« Retour de flamme » – Liam McIlvanney, Métailié Noir, traduit par David Fauquembert ( Ecosse )

Retour de flamme par McIlvanney« PROLOGUE

Elle se réveille au milieu de la nuit consciente qu’un truc cloche. Se redresse sur son coude, l’oreille aux aguets. Elle tourne la tête pour vérifier que la petite va bien. La petite a rejeté les draps à coups de pied de son côté du lit, elle est étalée là dans son short et son débardeur blanc crasseux. Denis tend le bras pour plaquer sa paume sur le front de sa fille, la chaleur la fait s’étrangler. La petite aurait-elle attrapé la fièvre? Elle pose le dos de ses doigts sur la joue de sa fille – brûlante, rêche – et souffle sur le visage endormi, fait pivoter sa propre tête pour que l’air frais glisse sur le front, les yeux, le nez, les joues, le menton. La petite bouge, tourne sa tête vers la fenêtre. »

Un excellent polar dans le Glasgow de 1975 qui fait suite au précédent « Le Quaker », souvent cité ici, et dont ma chronique est lisible sur le blog, « Le Quaker » a marqué les esprits. Ici on retrouve McCormack et l’inspectrice Nicol. Les deux enquêteurs principaux, mais autour il y a bien sûr une équipe, mais plus ou moins soudée. McCormack a en effet du fil à retordre car dans son enquête précédente, il s’est mis l’équipe à dos en démontrant la corruption au cœur du commissariat. De fortes tensions donc, mais quand il s’agit de pister la pègre locale – nombreuse et hyperactive – chacun fait son boulot. La ville de Glasgow quant à elle, plus qu’un décor est une sorte de « mère » génératrice de vices, de misère et de violence. Le premier mort n’est pas n’importe qui:

« Les mains de l’homme étaient couvertes de bleus et boursouflées, les doigts noir et violet, avec du sang ou de la boue sous les ongles cassés. Il portait une bague au petit doigt de s amain gauche avec une sorte de rubis ou de grenat, et une chevalière – en fait, non: c’étaient un compas et une règle. Un franc-maçon. »

Comme souvent, résumer ce genre de roman c’est un challenge que je ne suis pas sûre d’assurer, mais je vais essayer de faire au mieux, au moins et surtout de rendre compte de l’écriture, que je trouve vraiment intéressante ( traducteur, merci ! ). Parce que l’épaisseur du livre et son développement, les nombreux personnages et les sujets sont amenés avec beaucoup de finesse et d’intelligence. L’auteur tisse une toile pleine d’accidents, de misère, d’amour absent ou trahi, pleine d’une violence de « castes » qui d’enfants va faire des criminels ou de pauvres gens. Victimes et bourreaux parfois sont les mêmes, on le sait. Donc l’histoire est très touffue, avec des imbrications et des détours dont on comprend plus tard ce qu’ils recèlent, et ça donne un texte comme un concentré, fort, nerveux et très bien fichu. Des retours parfois sur Le Quaker, et de la mélancolie – pas de la nostalgie, non, il n’y a vraiment pas de quoi être nostalgique -, de la tristesse même, mais aussi de l’humour, car McCormack est un homme fin, intelligent, qui sait regarder autour de lui. Et l’auteur ne manque pas de se moquer.

« McCormack avait toujours trouvé pour le moins étrange et dangereux le fait que les fléchettes soient un divertissement essentiellement pratiqué dans les pubs. Lancer des projectiles acérés sur un disque de liège tandis que le tireur et ceux qui l’entouraient éclusaient des whiskys semblait une manière indue de tenter le diable. Il croisa le regard du barman et commanda deux Macallan, tressaillant lorsqu’une nouvelle flèche en tungstène passa à deux largeurs de main de sa tête. »

Un mot sur Liz Nicol, seule femme dans une équipe de gros machos. Elle sera fort brillante, et dans ce commissariat, aux côtés de McCormack qui, lui, l’intègrera, elle saura marquer sa place, démontrer ses capacités, etc etc…ce que doit faire toute femme – hélas – encore dans une équipe masculine et dans un métier conçu comme viril.

Alors tout ça n’est pas de tout repos, car l’enquête va aller très loin dans l’histoire des truands impliqués au départ dans l’incendie d’un entrepôt d’alcool clandestin. Celui-ci est la propriété de la mafia, il y aura trois morts dans l’immeuble voisin et un autre dans un squat proche. Donc des dommages collatéraux dont les fautifs se fichent complètement. Il est question de prise de pouvoir, alors les Maitland et les Quinn se fichent pas mal des conséquences de leurs actes.

