« Le jour d’avant » – Sorj Chalandon – Grasset

« Joseph, serré tout contre moi. Lui sur le porte-bagages, jambes écartées par les sacoches comme un cow-boy de rodéo. Moi penché sur le guidon, main droite agaçant la poignée d’accélération. Il était bras en l’air. Il chantait fort. Des chansons à lui, sans paroles ni musique, des mots de travers que la bière lui soufflait.

Les hurlements de notre moteur réveillaient la ville endormie.

Mon frère a crié.

-C’est comme ça la vie !

Jamais je n’avais été aussi fier. »

J’ai lu auparavant 3 romans de Sorj Chalandon, tous des coups de cœur, et celui-ci ne déroge pas à ce fait. Avec cette histoire inspirée d’un événement authentique, une fois encore Sorj Chalandon de son écriture sobre nous fait entendre sa voix et nous raconte à sa façon une histoire tragique.

C’est celle de Michel Flavent/ Delanet, fils de paysan et petit frère de mineur, ce Joseph, Jojo, adoré, admiré, mort brûlé après d’atroces souffrances et une longue agonie à l’hôpital. C’est l’histoire d’un homme brisé par la perte, fou d’une colère rentrée, sourde, lui qui après la perte de son frère tant aimé voit son père se pendre et sa mère mourir. C’est une longue suite de chagrins, car il perd aussi Cécile atteinte d’un cancer, la femme de sa vie, son havre, son réconfort; mais qui pourtant n’arrivera pas à l’extirper de son désir de vengeance contre les responsables de ces morts de la mine et en particulier contre Lucien Dravelle, le porion ( familièrement le maître mineur ). On est à Liévin, en 1974.

https://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/export/player/Mineur00149/512×384« >

 Dans les deux premiers tiers de ce livre qui se lit comme un suspense, on suit cet homme déjà grisonnant, veuf et orphelin de toute sa famille. On a son histoire, celle du drame qui endeuille toute la population, celle de Jojo, et puis lui encore, Michel le survivant qui dans un box établit une sorte de musée du souvenir morbide, accumulant des images, des articles, des vêtements, et mettant en place son sinistre projet de vengeance. Je n’en dis pas plus car il y a un véritable retournement de point de vue quand Michel est arrêté par la police. Le héros bien improbable va soudain être regardé autrement, quand la véritable histoire de sa vie va être mise à jour. Et on se dit que la douleur peut enfermer n’importe qui dans une sorte de piège dont il est impossible de s’extirper. Et qu’un drame peut en générer un autre.

 Ici va intervenir le personnage que j’ai le plus aimé dans ce livre – a égalité avec Jojo – , l’avocate Aude Boulfroy, aimée pour son intelligence, sa finesse, son humanité et sa force aussi. Peut-être aussi parce que cette jeune femme qui rappelle Cécile à Michel va faire un plaidoyer bouleversant. Tout autant que celui que nous écrit ici le très talentueux Sorj Chalandon car il n’y a pas de complaisance, mais de la compassion, et chaque chose comme chaque mot et chaque sentiment est à la juste place et à la juste mesure.

Pour moi, les plus belles pages ont été celles qui parlent de Jojo et de sa relation avec son petit frère Michel, cette tendresse, cette connivence et cet amour indéfectible entre deux frères, puis le chagrin inconsolable, la blessure qui toujours reste béante quand on perd ainsi et si jeune un frère et la vie en lambeaux qu’on se traîne, comme Michel le fait. Et comme l’a fait son père, qui avant de se pendre laissera une lettre ( qui sera d’une très haute importance plus tard) :

« Venge nous de la mine »

Ce père paysan, tellement effrayé par le choix de Joseph de devenir mineur, car il sait, ce père doux et attentif, il sait que la mine est une ogresse qui mangera son enfant:

« Tu sais quoi ?  disait mon père. Tu n’iras pas au charbon, tu iras au chagrin. Même si tu ne meurs pas. Même si tu survis à la poussière, aux galeries mal étayées, à la berline qui déraille, à la violence su marteau-piqueur, à la passerelle glacée quand tu reviens au jour. Même si tu prends ta retraite sur tes deux jambes, tu ramèneras cette saloperie de charbon avec toi. Tu auras laissé du cœur au fond. Tu seras silicosé, Joseph. Tes poumons seront bons à jeter dans la cuisinière pour allumer du feu. Tu seras empoisonné. Tu seras à moitié sourd, à moitié mort. »

Les premières pages du livre sont pleines de la vie des deux frères, leur goût pour Steeve McQueen et le film « Le Mans », Jojo qui laisse Michel entretenir sa mobylette :

« À vingt-sept ans, mon frère avait aussi abandonné son vieux vélo pour le cyclomoteur.

-La Rolls des gens honnêtes , disait-il aussi.

Contre une pièce de monnaie, je frottais les chromes, j’enlevais la boue qui piquetait les fourches, j’essuyais les phares, je graissais le pédalier. J’avais le droit de ranger les outils sous la selle. Tout le monde l’appelait « la Bleue ». mon frère l’avait baptisée la Gulf, comme la Porsche 917 conduite par Steeve McQueen dans Le Mans, un film que Jojo m’avait emmené voir en français au Majestic.

Steeve McQueen jouait le pilote automobile Michael Delaney.

-Chez nous, Michael Delaney se dit Michel Delanet, m’avait expliqué mon frère.

J’étais sidéré. Delanet et moi avions le même prénom. »

Un très beau livre dont je ressors la colère ravivée et très très émue, une très belle écriture qui rend hommage à toutes les victimes de la mine et plus globalement à mon avis à toutes les victimes du travail quand la hiérarchie néglige son devoir d’assurer la sécurité aux travailleurs qui l’enrichissent.

Vous trouverez un lien au début de l’article, une archive INA et ma parole, impossible de ne pas pleurer et de ne pas être en colère. Cécile fait écouter cette chanson à Michel

http://www.jukebox.fr/jacques-brel/clip,jojo,r88vu.html

 

4 réflexions au sujet de « « Le jour d’avant » – Sorj Chalandon – Grasset »

  1. Il y a trop de chagrin dans ces lignes et ces images. Cette archive est bouleversante. Mon beau-père était mineur, dans le pays des corons. Il a quitté la mine dès qu’il l’a pu, mais la silicose était déjà là.
    La mine se nourrit des hommes, et il existe encore des Jacques Lantier de part le monde …

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