« Vine Street » – Dominic Dolan, éditions Rivages/Noir, traduit par Bernard Turle (anglais)

« Première partie – Soho – 2002

Vine Street par Nolan« Des oiseaux picorent le hérisson mort dont Billie voulait se débarrasser depuis plusieurs jours.

« -Les pies sont de retour. Elles dévorent le hérisson.

-Ça t’évitera d’avoir à t’occuper du cadavre. »

Voix râpeuse comme du papier de verre. Respiration de plus en plus sifflante.

« Je suppose qu’elles ne mangeront pas les os. Elles les enterreront peut-être. » Elle se tourne vers lui. « Pour plus tard. C’est ce qu’elle font, non? »

Le tressaillement à la commissure des lèvres équivaut à un haussement d’épaules. »

Un début qui raconte à rebours cette histoire, enquête, celle qui se déroule dans ce roman d’une densité conséquente, à la construction qui joue avec les dates, les temps, et qui met en scène un éventail de personnages que l’on va suivre tout au long du livre, dans une sorte de jeu de cache-cache, du chat et de la souris. En clairement plus glauque, plus violent, plus complexe. Traversant le temps de 1935 à 2002, avec des bonds en avant, en arrière, sans pour autant qu’on lâche le fil, ce diable d’auteur nous fait passer un sacré moment de lecture, en compagnie de Leon Geats de la brigade des Mœurs & Night-clubs. Comme le dit la 4ème de couverture, la morale est élastique pour cet homme. Mais lorsque le corps d’une femme assassinée est retrouvé dans un de ces clubs nocturnes et que la Criminelle classe l’affaire – il ne s’agit que d’une « putain » – Geats, flanqué de son collègue Cassar et de Billie, la femme de la brigade, s’empareront de l’affaire, à leur façon, et c’est ainsi que va commencer un long chemin d’enquête, sur des années et des années. Enquête qui comme vous le verrez sera faite de détours, de mensonges, de trahisons, et d’une terrible violence.

« Geats posa son paquet sur une table de travail. « Des archives. Des photographies, une petite protégée de Geats.

-Tout est là?

-Dieu, non. Il y en a des classeurs entiers. » Geats inscrivit l’adresse sur l’un des dossiers. « Je vais devoir avertir ma hiérarchie de ma découverte. Vous devrez donc faire vite pour voir ce qui peut vous servir. »

Harrison hocha la tête. Il ne donna aucune indication de vouloir consulter ce que Geats lui avait apporté. « Des photographies?

-Certaines sont simplement des portraits de femmes. Comme pour un passeport, mais d’un format supérieur. Rien de particulièrement attrayant ou quoi que ce soit. Mais j’ai trouvé deux boîtes d’un autre genre. »

Harrison indiqua le mur. « Comme celles-ci? »

Geats regarda les photos de femmes nues allongées sur une chaise longue: elles étaient semblables à certaines qu’il avait trouvées.

-Ouais. Exactement. Elles proviennent de la même source?

Dégageant un espace sur une table, Harrison retira la couverture et ouvrit les boîtes, étalant les documents sur le vélin vert cendré.

« Voyons donc ça. »

Jusqu’à ce que Geats voie sortir de la boîte une photo de Nell, onze ans, que Geats a prise sous son aile après que sa mère soit morte. Nell n’a donc plus que Geats et Dolores, son ours en peluche, pour toute famille. Et c’est elle que Leon Geats voit sur cette photo. 

« Sur la photo, Nell, en jupe d’uniforme scolaire, était allongée sur un lit, calée sur des oreillers. Un maquillage outrancier barbouillait ses lèvres et ses paupières, comme une fillette qui aurait fait une razzia dans le coffret de maquillage de sa mère. Elle tenait dans ses bras Dolorès, son nounours au foulard noué autour du cou. »

Le roman est basé sur ce départ, et une traque impitoyable avec des dommages collatéraux, de nombreux personnages le plus souvent ambivalents, dont on ne sait pas de quel côté ils sont, en particulier dans la police. La corruption est partout. Mais ce qui m’a tenue, moi, plus que tout, dans ce roman touffu, ce sont ces femmes. Comme Bella, alors que Geats court toujours après ce tueur, dément, Bella, si lucide, si franche:

« -Je voulais que tu m’aides, Geats. Je suis pas venue te chercher ce soir-là chez Renée. Tu m’avais foutue dans le pétrin, c’était ton devoir de m’aider.

-Tu as raison.

