« Les bonnes âmes de Sarah Court » – Craig Davidson – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Éric Fontaine

J’aurais aimé vous proposer le prologue entier. Trop long. Exceptionnellement je vous en livre la fin, pas le début. La fin de ce prologue est la parfaite introduction au déroulement de ce livre que je trouve assez inclassable, assez complexe et dingue. Pour moi, c’est un roman inconfortable, qui va creuser loin dans nos sentiments et les malmène, un roman d’une noirceur absolue – et j’adore ça car cette noirceur est lucidité, sincérité aussi, le genre humain y est mis en découpe sous une plume scalpel, impitoyable. Le titre en est la première phase, avec cette expression si ironique de « bonnes âmes » que l’on va découvrir ici.

« Le sang attire le sang de plusieurs façons. La progéniture suit les traces de son géniteur. Le réseau noueux de vaisseaux sanguins qui se ramifie dans votre corps devient le filet rouge qui vous emprisonne. Imaginez qu’on racle le fond de la mer avec un filet, ramassant au passage toute une faune effervescente: crabes, anguilles, requins, hippocampes et baleines pris dans une bouillonnante larme de vie. Des milliers de créatures tournoyantes, pressées, serrées, les unes contre les autres.

Vous êtes des tonneaux prêts à se fissurer. Pleins de fragilité, de beauté, de regret, de passion, de tristesse, d’envie, d’horreur, de culpabilité, d’espoir, de rage, d’amour et de douleur. Pleins de tout ce qui peut affliger des êtres de votre condition.

Alors, venez, laissez-vous convier par les bonnes âmes de Sarah Court. Et, de grâce, apprenez à les connaître. »

Quand j’avais lu « De rouille et d’os », ça avait été un choc – je n’ai pas vu le film – et avec tout ce temps écoulé entre ces deux livres, il me semble que la force est encore accrue, la rage même. Et ce n’est pas facile de parler de ce livre; il y a une histoire faite de plein d’histoires mais qui vise à une sorte d’universalité. Bienvenue dans le lotissement de Sarah Court, dans l’Ontario, près des chutes du Niagara. Bienvenue sous le microscope impitoyable de Craig Davidson. Il va falloir suivre des hommes – essentiellement des hommes – sur trois générations, mais tout en vrac, dans un désordre similaire à celui de ces vies, à celui des relations entre les pères et leur fils ( il n’y a qu’une fille, Abigail, Abby, qui fait de l’haltérophilie sous la houlette de son père). Désordre apparent, car il y a une logique – ou une fatalité ? – dans le déroulement des chapitres où le qualificatif « noir/e » ( l’eau, la poudre, la boîte, la carte et enfin la tache ) teinte le tout. Les histoires s’imbriquent, se rejoignent, se répondent, communiquent et l’idée du lotissement dans lequel les gens se croisent sans se connaître jusqu’au jour où…est une si parfaite métaphore du monde.

Mais une chose me fascine dans ce livre, c’est tout ce qui a trait au corps, à …je dirais la médecine ? la biologie, l’anatomie…Et puis en concordance la boxe, l’haltérophilie, les sports casse-cou à l’américaine, où on se précipite tassé dans un bidon du haut des chutes (référence à Evel Knievel déjà rencontré dans l’excellent « Good bye Loretta » de Shawn Vestal), et puis un peu la folie et le cerveau, non ? C’est un réseau tissé de façon imparfaite entre ces hommes, pères et fils et puis voisins, ce qu’on en voit, entend, ce qu’on en suppose et ce qu’il en est. Et en tous cas selon ma perception, ce lotissement est atteint des mêmes troubles qu’un corps. Que l’homme soit chirurgien et dont le fils dit:

« Il y a des moments dans la vie où vous reconnaissez que votre père ne possède aucun des pouvoirs spéciaux que vous lui attribuiez dans votre enfance. Vous voyez qu’au fond, c’est un être négligent, le plus souvent confus, qui malmène les choses et les êtres, et ce n’est pas tant qu’il s’en fout, mais plutôt qu’il l’a fait assez souvent pour savoir qu’il en est parfaitement capable, sans jamais pouvoir corriger tout à fait le tir. C’est aussi une vraie ordure. C’est mon père, je sais de quoi je parle. Un narcissique d’exception. »

ou batelier ( oh ! mais quelle image et quelle idée que ce batelier du premier chapitre !), quand l’un, l’autre, les autres, racontent leur père, leur fils, leur vie, leur réussite et leurs échecs – surtout leurs échecs d’ailleurs – on a toute la construction enchevêtrée de la vie, jamais linéaire, jamais sans chutes et même ce n’est qu’une longue chute. Pourtant quand le batelier parle de son fils Colin, ça donne ça :

« Mon fils n’a pas une once de méchanceté en lui. La seule créature qu’il ait jamais volontairement cherché à blesser, c’est lui-même.

Je le vois à cent mètres en amont, porté par le courant.Il salue la maigre foule avant de rentrer dans le baril qu’il a fait fabriquer – il avait réellement des gens qui y travaillaient – et la Terre s’arrête, hébétée, sur son axe. Je lance le moteur pour me frayer un chemin à travers l’eau mouchetée de flocons roses, en direction de l’endroit où d’habitude les corps ressortent, et la Terre se remet à tourner au moment où mon fils atteint le sommet de la cataracte et que je le vois là-dedans en position fœtale – je jure devant Dieu que je le vois ! -brillant au cœur d’un incendie qu’il a lui-même provoqué. Si brûlant que sa forme se fait l’écho de celle du soleil lui-même.

