« Tableau noir du malheur » – Jérémy Bouquin – éditions du Caïman/Romans Noirs

Tableau noir du malheur par Bouquin-Tais-toi!

Y chouine le gosse, Gary. Saloperie de gamin, onze ans…On ne croirait pas, comme cela. Quand on le voit, on lui donnerait le Bon Dieu sans confession. Et pourtant, ce môme, c’est le Diable. Oui, le Diable! La pire des saloperies.

-Ta gueule! qu’elle en crache, ta gueule!

Céline tente de faire le vide dans sa tête, mais faut qu’il continue de sangloter, cette saleté de mioche:

-Tais-toi!

Le gosse est ceinturé à l’avant, place du passager, celle du mort. Les mains liées par du chatterton, ce ruban adhésif brun épais, celui qu’elle a trouvé ce matin, posé sur la table. Ça fait deux semaines qu’il traînait dans la cuisine. »

J’ai rencontré Jérémy Bouquin aux QDP cette année, et j’ai échangé avec lui, moment sympathique et intéressant. Et puis j’ai acheté et lu ce roman d’une noirceur intense. D’autant plus que le sujet abordé, l’école et la vie quotidienne d’une enseignante est brûlant d’actualité. Céline arrive pour un nouveau poste, une classe de CM, une nouvelle ville, une nouvelle maison. Avec le deuil de son mari Jean-Louis, Ghislain son fils adolescent et le chien. Elle veut prendre un nouveau départ et puis remplir cette mission d’enseigner ici, dans ce quartier populaire des Murailles. Remplir sa fonction éducative, c’est ce qu’elle a choisi et elle y croit. Enfin, elle y croit encore. État des lieux :

« Un quartier niché au cœur d’une ville qui ne compte pas moins de vingt mille habitants entassés dans des immeubles, pour les trois quarts insalubres. Une école modeste, oubliée on va dire. Une école et ses onze classes, une par niveau, près d’une trentaine d’élèves par classe.

Les parents font tout pour ne pas venir là!

Les enseignants aussi.

On ne tombe jamais là par hasard, lance un des collègues de Céline, qui éclate de rire. C’est un des plus anciens de l’école.

L’inspection avait bien pensé fermer l’école. »

Malgré cela, on comprend dès le début qu’elle est dépassée par tout ce qu’elle a à faire pour son installation, avec son fils, un gentil gamin qui regarde sa mère avec appréhension.

Le roman commence habilement par la fin, puis le déroulé de l’histoire va nous emmener dans le calvaire de Céline, qui, malgré des collègues assez sympas, va se trouver confrontée à une classe qui n’est absolument pas au niveau, et un élève: Gary. Gary va lui déclarer une guerre impitoyable et peu à peu, on va assister à la dérive de cette jeune femme, à sa détresse, à sa solitude.

« Céline est rincée. Elle ramasse les feuilles restées dans le coin. Elle va aligner certaines chaises derrière les tables, regarde un moment dans la cour. Un bus se gare en face de la grille, dans la montée. Les parents attendent, des assistantes maternelles aussi. Les autres gosses sont accompagnés par les enseignants, elle a loupé son coup. Débordée, fatiguée…Une classe pas facile, on l’avait prévenue.

Elle termine de ramasser les copies, les corrige dans la foulée.

Elle ouvre sa trousse: sa clé USB, celle du projecteur. »

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L’écriture de Jérémy Bouquin sait parfaitement nous emmener dans cette chute si triste, si violente, si inéluctable, tout comme cette écriture sait parler de ce quartier d’où viennent les élèves de Céline . C’est parfois par le regard des autres instituteurs que Céline apprend qui sont ces enfants, ces élèves qui pour certains s’en sortent, d’autres pas. C’est l’abandon qui caractérise ces lieux, et là, reste l’école qui prend de plein fouet tout ce que cet abandon génère de colère, de misère, et de violence. Céline va tout tenter pour sa classe, pour de faibles résultats; quant à Gary, il sera l’axe de la dérive. Quand Céline reçoit les parents, ceux qui osent venir, ceux qui ont envie tout de même de voir qui enseigne à leur gosse, qui s’en occupe, c’est sans lourdeur et de manière très juste que l’auteur décrit ces rencontres. Comme il peint  sans fard le déclin de Céline, sa chute vers la dépression, commencée à la mort de son mari et les actes ultimes dont elle devient capable. Tout commence avec l’alcool:

Elle avait failli sombrer ce soir de juillet. Pour oublier. Alors qu’elle s’était trouvée un jour à acheter deux bouteilles de whisky de l’île de Skye et une de Gin, elle avait oublié sa carte bleue chez elle. Déjà éméchée, trois jours seulement après l’enterrement de Jean-Louis, elle cherchait son portefeuille dans son sac à main, devant la fille de la caisse, elle était livide. Ses bouteilles, son pack, même pas de viande, de fruits ou légumes…rien à manger, juste à boire. »

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Jérémy Bouquin dit lui-même qu’il « se consacre à la description très subjective de cette vie de tous les jours qui tourne en vrille », et il le fait bien, et il a raison de le faire. Je rajoute qu’il est un graphomane acharné, qu’il écrit tout le temps, des textes courts ou pas, et est aussi vidéaste, scénariste de BD, animateur radio. Et j’en passe.

Pour moi, à part vous dire de lire ce livre et d’autres de Jrmy ( parce que moi, j’ai l’intention d’en lire d’autres), je vous laisse entrer dans l’enfer quotidien de Céline. Pour laquelle je ressens une compassion profonde. Voilà, je n’ai rien raconté, mais vous pouvez vous aussi entrer dans la vie de cette femme, et dans  celle de l’étrange Gary. Oui, ça pique un peu, mais c’est salutaire.

P.S.: j’ai choisi le mot « instituteur », parce que c’est celui que j’employais gamine. Pas pire que d’autres. 

« Les nuits prodigieuses » – Eva Dezulier- éditions Elyzad

Les nuits prodigieuses« La nuit des Onze

Ange

Aucune route ne mène à Machado. Le temps ici n’est pas le même qu’ailleurs, non. Les habitations les plus proches sont à six heures de marche. Elles ont l’air de décors miniatures, de part et d’autre de la montagne. On ne distingue pas le mouvement des voitures et des troupeaux. Aucun bruit ne nous parvient. C’est comme j’ai dit: elles pourraient tout aussi bien être peintes à même la roche. Ce qui s’y passe ne nous concerne pas. Machado vit à son rythme, on n’y respire pas le même air. Il y a bien un curé qui monte, une fois l’an, mais on a nos propres superstitions, auxquelles on croit davantage qu’au catéchisme d’en bas. C’est tout. Machado est un monde clos. »

Mais quelle belle découverte que ce petit livre inclassable. J’y ai trouvé un conte ou une fable, une fantaisie qui n’est pas sans rappeler la littérature sud-américaine, même si cette histoire se déroule tout près de la frontière espagnole et n’est pas toujours drôle. Le village de Machado voit passer de nombreux clandestins qui vont vers la France; Machado, me direz-vous, ça sonne espagnol, non ?  Et est pourtant en France? Machado est une sorte d’enclave dans les Pyrénées, qui comme le dit Ange le berger au début de cette histoire est un monde clos, qui pourtant laisse passer, traverser des clandestins allant d’un pays à l’autre. Ceci a son importance dans l’histoire, car c’est un de ces clandestins de passage, Guillermo, qui va laisser quelque chose qui chamboulera la vie de cette bulle spatio-temporelle, et la vie d’Ange d’abord. Dans ces montagnes merveilleuses, avec Eugenia, ils s’en vont:

« Je pense souvent aux millions de pas de tous les clandestins qui ont façonné ces chemins de hasard et d’adieu. J’ai parfois l’impression qu’ils sont là, tout autour de nous, et qu’ils nous accompagnent, quand le vent soupire. c’est comme j’ai dit: des vagabonds se cachent dans les taillis.