-Aucun d’entre nous n’existe comme il le pense. Il y a qui on croit être et puis qui on est dans l’esprit des autres. Personne contrôle ça. Et quand on meurt, on existe plus que dans l’esprit des autres. C’est terriblement injuste mais c’est pas autrement. Toutes ces femmes qu’il a tuées, quand tu l’auras retrouvé et que tu pourras mettre un nom sur chacune, elles seront plus que les victimes de ce monstre. Elles existeront seulement de cette façon dans l’esprit de la plupart des gens. Elles seront un spectacle. Et si j’avais dû aller au tribunal pour témoigner contre lui, j’aurais subi le même sort.

-Tu aurais été celle qui a aidé à l’attraper. »

Elle fit non de la tête. « J’aurais seulement été celle qui avait échappé. Celle qui devrait remercier le ciel de pas avoir été une énième pute assassinée. Ça m’aurait valu aucun mérite. Peut-être pour toi, mais pas pour moi. »

Ce qui est certain, c’est que Geats va batailler ferme, traversant des années, dont celles de guerre, sans jamais renoncer. Il mettra Nell à l’abri, il fouillera inlassablement pour dénouer cette sordide histoire, il sera amoureux de Simone, et finira ma foi plutôt bien.

Je reconnais volontiers que je n’ai pas été toujours bien claire avec ce déroulé, mais que je n’ai pas pu lâcher cette histoire – même si probablement j’ai pu rater des choses. Mais. Mais cette histoire brutale, souvent sordide, dense comme les nuits de Soho, sombre comme les nuits des bordels et caves de la ville, cette histoire est fascinante. Le talent de Dominic Nolan est sidérant – au sens propre, on est sidéré en le lisant – et c’est avec justesse que certains lecteurs ont évoqué James Ellroy à son sujet. Le pays, les lieux font la différence, l’irruption aussi de la seconde guerre mondiale.

Le livre, donc, repose sur Leon Geats, un personne ambigu, tour à tour attachant et repoussant, un formidable personnage tout en nuances très éloignées parfois les unes des autres. On l’aime quand il prend la petite Nell sous sa protection, on le déteste quand il passe de sa mission de police à une posture beaucoup moins glorieuse, quand il trompe, quand il cogne, quand il ment. Mais néanmoins il reste un héros, parce que sans relâche il va chercher la vérité pour la mémoire de toutes ces femmes assassinées, il rendra à toutes ces femmes leur vérité. Leur vie de déchéance sera un peu vengée.

Certains passages sont quand même difficiles à avaler psychologiquement, c’est tellement sordide parfois qu’on est au bord de lâcher le livre. Mais non, c’est impossible. Pour moi, Dominic Nolan a écrit là un très puissant roman, un hommage aux femmes dites de petite vertu, aux pauvres filles de la rue, aux femmes en général, qui dans son histoire sont courageuses face à un sort misérable. Geats sauve Nell, et c’est là sa meilleure action du livre. 

J’ai aperçu Dominic Nolan aux Quais du polar, j’ai eu très envie de lui parler, mais mon anglais est trop pitoyable. Alors je me suis contentée de finir son roman magistral en rentrant, et d’y trouver une fin superbe, tendre même.

Un grand roman, que je ne cherche même pas à résumer, ni à détailler ici, pas possible. Calez-vous dans un bon fauteuil, commencez la lecture et vous verrez bien. Accrochez- vous et laissez vous choir, déchoir dans Soho en 1936. Merci Dominic Nolan pour ce voyage dans un siècle mouvementé. Merci pour ces femmes et filles perdues, pour ces victimes de la misère et des hommes. 

Avec Billie, fin de vie, fin du roman:

Fichier:Graffiti à Shoreditch, Londres - 1963 RIP Pure Evil (13745050963).jpg

KylaBorg – RIP 1963

« Il se réveille, sans s’être aperçu qu’il s’était assoupi.

L’ombre de l’énorme proue du navire imprimé dans ses rétines; il sait qu’il a rêvé  le rêve de son enfance, dont il n’a jamais connu le dénouement. Il sait maintenant qu’il ne le connaîtra jamais, puisqu’il n’y a pas de fin aux ténèbres, hormis la lumière vive qu’on allume soi-même. Il sait que, si la vie est une histoire, le seul sens qu’elle a, c’est nous-mêmes.

Billie est à la fenêtre.

Il a quelque chose à dire, et il lui faut un moment pour réunir assez de souffle pour ce faire. Elle lui ôte son masque.

Voix râpeuse, à peine audible: « Merci »

Elle lui adresse un clin d’œil. « Tu l’as dit, vieille branche. »

Son regard retourne à la fenêtre et il se demande si les oiseaux picorent encore les ossements, et puis plus rien. La vie n’est pas gravée, elle est peinte – sur une pierre brute qui s’érodera dans pas plus d’une ère ou deux. Seuls les morts voient la fin de la guerre. »

Sur France Inter

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/les-80/les-80-de-nicolas-demorand-du-mercredi-03-avril-2024-9361197

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