« La vie en chantier » – Pete Fromm – Gallmeister/Americana, traduit par Juliane Nivelt

« Prologue

Lorsqu’elle le lui dit, Taz est à genoux; à force de manier le marteau ses bras vibrent, palpitent et picotent. Il lève les yeux, les oreilles bourdonnantes, la pince à levier et les doigts coincés sous encore quinze centimètres de sous-plancher en kryptonite de malheur.

Les pouces accrochés à sa ceinture à outils, comme si finalement elle comptait s’attaquer au fichu lattis, Marnie le regarde avec un sourire en coin et répète sa phrase.

Il cligne des yeux, hausse un sourcil et libère ses doigts, les frotte pour en retirer la poussière.

-C’est vrai ? demande-t-il .

Tachant de contenir son sourire, elle commence à extraire un test de grossesse de sa ceinture, à peine un centimètre ou deux, avant de l’enfoncer à nouveau.

-L’aiglon a atterri. »

C’est toujours avec plaisir que je retrouve l’univers de Pete Fromm. Depuis l’exceptionnel « Comment tout a commencé  » ( qui reste mon préféré pour sa tension dramatique ) , il explore avec tendresse, douceur et lucidité ce qui constitue un couple, une famille, une fratrie. Il installe un décor, un fond dessiné par la situation géographique, économique et sociale de ses personnages, puis par touches délicates, il nous les rend vivants et attachants. Soudain arrive le grain de sable dans les rouages et parfois bien pire que le grain de sable, le cataclysme.

C’est certes un scénario qui pourrait se ressentir comme routinier, j’ai eu un peu peur au début…mais c’est sans compter avec l’écriture si belle de Pete Fromm. Ce n’est pas un lyrique, non, c’est un conteur « naturel » ( je veux dire par là qu’il a le genre du conteur au coin du feu sous les étoiles, à voix pas trop haute, vous voyez ce que je veux dire ? ), il a une voix douce, on sent l’observateur humaniste dans sa manière simple de dire les émotions, les expressions; et pour la perfection de l’ensemble, son ton n’est pas dénué d’humour. Et tout nous apparaît comme si on y était.

« Les derniers jours, Marnie l’aide avec les finitions, les chambranles, tout ce qu’elle peut faire debout, mais une fois, Taz rentre de l’atelier et la trouve allongée par terre, énorme, occupée à poser une moulure de revêtement sur la plinthe. Elle ne prend même pas la peine d’utiliser la cloueuse, parce qu’elle préfère enfoncer les petits clous à la main. Il éclate de rire.

-J’appelle SOS échouage?

-Qui ça?

Elle a des clous plein la bouche et parle comme Elmer Fudd.

-Tu sais, les bénévoles qui aident à remettre à l’eau les baleines et les dauphins échoués à l’eau. »

Ici, c’est un jeune couple, Marnie et Taz, qui attend son premier enfant et il faut préparer cette arrivée. Taz est un menuisier très doué et Marnie l’aide dans cette maison où tout est à faire. Ils sont pleins de vie et d’optimisme, même si le travail et donc l’argent ne sont pas toujours au rendez-vous. Ils ont la vie devant eux et c’est la vie qu’ils ont voulue. Ils sont le tenon et la mortaise. Mais très vite, page 43, tout se renverse, rien ne va comme prévu, Marnie meurt d’une embolie pulmonaire en accouchant de la petite Midge.

« Embolie pulmonaire. EP.

Il continue de se balancer, la tête entre les mains, répétant les deux mots à voix basse, encore et encore, sans parvenir à en saisir le sens.

