« Lettres à un jeune auteur » – Colum McCann – Belfond, traduites par Jean-Luc Piningre

« ÉLOIGNE-TOI DU RAISONNABLE. SOIS FERVENT. Dévoué. D’une aisance subversive. Lis à haute voix. Mets-toi en jeu. Ne crains pas les sentiments, même taxés de sensiblerie. Sois prêt à te faire réduire en miettes: cela arrive. Accorde-toi la colère. Échoue. Marque un temps. Accepte le rejet. Nourris-toi de tes chutes. Pratique la résurrection. Émerveille-toi. Porte ta part du monde. Trouve un lecteur en qui tu aies confiance. Ils doivent aussi te faire confiance. »

J’aime Colum McCann, beaucoup. Même si je n’ai pas trouvé autant de plaisir à lire « Transatlantique » que « Les saisons de la nuit » qui m’avait subjuguée, ou « Et que le vaste monde poursuive sa course folle », superbe, cet écrivain reste dans mes favoris et ce merveilleux petit recueil sensible, plein d’humour, d’auto-dérision et de belle réflexion est un immense plaisir de lecture en tous cas pour moi. Je n’écris pas, non, et n’ai aucune velléité à le faire – ouf ! – mais je lis, ça vous le savez je lis beaucoup et depuis longtemps. Et je conseille ces lettres à un jeune auteur à tout lecteur, débutant ou pas, jeune ou non. Merci vraiment aux éditions Belfond d’avoir publié ce livre. Il m’arrive comme un cadeau à un moment difficile, où je doute un peu – beaucoup – de plein de choses et entre autres de la pertinence de parler des livres et de ceux qui les écrivent, les relisent, les traduisent, les éditent.

Mais j’ai trouvé ici la pertinence de mon choix de ne pas écrire sur ce que je ne suis pas parvenue à lire, sur ce qui ne m’a pas transportée ou énervée, enivrée ou émue, sur ce que je n’ai pas aimé. Ici on comprend bien  – même si on le sait déjà – qu’écrire n’est pas une route droite et paisible. 

Chapitre: la terreur de la page blanche

« Affirme-toi dans la persistance. Les mots viendront. Sans doute pas sous la forme d’un buisson ardent ou de colonnes de lumière, mais qu’importe. Bagarre-toi encore et encore. Si tu te bats suffisamment, le mot juste se présentera. Et, dans le cas contraire, tu auras au moins essayé.

Garde ton cul sur la chaise. Ton cul sur la chaise. Ton cul sur la chaise.

Et tu la regardes de haut, la page blanche. »

Si je n’écris que sur ce que j’aime ou qui au minimum a capté ma curiosité ou mon attention, c’est parce que je comprends, imagine, pressens ce qu’il en coûte d’écrire, et ici Colum McCann, en phrases vives et brèves dit ce qu’il en est, la somme de travail et d’efforts que cela représente. Et je n’aurai jamais l’arrogance d’estimer que mon avis vaut quoi que ce soit de définitif. Mais si j’ai aimé, j’écris pour donner envie de lire aux autres, pour que  l’émotion, le plaisir que j’ai ressentis soient partagés par d’autres. Partager les bonnes et belles choses quoi, comme on partage un bon repas et un bon vin ou un beau lever du jour. L’auteur apostrophe le jeune auteur, le secoue parfois.

« Mais d’abord laisse-moi te prodiguer un conseil de quatre mots, le plus sage que je connaisse: ne fais pas le con. Dans les fêtes. À la librairie. Sur la page. Dans ta tête. Ne rabaisse pas les gens. N’injurie pas tes collègues. Ne va pas raconter que tu es génial.[…]Ne fais pas d’esbroufe. Ne joue pas les nobles âmes en accordant tes faveurs. N’humilie pas. Rien de tout ça. Non, non, non et non. Ne sois pas con. »

Voici en 45 courtes lettres, précédées d’une introduction et suivies d’un 46 ème texte, « Lettre à un jeune auteur, nouvelle version », un large panorama sur le travail d’écriture, de la page blanche à l’édition, et aux critiques, du « comment » au « pourquoi », en passant sur le travail d’architecte ( ce en quoi McCann brille ), la ponctuation et l’identité du personnage, une liste d’injonctions et de consignes toutes atténuées par les exceptions, les « oui mais » de la vie, de celle de l’écrivain comme du commun des mortels. Mais il y a là tant d’humour, tant de vie, tant de tempérament qu’on aurait bien tous envie de se mettre à écrire ( j’entends « oh non, pitié !  » ). McCann m’a totalement emballée avec ces lettres, toutes précédées de formidables citations de grands auteurs en exergue, comme celle-ci qui m’a fait rire:

Au chapitre: Où écrire

« Construis ta petite bicoque et pisse devant la porte quand ça te chante, nom de Dieu ! » ( Edward Abbey)

ou celle-ci au chapitre : Lire, lire lire

« Tenter d’écrire sans lire revient à prendre la mer tout seul dans un petit bateau. C’est une triste et dangereuse aventure. N’aimerais-tu pas mieux voir un horizon de bout en bout gonflé de voiles? Faire signe aux autres navigateurs; admirer leur habileté; chevaucher leur sillage quand cela t’arrange, sachant que tu traces également le tien et qu’il y a assez d’eau et de vent pour tous? » – (Téa Obreht )

Voici donc un coup de cœur pour ce petit livre lu en une heure absolue de plaisir. En fait, et ça faisait longtemps que je ne l’avais pas ressenti, voici un texte parfait pour la lecture à haute voix 

« Tiens une conversation avec ce que tu écris. Lis ton travail à haute voix. Promène-toi dans l’appartement et projette-toi à travers le plafond. Le ciel est, quoi qu’il en soit, plus intéressant que lui. Ne chuchote pas, j’ai dit À HAUTE VOIX. Affronte la gêne. Accepte les railleries. Engueule un peu les mots. »

Enfin, si Colum McCann se montre drôle, vif et pertinent, la dernière lettre, elle, est un appel à la révolte, un appel à sortir du rang et à faire de son écriture une arme:

« Partout où le pouvoir s’efforce de simplifier, restitue la complexité. Partout où il donne des leçons de morale, exerce ton esprit critique. Partout où il se veut menaçant, sois pénétrant. L’écriture a cette capacité confondante de pénétrer dans la blessure sans infliger de violence.[…] Nous devons comprendre que la langue est un pouvoir, même si le pouvoir s’échine à nous le confisquer. »

Cette dernière lettre est particulièrement forte, émouvante aussi quand on aime la littérature, et ceux qui nous l’offre; je ne résiste pas, à défaut de vous les lire, de vous écrire les toutes dernières phrases:

« Écris, jeune auteur, écris. Empare-toi de ton avenir. Trouve les mots. Écris pour le pur plaisir que nous avons à le faire, mais garde en tête que nous pouvons peut-être modifier ce fichu monde un tant soit peu. C’est malgré tout un bel endroit, bizarre et terrible. La littérature nous rappelle que la vie n’est pas déjà écrite. Il reste d’immenses possibilités. Fais de ta confrontation avec le désespoir une minuscule frange de beauté. Plus tu voudras en voir, et plus tu en verras. Finalement, les seules choses qui valent la peine sont celles qui te brisent le cœur. Continue d’enrager. »

9 réflexions au sujet de « « Lettres à un jeune auteur » – Colum McCann – Belfond, traduites par Jean-Luc Piningre »

  1. Oooh, c’est magnifique! Moi aussi je l’aime, même si je ne place pas tous ses livres sur la même échelle de plaisir. Je les range pourtant sur la même étagère que Richard Powers et Cormac McCarthy et pas loin de Russel Banks. Des auteurs qui t’emportent avec des récits qui débordent sur la vie, le monde, l’Histoire et soi-même. Merci.

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  2. « Continue d’enrager », ça c’est bien !!! …
    Par contre, j’ai juste une petite question pour toi, Simone : et que fais-tu donc, dans tes chroniques, si ce n’est « écrire » ? Et drôlement bien en plus ….. !!!

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    • ah ! Cachou ! Oui, j’écris, mais pour parler de ceux qui le font, en prenant des risques que je ne prendrai jamais ! Bientôt, et ça fait longtemps que je ne l’ai pas fait, une petite chronique de voyage avec des photos et des références littéraires, si les paramètres perso me le permettent.

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  3. Intéressant !
    J’avais adoré Les saisons de la nuit, ainsi que la chant du coyote. Et même Transatlantique. L’auteur me transporte de chaque côté de l’Atlantique, entre ses racines irlandaises et sa vie américaine…
    Et voilà donc, un truc, un essai, une histoire qui pourrait fortement m’intéresser, et même m’émouvoir…

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