Le crépuscule habille les visages et les sentiers d’ombres mouvantes. Eugenia s’épanouit sur la route, et rit avec une gaieté que je ne lui connaissait pas. Ses pieds minuscules ne laissent pas de traces sur le sol poudreux. »

sheep-g43648c65a_640Ange est le berger d’un propriétaire de troupeaux, Mr Bartimée. Ange est un homme simple, qui vit de peu, accompagné d’Isidro, un ouvrier agricole. Le patron est un homme rude, en particulier avec son épouse Livia.

Un jour donc Guillermo, ingénieur clandestin, va confier un dessin, le plan d’une machine à cet Ange décontenancé. Il doit fabriquer cette machine et l’emmener au fils de Guillermo, Tomás, 9 ans, déjà en France. Ce serait bête de vous dire ce que doit fabriquer Ange, ni pourquoi, mais dans cette machine certains verront le diable et d’autres dieu. Alors que la réponse est bien plus simple. En tous cas, ce pauvre Ange va fabriquer cette machine en piquant ici et là – y compris chez son patron – des pièces hétéroclites pour la fabriquer. Une fois terminée, il en sera la première « victime ».

482px-Leonardo_da_Vinci_-_RCIN_912699,_Pictographs_c.1487-90Je mets des guillemets car, comme pour beaucoup d’entre elles, c’est l’usage qu’on fait des choses et aussi le « cœur » qu’on a qui en détermine l’action. 

Nuria, l’épouse d’Hostien, va être assassinée:

« J’ai touché le visage glacé de Nuria, ses mains, sa peau. Ce que j’ai d’abord pris pour une fleur rouge sur sa poitrine. Une putain d’idée stupide. Et même maintenant, j’y pense et je ne vois que la fleur.

J’ai contourné le lit, tiré les rideaux. Le soleil éclairait comme un phare. Éclairait ça. Rouge. Couleur invivable. On devrait l’interdire. Mon pied a buté sur quelque chose. La lame. Manquait la main. La plaie, la lame, la main, le nom. Qui? »

Chronique courte et qui se contente de dire mon enthousiasme pour vous inviter à aller faire un tour à Machado, mais quand même je ne vous laisserai pas en plan sans vous parler juste un peu des quatre sœurs, anachroniques et merveilleuses conteuses, Ada, Ida, Zelna et Florinda ( déjà rien que pour elles la lecture vaut le coup) :

« Quatre silhouettes voûtées surgissent derrière un bouquet de mélèzes rouges. Dans le petit matin, elles descendent à la queue leu leu vers la place du Velo Polvoroso. Vêtues de grandes robes à crinoline, elles font quand elles marchent un bruit de torrent. Ce sont les Impératrices. Elles sont sœurs, et la cadette doit avoir plus de cent ans.

Il y a longtemps, quand elles étaient jeunes, un homme les a aimées toutes les quatre. Un riche marchand à la peau sombre et au parler d’ailleurs. Il les couvrait de cadeaux et de toilettes chamarrées: elles étaient l’attraction du village. Le marchand, lui, n’appréciait pas qu’on lui demande d’où il venait. Il répondait qu’il était français, parfaitement français, puisqu’il habitait l’Empire. Alors on l’a surnommé l’Empereur, pour se moquer. On le disait avec une sorte de courbette ironique pour le faire enrager. Il n’était pas d’ici, c’est tout. Le soupirant est mort depuis longtemps, mais les quatre sœurs ont conservé leur titre dérisoirement clinquant d’Impératrices. »

Les femmes dans ce livre sont magnifiques, toutes, Livia, Ada, Zelna, Ida, Florinda et aussi Eugenia, et Nuria,Talia… Quant aux hommes, ils sont sanguins, colériques, immodérés, sauf les deux bergers, Ange et Isidro, doux comme leurs agneaux. 