 » Tu vas l’avoir ! « . »

À Sarah Court, les hommes, les chiens et les écureuils cohabitent, s’apprivoisent et se combattent, et ça donne une satanée bizarre image de ce coin du monde, probablement au fond semblable à beaucoup d’autres.

Un peu « d’amour » parfois et c’est d’autant plus touchant que le reste est dur:

« Je vais maintenant vous parler de ma femme. Mon ex.

Ce qui me manque le plus, c’est ma main sur sa hanche.

En faisant la queue au cinéma ou lorsqu’on s’affairait dans la cuisine pour préparer un repas. Un de ces petits bonheurs sous-estimés de la vie à deux.

Ma main sur sa hanche, n’importe quand. 

Lors de notre premier baiser, elle avait de la sambuca sur la langue. Ça donnait l’impression de sucer une pastille à la réglisse. On s’embrassait dans la Camry de mon père alors que la radio diffusait ‘C’Mon and Ride It » des Quad City DJs. C’est un des nombreux événements de ma vie que je revivrais avec bonheur. Ces souvenirs dissociés que je traîne avec moi. Ces souvenirs, j’imagine, sont ceux avec lesquels je mourrai. »

Il y a ici aussi de la rouille et des os, et puis du sang, pas mal de sang, la boxe et puis des yeux dans des glacières pour des greffes, on a même droit en direct à la greffe de cornée…C’est dur, c’est cru et parcouru de belles éclaircies, de superbes explosions d’amour, c’est une montagne russe déroutante et captivante. Il y a même une créature venue d’on ne sait où :

« Votre imagination ne conçoit que de nouvelles configurations d’organismes qui existent déjà sur cette planète. Avez-vous une idée de la grandeur incommensurable de l’univers? Comprenez-vous qu’il est inévitable qu’il existe des formes de vie sans le moindre rapport avec celles que l’on trouve sur la Terre? Des créatures sans tête, ni yeux, ni viscères. Seul l’être humain est égocentrique au point de croire que tout ce qui vit dans l’univers lui ressemble. »

Alors je m’en tiens là, parce que ce livre dans lequel s’écrit la raillerie grinçante et brutale comme ici :

 « Derrière la caisse se tenait l’adolescent le plus disgracieux que j’aie jamais vu. Une expression d’étonnement se dessinait sur ses traits comme sur le visage d’un homme qu’on aurait réveillé à coups de pied. Sur sa tête, il y avait un chapeau en papier en forme de poule, tellement saturé de sueur et de graisse que le bec de ladite poule pendouillait sur le front de ce pauvre con ébahi.

« Bienvenue chez Chubby Chicken. »

Le gamin soufflait sur son chapeau comme sur une mèche rebelle pour se dégager les yeux. La tête de la poule se dressait un instant, puis retombait lui picorer le front. Nom de Dieu, ai-je pensé en observant l’horrible spectre de ce garçon, c’est à se tirer une balle. Je suis devenu trop émotif ces derniers temps, j’en conviens, mais, dans l’atmosphère asphyxiante de ce trou du cul du monde, la vue de ce grand flan mou aux yeux de vache sous son chapeau en papier ramolli a fait s’abattre sur moi une de ces tristesses quasi abstraites dans lesquelles le malaise spirituel prend racine. Enfin, inutile d’en faire tout un plat. »

 

et où à la page suivante on frémit d’horreur, ce livre chaotique est en fait extrêmement bien bâti, une écriture rude dans le ton mais raffinée dans le langage, l’assemblage et un épilogue aussi réussi que le prologue. Comme une boucle qui se ferme avec un certain apaisement mais pas tant d’optimisme que ça et grâce au sacré talent de Craig Davidson, un livre lucide intensément, inexorablement noir.

« Tous ceux que vous trouverez dans ces pages trouveront le bonheur. Vous y croyez, n’est-ce pas? À une échelle réduite, certes, mais cette échelle commence à diminuer à votre premier souffle. Vous, les vivants, êtes tellement pétris de défauts. Le pire d’entre eux est de chercher constamment à être heureux. Le bonheur est meilleur quand il se vit à petites doses et ne dure pas trop longtemps. Exiger davantage confine à la folie.

La plupart du temps, je crois que les débris stellaires à base de carbone que vous êtes ne forment pas une espèce viable.

Mais ô combien il est divertissant de vous voir vaquer à votre entreprise d’extinction.

À présent, les feux d’artifice explosent dans l’obscurité de l’été. Des ooooh et des aaaah s’élèvent. Pour le bouquet final arrive la plus belle création de Philip Nanavatti. Des globes de feu explosent, des parapluies flamboyants s’ouvrent dans le ciel, le lac prend toutes les teintes des couleurs de leur création.

Les spectateurs ferment les yeux. Elle est là. L’empreinte champignon.

Et alors les résidents de Sarah Court font un vœu. Chacun le sien. Même si les feux d’artifice servent rarement d’exutoire aux désirs.

Que voudriez-vous qu’ils souhaitent, au juste? Allez-y, je vous écoute.

Eh bien, ce sera ça dans ce cas. Pourquoi pas? C’est

vous qui décidez. »

 

Quelle fin, n’est-ce pas? Gros coup de cœur pour cette noirceur si intelligente, si juste et si désespérante. Un livre qui bouscule. 

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