« La ballade du peuplier carolin » – Haroldo Conti – La dernière goutte /Nouvelles, traduit par Annie Morvan

« On pense généralement que les journées d’un arbre se ressemblent toutes. Surtout s’il s’agit d’un vieil arbre. Mais non. Une journée d’un vieil arbre est une journée du monde. »

J’aime les arbres depuis toujours et voyant le titre de ce petit recueil j’ai été tentée et j’ai bien fait ; j’ai trouvé dans ce livre un grand poème avec ce peuplier carolin qui nous est conté dans le premier texte, et c’était si doux, si beau qu’au bout de quelques lignes, je n’ai pas pu résister au plaisir de me lire ces mots pour moi seule, à voix chuchotée comme celle du vieux peuplier quand un léger courant d’air traverse son feuillage. Ce bel arbre est l’emblème et la mémoire de cet endroit. Il a germé, poussé, grandi, vieilli ici, regardant les mutations du village et de ses habitants au fur et à mesure que sa cime s’élevait et puis il a découvert par le réseau de ses racines qu’il pouvait communiquer avec ses semblables. Belle image que ces racines souterraines qui créent des liens et des connivences. Le peuplier carolin est un témoin et un ami.Voici une brève présentation de l’auteur par l’éditeur, mais la fin du livre propose une postface plus développée par la grande traductrice Annie Morvan  ( traductrice et amie de Gabriel Garcia Marquez ) que je salue pour un si beau travail :

« Haroldo Conti, dont Gabriel García Márquez a dit qu’il était l’un des plus grands écrivains argentins, est né en 1925 à Chacabuco, dans la province de Buenos Aires. Enlevé dans la nuit du 4 au 5 mai 1976 par des hommes à la solde du pouvoir dictatorial, il est porté disparu depuis cette date. »

Le recueil se divise en 3 parties : « La ballade du peuplier carolin », « Hommages » et « Requena », à quoi s’ajoute un dernier texte, qui fut le dernier écrit par Haroldo Conti juste avant son arrestation par la junte, « À la droite de Dieu ». La première partie, cinq nouvelles, est une suite de chroniques du village de Chacabuco et de ses habitants . Avec une grande douceur, une tendresse infinie et un beau sens du détail, Haroldo Conti rend hommage aux membres de sa famille et à quelques figures marquantes du village natal, aux lieux et je dirais au temps également, celui qui fut, qui passe et nous pousse. Dans la toute première histoire, « Les Douze lieues à Bragado » voici l’oncle Agustín qui participe à la course, perdant toujours car toujours ne résistant pas au détour pour saluer le grand peuplier, et même pour s’endormir à ses côtés.

« Mais les autres fois, enivré par la campagne, il tournait à gauche ou à droite avant Bragado, et certains racontaient qu’ils avaient vu l’oncle sauter entre les épis dorés, les herbes sombres et les champs de maïs dont les feuilles brillantes fouettaient ses jambes dures, affolant lièvres et oiseaux. Un ou deux jours plus tard, on le retrouvait endormi sous le peuplier carolin qui se dresse solitaire derrière le champ de Cirigliano et, depuis la grand-route, ressemble à tout un bouquet, unique but avoué de l’oncle qui, à l’occasion d’un prix ou tout simplement par envie, seul ou accompagné, le jour de la St-Isidore ou n’importe quel autre jour, a couru vers lui des années durant, aussi longtemps que l’arbre est resté un refuge pour ce cheval emballé. »

Le dernier texte, « À la droite de Dieu », relate le décès de la tante Teresa, l’épouse d’Agustín, et ses funérailles. Entre ce début et cette fin, on fera connaissance de la mère dans un texte particulièrement émouvant, par l’œil aimant du fils observant cette femme dans ses lieux et gestes familiers.

« Ma mère soulève une plaque de la cuisinière et jette une bûche dans le fourneau. Son visage s’embrase comme les arbres au coucher du soleil, comme le peuplier carolin qu’aimait mon père. Un côté de ses mains s’illumine de blanc tandis que l’autre reste dans l’ombre. Sa peau est un peu plus ridée et couverte de grandes tavelures. Ma mère a encore vieilli cet hiver. C’est à ses mains que je le vois parce que, pour moi, son visage est toujours le même. » 

Puis on sortira dans les rues du village, on ira au café, au moulin, on entre dans les arrière-boutiques, dans les ateliers, on observe les photos jaunies et sous nos yeux, les générations se croisent, se retrouvent, se souviennent . Le narrateur est alors juste de passage, il travaille et vit en ville, enfin dans un bidonville de Buenos Aires, il plonge dans ses souvenirs, bruits, paysages, parfums, voix, tout est tellement bon pour lui, qui se nourrit de ça avant de repartir au travail…Un va-et-vient temporel, un miroir où il revit son enfance et l’image portée de ses proches aux divers âges de la vie, de ceux qu’il aime et qu’il voit inexorablement vieillir, et donc disparaître.