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Bonheur, Rosa; Shepherd of the Pyrenees; Brighton and Hove Museums and Art Galleries; http://www.artuk.org/artworks/shepherd-of-the-pyrenees-74284

Voici une superbe histoire métaphorique sur l’amour, mais aussi sur la solidarité. En commençant cette lecture, je ne m’attendais à rien de particulier, et là, j’ai été « chopée »  aux premiers mots par la voix d’Ange et sa façon de s’exprimer ( beau travail sur les voix ):

« Et la vie de Machado se déroule sans penser au reste de la Terre. Même moi, qui travaille ici depuis tout petit, à la ferme de Ventanas, on m’appelle toujours « le gamin d’en bas ». On se moque un peu de moi, je crois qu’il n’y a pas de raison, non: c’est simplement que je viens d’en bas, c’est tout. »

Je m’arrête donc là, encore enchantée par cette si belle histoire pleine de magie, de charme(s), de nature, encore envoûtée par les voix des quatre Impératrices, majestueuses et bonnes. 

Quant à la machine, je ne saurais dire si je souhaiterais la posséder…A vous de voir, à vous de lire. En tous cas :coup de cœur !

Ange et Eugenia, fin du roman:

« Je l’observe à la dérobée. Les idées trottent dans ma caboche, de-ci de-là, comme le mouton à deux têtes. Dix minutes passent en silence, puis Eugenia recommence à bavarder de tout et de rien avec moi. Elle ne parle plus de reconstruire la machine et semble avoir déjà oublié cette conversation. Elle tourne dans ses doigts la médaille de Saint Gilles, qu’elle a trouvée dans la montagne, et qu’elle presse souvent contre ses lèvres. Ça ferait une bonne relique d’amour, oui. »

Pour toutes les femmes de ce beau roman et pour Ange le Tendre:

« La Maligredi » – Gioacchino Criaco – Métailié/ Bibliothèque italienne, traduit par Serge Quadruppani

« C’était l’événement le plus magnifique de l’année, le miracle de Saint Sébastien, et même le plus magnifique depuis toujours, le plus extraordinaire de ma connaissance, même au cinéma du patronage je n’en avais pas vu de pareil et pourtant on y montrait le monde entier dans les films avec des shérifs et des Indiens ou dans les films chinois d’arts martiaux ou ceux des Romains de l’Antiquité.

Maintenant, me dis-je, je devais rester concentré: « Nous ne voulons pas de patrons, les droits nous reviennent sans avoir à les demander poliment », la voix résonnait, se gonflant comme le ballon d’un gigantesque chouinegomme, enveloppait la place, distrayant l’attention de la Louve, détournant le regard de la méchante vieille de sa marchandise, et donc Filippo passa à côté d’elle, pour se glisser sous l’étal et déboucher dans son dos; il jeta un coup d’œil à la vieille, prit un sachet et le lança: une parabole douce, Antonio l’attrapa au vol, grimaça, me le montra, « mieux que rien », tant pis si c’étaient des pois chiches grillés, ceux qu’on aimait le moins. »

Un long extrait – le livre est assez long – pour poser le décor de ce roman qui à mon sens est un grand roman. C’est un livre qui m’a saisie au vol par son écriture, son propos, le lieu, la Calabre, l’Aspromonte, et une communauté villageoise qui fête Saint Sébastien dans une grande cérémonie où chacun trouve distraction autant que dévotion. Il semble même que la dévotion ne soit que prétexte à la fête, dans ce village pauvrissime. La maligredi désigne l’avidité du loup qui tue tout un troupeau quand une brebis suffirait à le rassasier. Une fois ceci posé, pas difficile de comprendre ce que nous dit l’auteur, avec un immense talent. Ç’aurait pu être un livre enragé complètement, juste enragé, alors qu’il est  drôle souvent, lumineux et plein d’amour.