Autour de lui, les ballons tremblotent chaque fois que l’air conditionné se met en route. Quelqu’un finit par passer un bras dans la chambre pour éteindre les néons aveuglants. Plongé dans la pénombre, le gigantesque ours en peluche de Rudy semble perplexe. »

Je me permets de le dire, c’est sur la 4ème de couverture et si je ne dis pas ça, impossible de parler plus du roman. Tout le roman compté en jours au fil de courts chapitres va nous mettre en compagnie de Taz qui doit tout d’abord penser à cette petite Midge. Qui est préparé à ça? Une vie de couple qui se retrouve démontée si brutalement. Perdre la personne qu’on aime, et avoir contre soi un petit être dont il faut prendre soin malgré la peine, la désolation, malgré la tristesse donner le goût de la vie à une enfant.

C’est là que Pete Fromm déploie son très grand talent  en nous racontant ce fil des jours fait d’insomnies, d’angoisses, d’épuisement et malgré ça du plaisir de voir cette petite pousser; il faut assurer le quotidien, nourrir, laver, endormir Midge, et lui parler et la choyer.

« Déposer Midge à la garderie, c’est un peu comme être pendu et équarri. Il tremble en s’éloignant, transpercé par ses cris. La femme lui assure que c’est normal, tout à fait naturel, mais Taz ne peut imaginer chose moins naturelle qu monde. Marnie l’accompagne jusqu’au pick-up. Tu vas t’en sortir, tu vas t’en sortir, chuchote-t-elle, encore et encore. »

Et travailler pour garder la maison. C’est là que vont intervenir le formidable et véritable ami Rudy, Lauren, la belle-mère qui s’avérera précieuse, et puis la baby-sitter, Elmo. Taz entretient une conversation muette avec Marnie en permanence, elle est dans sa tête, au-dessus de son épaule, elle n’est pas partie, et ce père tente d’imprégner Midge de qui fut sa mère biologique, en en faisant une héroïne dans le conte du soir…

« -Marnie, crie-t-il, réprimant un sanglot.

Puis, incapable de se retenir, il laisse le chagrin l’envahir, lui arracher les tripes et le vider de l’intérieur, le mettre sens dessus dessous. Ses côtes se contractent, son sternum se fissure. Il bascule sur le ventre te se roule en boule, le visage enfoncé dans le matelas, l’oreiller, étouffant d’énormes sanglots, trempant les draps. Il sent Marnie l’envelopper dans se bras et l’étreindre, comme elle le faisait de son vivant, comme s’ils ne pourraient jamais être assez proches.

-Oh putain, gémit-il. Oh Marn.

Elle lui frotte le dos, le caresse. Shh, shh, tout ira bien, tu vas t’en sortir;

Dans la nursery, Midge commence à pleurer. Taz se martèle les tempes avec les poings. Marnie lui attrape les poignets et l’attire contre elle. Shh shh. « 

L’écriture de Pete Fromm est encore plus puissante bien que sobre dans les passages où soudain Taz sent le vide et où le chagrin qu’il n’a pas eu le temps de libérer le broie avec violence. Ces passages sont brefs, mais d’une telle intensité qu’ils vous serrent l’estomac. Ce sont des moments fugaces parce que la vie quotidienne ne lui permet pas de céder à ce chagrin : il y a Midge. Il emmène le bébé à l’endroit secret où il se rendait avec Marnie, où il va lui apprendre à nager. Des scènes exceptionnelles, fortes, bouleversantes. Car Marnie est là, avec eux…Et c’est l’occasion pour Pete Fromm de mettre en avant la nature qui même blessée elle-même ( le secteur a brûlé ) console, berce, apaise… On ne peut pas oublier les premiers récits « Indian Creek », ou les nouvelles « Chinook » et  » Avant la nuit  » . Ce livre embaume le bois raboté et poli, la nature humide au bord de la rivière, dans l’endroit secret de Taz et Marnie, il y flotte des pulsions de mort, Taz peine à vivre, mais c’est sans compter l’opiniâtreté de Elmo et la joie de vivre de Midge. 

Je m’arrête ici afin que vous puissiez savourer le récit et sa fin magnifique, mais comme toujours, c’est une histoire sans faute, pudique, douloureuse mais lumineuse, qui nous fait aimer intensément ce petit groupe, Taz, Marnie, Rudy, Lauren et le duo Midge-Elmo, tellement émouvant.

