« Ouvre les yeux » – Matteo Righetto – La dernière goutte, traduit par Anne-Laure Gonin- Marquer

« Voici ce qui arrivera un après-midi de juin. Le temps, brusquement, se sera refroidi. Un orage obscurcira le ciel. La pluie battante semblera vouloir tout nettoyer.

Tu te mettras à la fenêtre du salon et tu te demanderas si la pluie souffre en accablant le monde et porta Venezia. Ce quartier de Milan t’apparaîtra comme la pièce manquante d’un puzzle que tu ne pourras jamais terminer. »

Début d’un court roman bouleversant, par Matteo Righetto qui m’avait tant amusée avec ses deux livres édités aussi dans cette chouette maison qu’est La Dernière Goutte.

C’était en Fonds Noirs, Bacchiglione blues,  Savana Padana , du pur noir corsé à l’italienne, de grands moments de bonheur d’une lecture revigorante. J’étais donc très intriguée par ce livre-ci en voyant défiler les avis élogieux, et très curieuse de découvrir comment cet italien pouvait passer d’un registre à l’autre. 

En une heure j’ai lu – et vécu –  cette histoire tellement douloureuse, celle de Luigi et Francesca, tissée puis déchirée, leurs vies recomposées et celle de leur fils Giulio avec une infinie délicatesse de la langue, la poésie lumineuse bien que noyée sous le chagrin de cet homme qui raconte. En fait le texte est en mouvement,avec des changements de point de vue dans la narration, une belle trouvaille stylistique si parfaite qu’on ne la perçoit pas à la lecture et qui souligne les liens entre les personnages, avec des chapitres courts mais d’une grande amplitude émotionnelle.

La fin d’un amour, un nouveau qui survient, et puis la perte qui impérativement impose à ces deux anciens amants et époux de se retrouver et pas n’importe où, mais en un « pélerinage » en montagne, là où la nature guide, apaise dans l’effort pour atteindre le sommet. Là où le souvenir va surgir avec force. Ce serait sacrilège de vous dire bien plus que ça, mais voici à mon sens un grand écrivain, capable de dire une histoire si triste avec sobriété, douceur…La montagne qui va dans l’effort, la complicité retrouvée, et la douleur, renouer un temps ce qui fit de Luigi et Francesca un couple amoureux, des complices et des parents.

« Tu rajouteras du bois, petit à petit, parce que le feu a besoin d’amour constant: sans heurts, sans accros, sans déséquilibres, sans excès et sans faiblesses, sinon il s’éteint.

Et cette fois tu trouveras le courage de lui dire toutes ces sottises.

Et elle ajoutera:

-Un feu, c’est comme un enfant.

Et vous finirez par vous asseoir encore une fois l’un à côté de l’autre et vous prendre dans les bras, comme un frère et une sœur orphelins du présent et du futur, le visage éclairé par la lueur des flammes. »

C’est aussi une ode à la nature, plus précisément ici à la montagne, comme un remerciement à ces lieux qui nous soignent un peu, plus ou moins, mais où on se retrouve, où le silence et l’air permettent de s’apaiser en laissant s’exprimer le chagrin, à l’abri des regards.

« Le ciel sera vaste et dégagé, les sapins de la forêt te sembleront couverts d’or et de vert étincelant. L’air sera froid, pur et limpide. Partout, une forte odeur de bois, de résine, de pin de montagne et de mousse. 

Tu écouteras le chant des oiseaux se répondre à chaque nouvelle note.

Tu auras l’impression de toucher du doigt les montagnes et tout ce que tes yeux verront aura une forme souple et légère. Tu respireras à fond, savourant la substance immatérielle de l’air et tu te sentiras prêt pour ce que tu dois faire.

La nuit qui vient de s’écouler te semblera déjà loin et tu te sentiras plus fort que la veille. »

Car c’est un livre pudique, tout en retenue, et on se dit : « Ô que jamais je ne connaisse ce que vivent Luigi et Francesca. »

Parce que quel chagrin indicible frappe de plein fouet ce couple défait. « Ouvre les yeux » disaient-ils à leur fils petit garçon, pour lui faire une surprise ( quel parent ne l’a pas dit?)…

 

« Joyeux anniversaire, mon amour. Tu sais, ce n’est pas n’importe quel anniversaire…

Tu te penches sur lui.

Tu regardes les roses. Elles te semblent encore plus blanches.

Il se penche enfin sur lui, et tout doucement lui dit:

-Tu es prêt, Giulio? Un…deux…Trois…Ouvre les yeux.

Tu commences à pleurer en silence, comme un père doit pleurer.

Puis, lentement, tu fais ce que tu sens devoir faire. 

Une succession de gestes étudiés avec soin, du premier au dernier.

Immédiatement après, une soudaine odeur de forêt, de pin de montagne et de résine pénètre tes narines.

Et tu quittes cette chambre pour toujours. »

Pour tout vous dire, il me coûte de parler de ce livre parce que ce texte est intimiste, il atteint la lectrice que je suis en plein cœur, le reprendre pour écrire ici me remue profondément. J’aimerais bien savoir ce qui a fait écrire ceci à Matteo Righetto; c’est si poignant, si juste, si beau et douloureux. On en a, des romans sur les thèmes  de ce livre, mais pour ma part, je n’ai jamais rien lu d’aussi fort. Et ce très très déchirant roman sera mon second coup de foudre.

 ❤❤❤

10 réflexions au sujet de « « Ouvre les yeux » – Matteo Righetto – La dernière goutte, traduit par Anne-Laure Gonin- Marquer »

  1. C’est mon coup de foudre de l’année. Très très beau roman, à lire d’une traite pour ne rien perdre de sa délicatesse. Pleurs assurées, de celles qui appellent le meilleur de soi.

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  2. J’ai comme toi été conquise par ce mélange de sobriété et d’émotion. Et oui, les éditions La dernière goutte donnent l’occasion de découvertes hors des sentiers battus, qui ne m’ont jamais déçue..

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  3. Il est curieux que ce livre, qui parle (me semble-t-il voir entre les lignes) de la mort de l’enfant, soit écrit au futur, ce temps qui ouvre habituellement des horizons chargés de promesses …

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    • Une merveille. Oui, il commence au futur, il essaye de refaire l’histoire mais se heurte à ce moment où il dit : ouvre les yeux…Moi, je tiens ce Matteo pour un très grand auteur,parce que ses deux livres précédents étaient si drôles, décalés, bien noirs, et passer à une écriture, un sujets aussi sensibles, c’est extraordinaire. Bon, et puis ce thème là, forcément… Je te conseille, Marie, ce sont des livres courts, celui-ci se lit d’un trait, deux ou trois heures ( avec les pauses mouchoirs )

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