379px-José_de_Ribera_044On va comprendre le pourquoi de ce titre en lisant cette histoire d’une grande richesse, tant littéraire que sociologique et politique. Que ça ne rebute aucun lecteur car tout est amené par une écriture très vivante, riche et poétique qui exprime si bien la révolte et l’attachement à un lieu, même si celui-ci est dur, hostile, isolé et misérable. Son isolement est parfois un atout, mais il amène les hommes à partir travailler ailleurs, souvent en Allemagne, comme le père de Nicola, notre narrateur. Nicola vit avec sa mère et ses trois sœurs. La mère est une cueilleuse de jasmin, de ces femmes auxquelles l’auteur rend ainsi hommage :

« Magiques pour inventer des fables elles ont essayé de nous défendre contre toutes les méchancetés et, même si elles n’ont pas toujours réussi, elles ont rempli nos vies de douceur. Aux mères calabraises, à nos mamans de jasmin. »

Hommage aussi aux combattants de son village, Africo, où il est retourné cultiver la terre après avoir été avocat à Milan:

« Fidèles aux nobles règles de la montagne, fils de la révolution de l’Aspromonte. À Papulo et aux siens. À Rocco Palamara et à ceux qui ont tout risqué pour nous donner un monde meilleur. »

La Calabre, on le sait, est une des régions les plus pauvres d’Italie. Elle est le fief de la Ndrangheta, mafia locale dont le nom, comme de nombreux vocables de Calabre vient du grec. La Calabre si pauvre est décrite avec lucidité, mais surtout avec une affection, un attachement profonds; on y sent dans les mots de l’auteur ses racines très ancrées dans cette terre ingrate mais belle et sauvage, malgré les atteintes subies. Il y a de l’humour aussi dans la vie de cette jeunesse qui ne connaissant que cette vie de débrouille et de plaisirs simples –  car il y en a –  déserte ou plutôt fréquente à minima les bancs du collège de Reggio. Ces jeunes garçons, avec un fatalisme joyeux, pensent que l’école ne changera rien à leur existence. Peu importe que ce soit vrai ou pas, ce roman est une ode au courage, à la solidarité, et à la résistance. Une ode superbe, vigoureuse et fière. La plainte de la grand-mère:

« -Pour quoi faire je parlerais, pour dire le mauvais sort qui m’a donné six fils pour que je pleure leur éloignement? C’est pareil que si je n’en avais pas eu, vu que les garçons, c’est pas des vrais enfants, c’est juste des tromperies du diable, il nous les donne pour nous voir pleurer qu’ils nous manquent. Parce que si j’avais eu six filles, maintenant je la porterais pas seule et en silence, ma croix. »

C’est une chronique villageoise qui rend aussi hommage aux femmes, aux combattants et à une nature certes rude, mais parfois protectrice par sa sauvagerie même. Nicola nous emmène dans ses pas de jeune garçon, puis de jeune homme. On assistera à toutes ses initiations, à tous ses éveils, charnels et intellectuels. Village isolé s’il en est – le train ne fait que ralentir, il faut y sauter au passage – Africo se rassemble autour des contes et légendes brodés par de vieilles femmes, de vieux hommes, récits adaptés souvent aux événements du moment, en paraboles pleines de magie et de messages.

Nicola et ses amis se feront receleurs pour une bande de malandrins, ils gagneront un peu d’argent en servant dans les noces et banquets, mais auront au final un joli pactole qu’ils partageront toujours équitablement, et pour une bonne cause. Bien sûr, ils s’offriront quelques vêtements plus beaux que l’ordinaire, une Vespa, ils fumeront beaucoup, et joueront au flipper, Commais surtout, Nicola aidera sa mère, car son père ne rentrera pas, abandonnant sa famille à laquelle il n’envoie rien depuis longtemps pour une femme allemande. La mère est un magnifique personnage; attentive, aimante, douce mais ferme, elle élève ses enfants seule, et la nuit va cueillir le jasmin pour un maigre salaire qui permet juste le plus souvent  des pâtes avec de la « fausse sauce ». 

jasmine-g8648ffea6_640« De minuit jusqu’au jour, au milieu des rangées de jasmin, elles chantaient comme des sirènes pour tromper ces timides vampires blancs qui se retiraient dans leurs cercueils parfumés afin d’échapper à un soleil qui était, pour eux, mortel. Il fallait huit mille fleurs pour faire un kilo, et les femmes les comptaient pour que les patrons ne les escroquent pas sur le poids; les championnes arrivaient à quarante mille par nuit, pour ramener à la maison les quelques lires pour remplir le ventre des enfants.

