« Manuel de survie à l’usage des jeunes filles » – Mick Kitson – Métailié/Bibliothèque écossaise, traduit par Céline Schwaller

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Pièges

Peppa a dit « Froid » et puis plus rien pendant un moment. Et après elle a dit « Froid Sal. J’ai froid ». Sa voix était basse et sourde et feutrée. Pas comme d’habitude. J’ai commencé à avoir peur qu’elle soit en hypothermie. J’ai vu quelque part que ça vous rend tout mou et tout endormi. Alors je l’ai touchée mais son dos était chaud et son ventre était chaud. Après elle a dit « Arrête de m’peloter – ‘spèce de pédo ». Et là j’ai su qu’elle n’était pas en hypothermie. »

Ainsi commence le récit de Sal, 13 ans, en fuite à travers les Highlands avec sa petite sœur Peppa, 10 ans, et qui n’a pas sa langue dans sa poche, comme on le constate dès ces premières lignes. Peppa sera dans cette histoire la petite flamme rousse pétillante de vie, farceuse, moqueuse, volontiers très grossière bien que si jeune; Peppa court comme une gazelle, lit autant qu’elle peut, raffole des histoires et des gros mots.

« Peppa court plus vite que n’importe qui au monde je pense. Elle a des jambes très longues et quand elle court on dirait le vent. […] En fait elle fait tout très vite. Soit elle reste immobile comme une pierre soit elle va vraiment vite. Elle mange vite et elle parle vite. »

Et c’est Peppa qui apporte dans cette histoire de survie la note gaie, drôle…

Elle a bien du mérite, car si  Sal et elle sont en fuite c’est pour échapper à un destin dont elles ne veulent plus, fait de violences multiples. Sal a décidé de sauver sa petite sœur qu’elle adore pour la préserver tant qu’il est encore temps.

Après de multiples apprentissages sur des sites de survie sur Internet qu’elle fréquente assidûment, Sal va organiser leur fuite patiemment. Le roman débute ainsi, deux fillettes au milieu de la forêt des Highlands au début de l’hiver et c’est donc Sal qui raconte tout au long du livre comment leur existence aventureuse s’organise, ce qui les a fait fuir. S’ajoute à ça la force de la nature très sauvage, mais protectrice quand on sait s’y installer. Et à cela Sal, la petite Sal s’est préparée intensivement. Elle sait faire des pièges, tirer à la carabine, pêcher, reconnaître des traces, construire une hutte – et avec quoi il faut le faire – faire un feu, chauffer des pierres pour avoir chaud dans son lit,  faire un bol d’une écorce de bouleau et plein d’autres choses qu’elle améliore en les pratiquant. Elle a regardé Ray Mears et Ed Stafford ou encore Bear Grylls sur Youtube, et sa lecture intensive c’est : « Guide de survie des forces Spéciales »…

« -On peut pas installer des pièges à côté du terrier, ils vont faire le tour. Bear Grylls dit qu’il faut s’éloigner du terrier en suivant une piste et poser les pièges à cet endroit.-Je l’ai vue celle-ci Sal et il en a même pas attrapé un ! Il a été obligé d’acheter un lapin pour le faire cuire. Branleur, elle a dit.Elle avait raison mais il sait quand même de quoi il parle vu qu’il était dans les Forces Spéciales et qu’il a fait de la survie partout […]. Ça reste un branleur mais c’est sans doute parce que c’est un gros bourge anglais. La plupart des gens qui font des émissions de survie à la télé sont des gros bourges anglais comme Ray Mears et Ed Stafford, et la plupart des gros bourges anglais sont des branleurs. »

Nos deux fillettes sont en fait tellement endurcies par leur vie précédente que ce retour au monde sauvage leur semble plaisant, plus doux, toutes deux s’aimant et se protégeant et c’est bien entendu ce lien si fort entre les gamines qui m’a vraiment émue. Sal porte un poids trop lourd pour une fille de son âge et elle sourit peu. 

Une rencontre insolite va venir à leur secours alors que Peppa a été mordue par un énorme brochet au sortir de l’eau, alors qu’elle est brûlante de fièvre, le bras enflé et Sal en plein désarroi devant sa petite sœur. Ingrid, une vieille femme à l’aspect de sorcière mais qui va s’avérer être une véritable bonne fée pour les deux fillettes va venir à leur secours. Ingrid vit depuis longtemps dans la forêt et elle raconte sa vie le soir au coin du feu , l’histoire de la RDA, des mouvements hippies et beaucoup d’autres choses, celles qui ont amené cette femme à s’isoler du reste du monde.

J’ai été très sensible à ces deux gosses, à Sal, 13 ans seulement et tant de violences subies. Sal déjà chargée d’une lourde responsabilité et qui sera soulagée et réchauffée par la tendresse d’Ingrid.

Et puis bien sûr il y a dans ce roman la nature, les Highlands aux premières neiges, aux premières gelées, les ruisseaux clairs et glacés, les animaux observés et chassés pour se nourrir, parfois à regrets.

« La grouse était douce et chaude et elle m’a parue petite et légère quand je l’ai ramassée avec sa tête qui pendait. Peppa l’a caressée et a dit « Elle est belle, hein?  » et j’ai dit « Ouais ». Elle avait des grosses pattes avec des petites griffes au bout et il y avait des écailles dessus comme les reptiles parce que les oiseaux descendent des reptiles.

Peppa a demandé « Tu t’en veux d’avoir fait ça? « 

Et j’ai dit « Ouais », et c’était vrai, même si on allait la manger. Elle était petite et douce dans ma main, son bec était petit et elle avait de l’orange au-dessus des yeux qui ressemblait à du fard à paupières et c’était joli. On a mis la grouse dans le sac de randonnée et on a continué à gravir la lande. »

Triste destin que celui de Sal, voici une petite qu’on a tout au long de l’histoire envie de serrer sur son cœur pour la consoler. Sal qui aime tant sa sœur – « Elle sautait dans tous les sens avec les yeux tout brillants et ses jolies dents blanches »

Un très beau premier roman très touchant pour deux fillettes très attachantes.

« De toute façon je ne savais pas ce que je ressentais et je ne sais toujours pas ce que je ressens jusqu’à ce que je sente des coups et une douleur dans ma poitrine ou dans ma tête ou que je disparaisse et que je regarde tout depuis un espace noir. Je ne lui ai rien dit de tout ça. je ne sait pas pourquoi tout le monde s’inquiète autant de ce qu’il ressent. Ce qu’on ressent n’est pas vraiment important. Ce qui compte c’est de savoir des trucs et de faire des choses. »

Pour survivre.

 

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