« La vie en chantier », une histoire de vie et de mort, de naissance et de renaissance.

« Taz court et plonge, le monde se fait bulles, courant, silence et lumière, puis il aperçoit leurs mains, paumes ouvertes, prêtes à le tirer à la surface, à le ramener à l’air libre. »

13 réflexions au sujet de « « La vie en chantier » – Pete Fromm – Gallmeister/Americana, traduit par Juliane Nivelt »

  1. Le dernier livre de Pete Fromm :-)! Voilà qui me rend heureuse! Simone, tu es une chroniqueuse extraordinaire et crois-moi, j’en ai visité des blogs ces 15 dernières années! Mais tu as l’art de décrire un livre que tu as aimé avec un passion que tu nous communiques et ce sans jamais nous dévoiler le moindre indice! C’est une chose parfois très embêtante chez certains chroniqueurs ou chroniqueuses, aussi bons soient-ils. J’en ai encore fait les frais : je commence un livre que j’adore et je me renseigne un peu sur certains blogs, j’en choisit un que je connais et qui est connu pour les romans noirs et la personne en dit malheureusement trop! Heureusement que le suspense n’est pas la chose la plus importante dans ce livre, et que l’écriture, l’histoire de deux familles, l’endroit et l’époque sont sont tout aussi importants ( il s’agit du dernier livre d’Elizabeth Brundage, « Les angles morts », qui est une petite perle, on sent tout l’univers de la littérature américaine dans ce livre: « un pincée de McCarthy, un peu de noirceur de David Vann, des personnages aussi crédibles que ceux sortis d’un livre de Steinbeck, des « fantômes », des visions formés par l’imagination de la douleur, une histoire de meurtre maisque l’on oublie à certains moments tant l’histoire et la plume de l’auteur, et enfin, un lyrisme magnifique…comparable…à l’écrivaine! C’est son premier livre traduit en français et en néerlandais, je le li en français, la traduction est plus que correcte que je recommande vivement, je n’en dirai pas plus, ce n’est pas de cette écrivaine dont il est question en ce moment mais de Pete Fromm, un auteur dont j’aime le lyrisme et les histoires et celle de ce livre m’a l’air tout aussi tentante que les précédentes!
    Merci amie française pour nous faire découvrir à ta manière ce dernier roman de cet écrivain qu’une certaine livrophage m’a fait découvrir il y a quelques années ;-)!

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    • Merci chère Wivine ! Oui, Pete Fromm est ici encore une fois dans une juste mesure entre la vie et ses vacarmes qui tout à coup vont modifier tous les plans et la capacité à résister, à se relever, à continuer…En commençant ce roman, j’avais la crainte de la répétition, car c’est le 4 ème roman de P. Fromm qui explore ainsi le couple ou plus largement les relations familiales – Lucy in the sky est un peu à part, mais tout de même, il s’agit bien de la mère et la fille – . Mais cet homme a de la finesse, un regard perçant mais délicat, et il vous chope par le cœur et le ventre, et vous emmène jusqu’au bout. Si « Comment tout a commencé » est mon préféré, celui-ci et « Mon désir le plus ardent » sont de la même veine, sans qu’on ne lise le même livre. Bref, on peut y aller les yeux fermés. De beaux sentiments parfois, plein d’amour, ça fait du bien, si bien raconté à la façon de Pete Fromm. Je t’embrasse mon amie belge !

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  2. Depuis la lecture de Lucy in the sky je suis devenue une inconditionnelle de cet auteur. Mon désir le plus ardent, Indian Creek et bientôt Le nom des étoiles, tous m’ont ravie. Je suis très touchée par sa faculté à se glisser dans chacun de ses personnages et à restituer les sentiments de chacun, les émotions. Un grand écrivain ! 🙂

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