Seuls ceux qui les ont humées, ces aubes denses de retours parfumés, savent quel héroïsme il y avait chez les mères calabraises.

Seuls ceux qui les ont vues, les ruses pour transformer quelques tristes cuillères de concentré de tomate en somptueux et alléchants plats de pâtes, ont goûté le courage magique des femmes calabraises.

Et moi, j’ai eu de la chance, j’ai eu pour mère, une maman de jasmin. »  

Au fil de ces tableaux vivants de la vie quotidienne du village, nous découvrons une galerie de portraits pittoresques, mais pas seulement. Contes et légendes sont émaillés de l’histoire d’Africo et dès le début, la graine de la révolution est dans l’air avec ce jeune homme au pull rouge, baptisé Papule, qui discourt sous l’œil bienveillant – car éteint ! – de Saint Sébastien au tout début du livre.

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Entre la mafia, les malandrins, les patrons, tout ce petit monde laborieux se soude, se débrouille jusqu’à la révolte avec Papule et les autres. Et personne ne renâcle. Tout le monde se solidarise. De longs passages content les soirées où circulent les histoires, les bars et le flipper, la première fille de Nicola à Reggio, et puis ce combat pour des droits toujours refusés. Papule devra quitter le village et Nicola va l’accompagner. Ils partiront dans cette montagne dont le jeune homme a tant entendu parler sans imaginer vraiment ce que c’est, cet Aspromonte. Ces chapitres sont parmi les plus beaux du roman.

Je m’arrête là, voici un grand livre tant par l’écriture que par l’histoire. Comme toujours, la traduction de Serge Quadruppani est parfaite et je sais que cette chronique ne l’est pas. Mais en tous cas ce livre est je le répète, beau, poétique, et plein de la force, de la ténacité, du courage des habitants d’Africo, c’est un livre de combat et d’amour. C’est de la littérature qui remplit toutes ses fonctions. Les dernières pages sont bouleversantes, merveilleuses. 

« Je pense que la maligredi et la révolution se ressemblent, risquent d’être éternelles, comme l’espoir qui, par ici, malgré la tragédie infinie, est un vent qui souffle sans se lasser. Et il y a des hommes qui se reprochent chaque trêve concédée dans la lutte, et d’autres qui regrettent d’avoir lutté sans trêve. Moi, je voudrais que la mer Ionienne et le cap Zéphyr cessent de trahir la vie et fassent enfin la paix avec le libeccio. J’ai passé les trente dernières années dans le sombre secret des tortues, je m’accroupis près de Zacco qui a versé tout son sang par terre. »

Brillant, puissant, magnifique. Essentiel.

Une chanson, dans la voiture du patron du bar, Rocco :

« une « Fiat 128 immatriculée MIKO, de couleur céleste, comme il disait, alors que nous, cette couleur, on l’appelait juste « bleu ». »

« Le siffleur de nuit » – Greg Woodland – Belfond Noir, traduit par Anne-Laure Tissut (Australie )

Le siffleur de nuit par Woodland« Cela devait faire vingt bonnes minutes que le chien hurlait quand Hal grimpa sur la clôture arrière pour voir d’où ça venait. Il était debout sur la barrière à scruter les enclos en direction des collines depuis environ onze minutes et quarante secondes à présent. Pour l’avoir chronométré la veille avec l’ancienne montre de Papa, il savait que c’était le  fallait à ses jambes pour se mettre à trembler. une minute de plus et elles commenceraient vraiment à le faire souffrir. »

Un premier roman australien situé dans les années 60 et plutôt réussi, facile à lire et qui accroche bien. Un joli point de vue sur l’affaire, celui de Hal. C’est un jeune garçon dégourdi et sensible dont la famille est fraîchement arrivée de Sydney pour le travail du père. En parallèle, Mick Goodenough, flic rétrogradé, est parachuté à Moorabool, au milieu du bush et dans une équipe qui laisse à désirer (enfin je trouve !). Mick est un très sympathique personnage, au-dessus du lot de l’équipe dans laquelle il atterrit. Tout commence avec Hal, grand lecteur de Sir Arthur Conan Doyle et son petit frère Evan qui découvrent, en jouant les aventuriers dans la cambrousse, un chien mort, une griffe arrachée.

