« Vertige coquelicot »- Nicolas Espitalier – éditions Hérodios

20210531_172745 (1)« Les cartes routières

On a le droit d’avoir de la tendresse pour les cartes IGN. Surtout les bleues, celles au « un vingt-cinq millième », car elles sont habitables. « 4 cm représentent 1 km », c’est écrit dessus. Les maisons y sont figurées par des rectangles noirs que l’on peut reconnaître, les cascades par de petits traits bleus qui coupent le fil des ruisseaux, les donjons par des carrés hachurés, les dolmens par trois petits traits en forme de dolmen, ce qui est très astucieux, les grottes et les avens par des ronds noirs, les limites des cantons et des départements par des lignes codées comme des messages en morse, nos maladresses par les coins déchirés et le temps qui passe par le jaunissement du papier. »

En commençant cette lecture, j’appréhendais un peu un autre Philippe Delerm ( dont j’ai lu le premier petit recueil de textes courts, puis plus rien par peur de la monotonie). Or, j’ai été bienheureusement surprise, en particulier par le ton beaucoup plus humoristique qui rappelle plutôt l’excellentissime Alexandre Vialatte.

IMG_1813 » L’enfant de bohême est aveugle

Des couples se sont formés sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Au moment de leurs rencontres respectives, toutes et tous étaient en quête de lumière. Cela explique le choix de la marche à pied, pourvoyeuse d’ampoules. »

Et j’ai siroté ces pages avec grand plaisir. Je n’ai lu la préface de Jean-Claude Dubois qu’à la fin.

20210516_213556« Amour vache

Lorsqu’on regarde des vaches dans un pré, on croit voir un bête troupeau aux réactions grégaires et aux faces toutes semblables. On peut dire que c’est une ânerie, même si c’est une vacherie pour les ânes. Ce sont des individus qui font société. […]. Brave animal. La vache en a sous le sabot, pourtant elle ne rumine pas d’idées mauvaises. Elle a la chair et le regard tendres. Ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir à la fois la tendresse et la tendreté, sans compter le tendron. »

Nicolas Espitalier  a écrit ces 70 récits pour « Le mag » du journal Sud Ouest dans lequel ils sont parus sous forme d’éditoriaux entre 2018 et 2021. De la carte IGN – bleue- au vol des martinets, en passant par « les trucs à roulettes », « les prix au mètre carré », « les épaules des amis » ou « les projets en cours », ce sont pour chaque texte, en deux pages à peine de fines analyses de l’air du temps.

« Un tour au musée

640px-JEAN_LOUIS_THÉODORE_GÉRICAULT_-_La_Balsa_de_la_Medusa_(Museo_del_Louvre,_1818-19)C’est bête à dire, mais l’intérêt d’un musée ne réside pas tant dans la lecture appliquée des petits textes accrochés au mur dont on essaie toujours en vain de retenir les informations chiffrées – années, siècles, dimensions, âge du capitaine sur le radeau de la Méduse, taux d’oméga-3 dans une huile sur toile – que dans l’émotion brute et soudaine qui peut nous saisir parfois entre deux extincteurs de facture contemporaine. »

Un tri entre le futile et le lourd, le profond et le vénal ( enfin un tri non, parce que tout ça, nous le savons, – « de Marseille »  car Bobby Lapointe pointe aussi son nez ) se mêlent pour faire la vie, le tout dans une langue épatante, pleine d’esprit et de clins d’œil.

Alain_Mimoun,_vainqueur_du_marathon_de_Melbourne,_en_1956« Comme disait Orwell

Tout ça pour dire qu’Orwell a écrit un jour: « Le sport, c’est la guerre, les fusils en moins. »[…]Enfin, dans tous les sports, les vainqueurs reçoivent des médailles, des coupes, des boucliers, des ceintures dorées, bref, toutes sortes d’objets à brandir, parmi lesquels ne figure pas la tête sanguinolente de l’adversaire. Et on peut le dire, au risque de faire de l’ombre à Orwell: c’est ça qu’est beau. »

On rit et puis au tournant de la phrase, on est ému, mais sans jamais excès de lyrisme; pour moi, c’est véritablement l’humour, le second degré et la chute qui fait mouche. Je disais Vialatte – que j’adore – et c’est un grand compliment que de faire référence à cet auteur, enfin je pense. Comme il est absolument impossible soit de résumer, soit de faire un « digest » – ce serait dommage – je vous glisse ici quelques phrases qui ont fait mouche.

« Bataille navale

Considérant que l’océan mondial recouvre 71% de notre planète, le bateau seul peut glisser sur la plupart du monde, quand la Golf GTI ne va pas plus loin que le parking du port, où stationner sous le guano de mouettes coûte 5 euros de l’heure. Ainsi, une fois qu’ils ont atteint les rives les plus extrêmes de leurs 29% de terres émergées et payé le parcmètre, les Hommes avec un grand H et le vent du large en pleine tronche, n’ont qu’une idée en tête: embarquer. »

532px-Aeronautes_montivagus_1847Dans l’ambiance pesante de ces derniers mois, j’ai envie de dire un grand merci à Nicolas Espitalier pour cette parenthèse  » élégante, intelligente et légère », vocables utilisés par Jean-Paul Dubois pour qualifier ce livre. L’écriture est vraiment parfaite, avec ce qu’il faut de rythme, de vitalité, de moquerie joyeuse et de poésie pour ne pas sombrer dans la mélancolie. La phrase finale ( « Le vol du martinet » )

« Le martinet s’accouple aussi en volant, plusieurs centaines de mètres au-dessus de nos fantasmes, qui peuvent eux-mêmes inclure un martinet, mais ce n’est pas obligé. Il n’y a qu’à ce moment-là, la plume ébouriffée, tout là-haut dans le lit du vent, qu’il ne voit pas le taon passer. »

Si vous passez par la jolie Pézenas, outre les traces de Molière, vous verrez la maison natale de Bobby Lapointe et un formidable petit musée qui lui est consacré, très riche en documents et en vidéos, j’ai passé plus de deux heures à rire, ça ne se refuse pas

En tous cas, voici un petit livre à grand effet revigorant pour le moral. Joli, drôle, intelligent. Coup de cœur!