comprendre, il aurait manqué sa partie de volley -, ne se gênait pas pour me le répéter. Des collègues et des amies y allaient toutes de leurs recommandations: me rendre à l’université en voiture, acheter du poivre de Cayenne, tenir mes clés entre mes doigts lors de mes déplacements, ou encore traîner un canif dans mon sac à dos. Ces « solutions » qu’on tentait de m’enfoncer dans la gorge se résumaient à fuir ou à porter une arme. En plus de sous-entendre qu’une autre attaque était inévitable, elles mettaient en lumière l’inégalité des forces: j’aurais besoin d’un couteau ou d’un objet contondant pour me défendre. »

Marie Pier Lafontaine, montréalaise, nous livre ici un essai plein de force et de profondeur sur un traumatisme et un chagrin qui m’ont bouleversée.

« En somme, les études sur le trauma nous apprennent que c’est par stupeur que nous nous figeons sous les doigts, la bouteille de bière ou l’érection de l’assaillant. La surcharge émotive abolirait nos méthodes individuées de réaction. La perte de contrôle serait totale. Comme je n’avais pas encore lu d’essais théoriques sur le trauma au moment de l’épisode du métro, le fait d’avoir été pétrifiée, de ne pas m’être défendue à l’instant où un petit brun transgressait les limites de mon intimité m’a paru terrifiant. J’étais née avec un défaut d’existence. »

Victime de violences familiales pour commencer sa vie de fille, de femme, puis victime de ces violences hélas ordinaires que sont le harcèlement de rue et autres approches indignes de la part des hommes, Marie Pier Lafontaine secoue les tabous, nous les jette à la figure: regardez, écoutez, agissez ! Elle a grandi dans la peur et cette agression va réveiller en elle les souvenirs de l’enfance, la violence du père:

« La brutalité de mon père ne faisait pas dans la dentelle. Elle intensifiait toutes les émotions. Le premier savoir que j’ai retiré d’une enfance passée sous le joug est le pouvoir explosif de la haine. Même les petits gestes en contenaient une charge immense. Toute mon enfance, je me suis préparée pour le moment ou le Roi se mettrait en colère. Il avait l’habitude, avant d’abattre sa fureur sur ses enfants, de s’envoler dans des bourrasques de rage. Les signes ne mentaient pas: sa poitrine se gonflait, il serrait et desserrait les poings, je pouvais voir un rictus contracter ses lèvres et deux lignes barrer son front. Ensuite, les objets volaient. Je sentais les murs se refermer sur nous, l’éclairage s’évanouir. Nous serions bientôt lancé-e-s à travers les pièces de la maison. « 

Ainsi l’autrice se livre, analyse, et dénonce avec force la culture du viol, et la société qui préconise de se mettre en garde plutôt qu’apprendre à se défendre. 

Quant à moi, je valide tout ce que dit ce livre; sans oublier de dire qu’il faut un sacré courage, un sérieux désir de se libérer et de se défendre – on en est là, encore – contre ces violences. Quand elles ont été vécues au sein de la famille, toutes celles qui surviennent ensuite sont insoutenables, elles sont bien évidemment inacceptables. Quand j’entends parfois certains propos de femmes sur le sujet, je suis perplexe. On ne doit rien tolérer de ce qui n’est ni voulu, ni accepté, ni choisi.

Je pense me procurer le premier livre de cette femme tellement courageuse et intelligente: « Chienne ». Elle livre ici une part de son intimité et en fait un manifeste courageux contre toutes les violences. En conclusion, je vous propose le texte qui entame l’essai.

J’imagine cet essai comme un combat. Je voudrais écrire un essai-colère, un essai-rage. Qu’il soit reçu comme une avalanche de coups. Entre chaque phrase, il faudra visualiser une énergie qui se déploie. Il faudra voir les muscles de mes cuisses se contracter, mon centre de gravité s’abaisser et mes poings en position de garde. Il faudra comprendre pourquoi je m’efforce de tenir mes épaules détendues et mes réflexes alertes, imaginer avec précision un coude qui se baisse légèrement, des hanches qui se tournent. Voyez leur rotation, voyez comme elles suivent l’élan du bras, le propulsent vers sa cible. Entre chaque mot de chacune des phrases qui composent ce texte, il faudra entendre le bruit d’un corps qui en cogne un autre. Les martèlements de ma colère ne suffiront peut-être pas à faire éclater l’histoire de ma famille. Alors, il vaudra mieux garder en tête l’image de bandages noirs autour de mes jointures. Ils enrubannent leur tranchant, empêchent la peau de se fendre, me protègent des fractures aux poignets. Ils me permettent surtout de frapper fort. »

Je sors KO de cette lecture – car oui, elle frappe fort – que j’espère faire lire en masse. Nécessaire voire indispensable. Et moi, totalement bouleversée.

2 réflexions sur « « Armer la rage – Pour une littérature de combat » – Marie-Pier Lafontaine, éditions Héliotrope »

  1. Oui, en 2025, il faut encore et encore continuer cette lutte pour le respect, nos consentements ou non, nos droits, etc. Merci pour ce conseil de lecture. Je viens de terminer le roman de Bernardine Evaristo, » Fille, femme, autre ». Des trajectoires de douze femmes, racisées ou pas, jeunes et âgées. Il faut s’habituer au style, mais le contenu est plein d’esprit. Des histoires de femmes qui se rejoignent, de l’humour et de l’émotion.

    • Cet essai est absolument bouleversant, je ne comprends vraiment pas que des personnes, y compris des femmes, regardent les mouvements féministes de travers – et je me modère en écrivant ceci – , comme si tout était réglé… non, je ne comprends pas. Je note le titre que tu me donnes Martine, merci !

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