Dans la partie « Hommages », eh bien, le titre dit tout, trois textes d’une infinie mélancolie, merveilleux témoignages d’amitié et de fidélité qui m’ont bien bouleversée, moi qui pense que l’amitié donne sens à la vie et lui est essentielle:

« Et soudain je cesse de taper sur les touches de ma machine à écrire. Maintenant qu’il fait nuit noire, que les voix et les murs sont morts jusqu’à demain et que la grande nuit de Buenos Aires ressemble à la mer,  je mets un disque de Tom Jobim afin de ne pas mourir tout à fait et, parce que c’est le moment des amis et des absences, je pense à mon autre ami, au capitaine Alfonso Domínguez qui vit lui aussi face à la mer […]. Alors, effaçant le temps et les distances, je les rassemble tous autour de cette table du souvenir que ce soir j’ai dressée pour eux. »

 

Enfin deux textes composent « Requena », « Dévotions » qui m’a beaucoup fait rire, avec cet homme et sa mégère de femme, Margarita. Lui, fabrique des cages:

« Dans un petit moment, à cinq heures précises du matin, cette saloperie de réveil va se mettre à sonner. Si un jour je gagne le tiercé ou je me fais une banque, je le balancerai contre le mur d’un bon coup de pied, en même temps que je balancerai beaucoup d’autres choses. […] Pendant toutes ces années, j’ai fabriqué des milliers de cages au point que je m’étonne qu’il reste encore un oiseau dans le ciel . Un jour, c’est ce que je pense pendant que je travaille, j’en construirai une grande, la plus grande de toutes, avec de gros barreaux de fer, et dedans je mettrai Margarita et sa cochonnerie de mère, ma saloperie de belle-mère et, après leur avoir fait bouffer du mouron empoisonné, je les noierai tous les deux dans le Riachuelo […] . »

Pas vraiment une ode à l’amour conjugal ! Et dans ce texte et le suivant, j’ai retrouvé cette verdeur sud-américaine que j’ai tant aimé chez d’autres. Et puis la mort de la tante Teresa et un retour au pays conté en une merveille triste, mélancolique, émouvante, un voyage au pays des fantômes, le jardin et ses ombres, la cuisine avec l’odeur du bois et le ronflement du fourneau, et les chemins de Bragado

« L’odeur d’herbe mouillée gonfle mes poumons et l’âpre exhalaison de la terre me rend cette folle témérité de l’enfance, lorsque ne m’avait pas encore poussé cette ombre plaintive que je traîne derrière moi depuis vingt ans, en une longue course solitaire, ma vie, ma vie de pauvre type car, il faut bien l’avouer, pendant tout ce temps je n’ai fait que trotter et trotter sur ce même chemin, vers cette terre que j’ai abandonnée et qui court devant moi, exactement à la même vitesse. »

Est bien faible tout ce que je pourrai écrire sur la beauté et la profondeur de ce petit livre, tout sera maladroit, mais aux premiers mots j’ai été emmenée auprès du peuplier carolin, qui voit tout, entend tout, ancré solidement par ses racines et pourtant

« Le peuplier a quelques branches mortes, d’autres se sont cassées et je ne crois pas qu’il grandira encore. Il a vieilli en même temps que l’oncle et en même temps que moi. Vingt ans sont enfouis dans son vieux tronc et sous ce feuillage arraché par le vent. Il dormira tout l’hiver, et lorsque la terre tiédira, il tentera de retrouver la joie des étés passés. Mais il sait que ses vieux jours sont venus et qu’un soir le vent le jettera à terre. »

Le dernier texte atteint simplement au sublime avec la grande fête ordonnée au ciel par Monsieur Dieu pour la tante Teresa et tous les disparus de Bragado 

« Et lorsque les ovations s’éteignent, venant de la terre pelée recouverte de nuit, venant de dessous le peuplier carolin, des applaudissements lointains et solitaires montent au ciel jusqu’à la petite chaise de la tante Teresa. »

Un gros coup de foudre pour moi.

10 réflexions au sujet de « « La ballade du peuplier carolin » – Haroldo Conti – La dernière goutte /Nouvelles, traduit par Annie Morvan »

    • Voici un petit livre, grand pour moi, qui parle de ce qui me tient à cœur; l’enfance, le temps qui passe, les arbres, un arbre, l’amitié, l’amour…La solidarité, les liens, la fantaisie. De ces livres qu’il ne faut pas laisser dans l’ombre, ils sont faits de lumière.

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  1. Tu le sais, parfois j’écrivaillotte un peu pour mon site. Souvent, j’ouvre un fichier, j’y laisse une idée, j’attends qu’elle germe, j’attends le fourmillement, j’attends d’avoir le temps. Or l’un de ces fichiers s’appelle (provisoirement sans doute) « les racines du pommier », et ces racines, ce sont les miennes bien sûr, et ce pommier, c’est celui que j’ai encore devant les yeux et que mon grand-père avait planté. Alors tu penses si ça me parle, ce peuplier carolin !!! ….

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    • Ah ! ça ne m’étonne pas de toi. Nous avons tous un arbre, non ? Un vrai ou une image. Ce livre est magnifique; outre l’arbre, le veilleur, il y a toute cette vie autour de lui, les racines du narrateur aussi, sa terre, ses murs, ses amis, sa famille…Je crois bien que ce si beau livre te plairait

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