« Une saison de colère » – Sébastien Vidal , éditions Le Mot et le Reste

« Des gens crient de plusieurs endroits. Des voix d’hommes et de femmes qui appellent et demandent du matériel. Il fait nuit et les lueurs des gyrophares glissent sur la pluie qui tombe. Ça sent les produits chimiques, l’acide qu’on met dans les batteries. Il y a des relents d’hydrocarbures qui se mêlent aux gouttes d’eau. L’odeur âcre du caoutchouc qui brûle râpe la gorge de Julius Sinclair. Il est à plat ventre sur le goudron luisant et trempé, son uniforme imbibé lui colle à la peau. La nuit est là depuis deux heures et la lune afflige de sa blêmeur banale la scène d’épouvante. »

C’est le deuxième roman de Sébastien Vidal que je vous présente ici. Je lui ai acheté à la Foire du livre de Brive, qui a connu cette année un de ses plus gros succès. Et il faut de la patience, et un gros appétit de lecture pour accepter sans broncher de piétiner pour enfin accéder aux autrices et auteurs que l’on veut saluer, et acheter un ou deux livres. Je me suis trouvée donc face à ce grand encore jeune homme au sourire indéfinissable – façon Joconde en masculin, vous voyez? -. Sobre en mots, il se concentre sur ceux-ci dans son écriture, que vraiment j’aime beaucoup. La fibre sociale et engagée, dans ce roman, apparaît nettement. Et la poésie:

« Raisons de mourir: la bêtise humaine, la bourse, les hérissons écrasés sur les routes, les fast-foods, les fachos, tous les intégristes religieux, et ce putain de don.

Raisons de vivre: les crépuscules, les grillons au mois de mai, le rire des femmes, Guillevic, le vin, l’odeur du pain grillé, le parfum du jasmin et ce putain de don. »

Voici une histoire qui mêle donc une crise économique avec la fermeture d’une usine qui emploie une grande part de la population de Lamonédat, en Corrèze, la crise écologique avec la coulée verte locale menacée par l’installation d’un complexe touristique, et je dirais plus globalement la crise sociale et environnementale, qui fait que les gens s’affrontent en raison de leur statut, politique, économique, idéologique, professionnel, etc…et parfois juste en fonction de leur caractère. Le combat pour l’emploi est ici très bien décrit, et c’est poignant d’assister à la souffrance de tous ces gens sur le carreau. Heureusement, il y a l’amitié et au minimum la solidarité malgré des désaccords parfois sur la manière, sur la chance d’une issue pas trop défavorable, c’est en tous cas très bien dépeint, avec beaucoup de délicatesse pour ces êtres humains déstabilisés et bourrés d’angoisse du lendemain. C’est la détresse générale, malgré la tentative de se montrer résolu et résistant, tout ça, peu à peu s’effrite. Et surviennent des drames:

« Julius disparaissait à peine de la vue des deux femmes qu’une clameur éclatait dans le local de réunion, accompagnée par ce souffle froid qui vient avec les mauvaises nouvelles. On appela Gregor. Au ton des voix qui le hélaient, il avait compris que quelque chose de grave était arrivé. Alexandre, un des contremaîtres, se présenta dans le couloir, les yeux exorbités, pâle comme un linge.

-Putain Alex, qu’est-ce qu’il y a, pourquoi tu fais cette tête?

-Gregor, on vient de trouver Marco, il s’est pendu.

-Quoi! Où ça?

-A son poste, au contrôle qualité. »

Parmi les personnages du drame qui se joue dans cette histoire, certains sont très attachants, hommes et femmes engagé-e-s d’une façon ou d’une autre, personnages au passé trouble ou d’autres aux yeux et au cœur clairs. Mais pour la plupart, ils ont une face cachée, un souvenir, un secret, une blessure, les motivant dans un sens ou un autre. Vengeance, suspicion, malveillance ou au contraire bienveillance, douceur, attention…Sébastien Vidal maîtrise très bien tout ça, sans jamais tomber dans le « trop ». 

Je prends ici le parti de ne pas raconter le déroulement du livre, mais dire un mot de celles et ceux qui le remplissent. Jolène, Julius bien sûr, mais aussi l’Ecossais, Jarod dit l’Ecureuil, le formidable Choo, policier imperturbable et délicat, Samuel, Grégor, Tiphaine, et pas mal d’autres. Ce livre est profondément humain, sensible à ce que l’humain dit ou tait. Sensible et attentif. J’ai été émue plus d’une fois. Et voyant ce grand ex-gendarme à Brive, au sourire indéfinissable, puis lisant son roman, j’ai pensé qu’on avait là quelqu’un qui serait aisément un personnage de son propre livre. Mais pas forcément celui qu’on croit.

 » Raisons de mourir: les chaînes d’infos en continu, les autres qui ont la haine des autres, les pesticides, les traîtres, les gens qui tuent les renards, les menteurs compulsifs, et ce putain de don.

Raisons de vivre: le parfum du lilas, Bet Hart, William Turner, cette première fois du printemps où on entend le coucou chanter, un verre d’eau fraîche sous la canicule, les hamacs, les trois secondes avant de s’endormir, et ce putain de don. »

Poésie et humanité, sens de l’action et sens de la contemplation, équilibre entre l’histoire des faits et l’histoire de chaque personnage, pour moi, la construction et le propos sont en totale harmonie.  Grève générale, ZAD, meurtres, suicides, mises à l’épreuve des ressources intérieures de toute une population, tandis que quelques uns bricolent leurs saletés en toute impunité, et sans vergogne. Et l’auteur, c’est évident, est en phase avec les propos d’un certain nombre de ses personnages. Je crois avoir vu un hommage au grand James Lee Burke et à son personnage Belle Mèche, nom ici donné à la coulée verte corrézienne.

Voici un très beau roman, délicat et intelligent. 

8 réflexions sur « « Une saison de colère » – Sébastien Vidal , éditions Le Mot et le Reste »

  1. Merci pour cet article ! J’avais très envie de le lire et tu as confirmé que c’était un très beau roman.

  2. Quel beau nom que celui de cette maison d’édition ! J’apprécie les romans noirs à forte résonance sociale, je note donc celui-ci.

  3. Je viens justement de publier un billet sur De neige et de vent que j’ai beaucoup aimé. « poésie et humanité » c’est tout à fait ça !

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