L’affaire est une guerre de gangs, les deux principaux de la ville, les Quinn et les Maitland. Extrêmement puissants, les Maitland en particulier, grosse famille nombreuse et qui étend ses ramifications dans tous les domaines. Le roman est donc très très riche en rebondissements, en surprises, en horreurs aussi de tous genres. On croise la pègre, et ses activités, comme la prostitution via les salons de massage, on y retourne en arrière au temps des enfants placés, on dénoue peu à peu le réseau familial complexe. Il faut le dire, il faut de la concentration pour filer les Maitland avec McCormack et Nicol. Mais c’est tellement bien amené, bien écrit, plein de nuances, que c’est un bonheur. Le livre n’est jamais dénué d’humanité, c’est à dire de sentiments, de ressentiments, de soif de vengeance, de chagrin, d’amour aussi. Et puis l’auteur a conçu McCormack homosexuel. Je sais, rien de très impressionnant, sauf que si, parce que dans la littérature policière, enfin celle que je connais, j’en ai peu / pas rencontré beaucoup des flics homosexuels. 

« McCormack préféra ne pas parler. Il acquiesça du chef, enlaça de nouveau Victor, cognat ses épaules conter les siennes, échangeant des tapes dans le dos.

-Espèce de tantouse du Sud.

-C’est moi.

-Il y a un double des clés dans le petit meuble à côté du lit. Fais comme chez toi. Il faut…Écoute, il faut vraiment que j’y aille.

-Bien sûr. T’en fais pas pour moi, Dunc. Vas-y. Je serai là quand tu rentreras. »

Ce qui donc pourrait sembler être un détail ne l’est pas. D’ailleurs si je saisis bien, la relation du policier avec un homme n’est pas sur la place publique. On comprend bien pourquoi compte tenu des tiraillements de McCormack avec ses collègues, dont certains sont  mal dégrossis comme on dirait chez nous, alors pas besoin d’en rajouter et compte tenu aussi des mentalités de cette époque.

Je discute, je discute, mais que se passe-t-il alors? Eh bien, nous assistons à cette guerre sans merci, sans aucun état d’âme sur les nombreux dommages collatéraux. Regardons agir des hommes cruels, pervers, vicieux, pourchassés sans merci par un duo de flics d’exception. Je dis duo car McCormack et Nicol sont les deux héros ( je les aime beaucoup, tous les deux ), mais bien sûr qu’une telle chasse au truand mobilise toute la brigade. Ceci rapprochera les hommes de cette équipe de flics, McCormack démontrera qu’il a de grandes capacités, comme homme, comme flic, comme chef d’équipe, qu’il a le culot qu’il faut quand il faut, et que prendre des risques ne lui fait pas peur. Devant son supérieur:

« Spence hocha la tête.

-Ça arrive, dit-il. Les coïncidences. Tenez-nous au courant, inspecteur. Si de nouveaux éléments apparaissent, je veux être le premier informé. Compris? Vous m’appelez. Avant qui que ce soit d’autre. Avant Haddow.-Il baissa la tête sur les documents étalés devant lui.- Un tas de gens suivent cette affaire de près , McCormack. Et ils attendent des résultats. Des gens haut placés.

McCormack se leva.

-Vraiment? Eh bien, ici aussi, il y a des gens qui nous regardent. Des gens dont les pères et les frères, les sœurs et les fils sont sortis boire une pinte samedi soir et ne sont jamais rentrés. C’est pour être au service de ces gens-là qu’on me paie. »

Vous comprendrez que j’adore ce personnage.

Je ne m’étend pas sur le sujet qui est en creux au cœur du roman: l’abandon d’enfants, le placement de ces enfants, le peu de cas qu’on fait de leur vie et de leurs attachements, certaines pages sont bouleversantes. Je trouve ce livre remarquable par sa richesse de thématiques, par sa construction labyrinthique, comme l’est l’enquête. Et puis aussi pour les héros McCormack et Nicol. Armés d’une grande finesse qui leur permet de toucher les points sensibles des gens qu’ils poursuivent ou interrogent, je crois aussi épris de justice, ces deux-là me plaisent beaucoup.

Impossible à résumer ou condenser, amoureux de polar où ça flingue, ça brûle, ça triche et où aussi ça aime, ça faiblit ou ça chute: lisez sans hésiter ce bon gros pavé en écoutant cette chanson:

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