« Sur les routes – Un étrange voyage de Chicago à Alamogordo » -Catherine Mavrikakis, éditions Héliotrope

« À celles qui sont nées par hasard

Encore sur les routes?

En 2006 paraît le roman The Road qui connaît vite un succès énorme aux États – Unis et dans le monde. Je le lis dans la joie. Sa lecture me rend contre toute attente très heureuse. La version apocalyptique du monde de Cormac McCarthy, qui signe là une dystopie où tous les chemins réels et fictifs vers l’avenir ont disparu, me ravit. Nous en avons, me dis-je, enfin terminé avec l’imaginaire américain de la route et du progrès. Enfin! McCarthy met un point final à l’exaltation que l’on connaît en Amérique du Nord dès qu’il s’agit de sillonner le territoire. Ouf ! »

Ce petit récit ( pour moi récit plus qu’essai ) a été un très bon moment de lecture, presque trop court tant l’écriture de Catherine Mavrikakis est agréable, aisée, pertinente, sachant varier les intonations et les nuances avec beaucoup de finesse et souvent avec une pointe d’humour décalé.

Que dire sur ces 121 pages si intéressantes à lire, si actuelles, et puis surtout jamais ennuyeuses, ni trop ceci ou pas assez cela; non, jamais, ça se lit tout seul et avec un intérêt grandissant. L’autrice évite très bien les écueils de ce genre de texte, à savoir le ton dramatique, l’emphase, mais au contraire elle instille une « dérision » tragicomique, puis passe à un sérieux évident. Car le sujet est sérieux, bien sûr. Écrit en 2024 lors d’un voyage d’Est en Ouest aux USA, Catherine Mavrikakis dépeint Sa route avec quelques descriptions de lieux, de personnes rencontrées. Sa route, face à celles si prestigieuses de Kerouac, London, McCarthy…Sa route à elle, contemporaine et non romanesque, sa route sur laquelle je l’ai accompagnée et trouvé le voyage trop vite fini. Parce que j’ai beaucoup aimé tout ce que dit ici cette autrice.

Ainsi comme le serveur d’un restaurant de Memphis, Tennessee, chapitre marquant, au moment où a lieu « l’attentat » contre D. Trump, qui n’y laissera qu’un bout d’oreille. Ce chapitre est mon préféré. Extrait, quand Lee, le serveur, se présente à la table pour la commande:

« Lee paraît agité. « Apparemment, tient-il à chuchoter, quelqu’un aurait essayé d’assassiner Donald Trump en Pennsylvanie durant un rassemblement politique. On l’a raté. De peu… » Lee nous a glissé ces quelques phrases rapidement. Sans attendre notre réaction, il est déjà passé à la table à notre droite, qui réunit huit personnes pour un anniversaire quelconque et bruyant.[…] Lee avait simplement besoin de dire à quelqu’un ce qui le préoccupait, et il faut croire qu’il nous a choisis, nous qui venons d’ailleurs, pour partager ses émotions, peut-être contradictoires, peut-être inavouables. Avec nous, il ne risque rien. Il n’a pas à décider s’il doit s’indigner pour un attentat politique ou vouloir, comme il l’a peut-être déjà fait, la mort de Trump. Nous sommes des gens de Montréal…du Nord, de très loin, et nous lui avons paru être des « libéraux ». Il suffit d’observer un peu nos vêtements, pourtant peu remarquables, pour comprendre comment nous votons. »

Portrait touchant et incisif d’une Amérique où le peuple est à la peine, qu’il soit blanc ou de couleur, les uns dressés contre les autres; le petit monde se fait avoir, quoi qu’il en soit. Ce sont peu de pages, mais d’une densité, d’une finesse, d’une pertinence rares. Se lancer sur cette route après tous les grands noms qui s’y sont collés, c’est vraiment chouette et fait de si belle façon, d’autant que peu de femmes s’y sont risquées – je ne vois que Valentine Imhof qui, à sa façon unique, a remis sur les routes américaines tout un tas de personnages dans son roman « Le blues des phalènes », faisant ainsi suite aux plus grands -, bref.

J’ai adoré ce petit livre, pas une seconde d’ennui; le trajet de l’autrice, tant géographique qu’anthropologique est un bonheur de lecture, c’est fin et très intelligent, très éclairant aussi sur ce pays-continent qui n’a pas fini de nous sidérer. Ce pays qui nous a fait rêver à travers son cinéma et sa littérature, nous plaque au sol durement en un retour à sa réalité actuelle, du moment, sidérant.

Merci, merci beaucoup à Catherine Mavrikakis pour ce merveilleux petit récit. Chapitre de fin, Alamogordo et un constat:

« Alamogordo, la ville au gros peuplier, continuera de me hanter. La beauté désertique qui l’enchâsse et son retrait de la civilisation en font un lieu propice à devenir le dépotoir pour des consoles vidéo, un endroit rêvé d’essais de missile et de bombe qui tuent les êtres humains du coin ou d’ailleurs, et le lieu d’une bataille pas gagnée pour la réparation des fautes gouvernementales et scientifiques du passé.

Je me demanderai longtemps comment j’ai pu être aussi naïve, en visitant le parc de White Sands. J’ai mis du temps à voir l’horreur que cache la beauté du monde. Je n’avais pas compris que le gros peuplier qu’est Alamogordo cache une forêt de douleurs. 

Je m’en voudrai longtemps de ne pas avoir pu déchiffrer les signes d’un immense désespoir dans la ville et le comté. À Alamogordo, je retournerai en toute connaissance de cause.

Sans me laisser éblouir par le sable blanc.

Un mirage peut-être… »

Magnifique et bouleversant petit récit.

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