318px-Cockatoo.1.arp.500pixUn inconnu tue des animaux avec toujours le même processus et Mick Goodenough  av faire le lien avec des meurtres non élucidés des années précédentes. La montée « en gamme », de petits animaux à de plus gros, laisse craindre le passage aux humains. Hal et Allie rôdent souvent autour d’une vieille caravane, lieu plein de fantômes pour elle, mystère attirant pour Hal. Allie résiste à l’idée d’y entrer car elle en connait en partie la sinistre histoire..

« La caravane était recouverte d’une peinture jaune et brune qui s’écaillait et, au-dessus de la porte, un panneau défraîchi indiquait Highway Palace. Le palace était en ruine, ses fenêtres ovales fêlées ou cassées, luisantes comme des dents ébréchées, laissaient apparaître derrière elles des lambeaux de rideaux en dentelle. Rien de grandiose ni d’imposant dans ce lieu, autrefois pas plus qu’aujourd’hui sans doute. Pourtant, derrière les rideaux, un mystère semblait se tapir dans la poussière. »

Enfin c’est ce que pense Goodenough, et c’est d’ailleurs un de ses chiens qui a été tué.

« Un charmant individu, parti à la pêche, avait ferré son chien. Avait utilisé un bas de ligne comme s’il s’était agi d’un maquereau. Il ne s’était pas contenté de le tuer lentement, il l’avait également mutilé. Charlie, le plus gentil des petits bergers allemands qui soit.

« Charlie, murmura-t-il à l’oreille encroûtée de sang, mais qu’est ce qu’on t’a fait? »

Les relations pénibles, difficiles avec ses supérieurs ne vont pas lui faciliter la tâche, il sent même une résistance à pousser l’enquête et suppose des choses pas très honnêtes bien cachées. C’est avec le jeune Hal qu’il fera « équipe ». Mick est pratiquement le seul à faire avec sérieux son travail dans cette équipe nonchalante. La mort de son chien va le mener sur une piste qu’il ne lâchera pas malgré la résistance sérieuse de ses supérieurs. 

Le roman est marqué aussi par des conflits de couples et des adultères, et évidemment, les relations entre les familles aborigènes et les familles blanches.

La mère de Hal, dont le mari est souvent absent, est amie avec Doug, sous l’œil du gamin:

« Hal observe Doug et sa mère qui se frayaient un passage sur la piste, se déplaçant avec grâce, les bras levés, ondulant les hanches, les autres couples leur laissant le passage. il les regarda s’entraîner mutuellement en rythme, elle les yeux mi-clos, lui esquissant un sourire, tous deux perdus dans la musique. »

Ils dansent sur « Runaway », l’ambiance des années 60 instille dans le récit une ambiance particulière comme avec cette chanson, avec le racisme, encore et toujours, et les conventions sociales qui peinent encore à s’assouplir.

 Un des personnages les plus sympathiques est la petite Allie – Allison – qui sera la copine de Hal, non sans disputes d’ailleurs car la gosse a un caractère bien trempé. Elle est nourrie de croyances, tout en étant parfaitement de son temps. L’amitié entre les deux enfants est justement décrite, et on pense un peu parfois à Tom Sawyer et à son goût de l’aventure en suivant Hal.

« Quelqu’un, un homme, respirait profondément. Puis il se mit à siffler. Une chanson d’Elvis,  « Are You Lonesome Tonight ».

Mais qui est le siffleur du titre? Eh bien c’est cette ombre qui rôde autour de la maison de Hal et sa famille, ces appels au téléphone qui angoissent la mère de Hal alors que son mari est absent. C’est ce siffleur qui rôde autour de leur maison. Mais il ne sera pas facile pour Mick de comprendre, de suivre la piste et enfin de trouver qui est cet homme . En déterrant une vieille affaire non résolue et qui le sera enfin, un monstre sera démasqué.

C’est un roman assez classique, bien écrit, plaisant grâce à des personnages bien dessinés. Je ne me suis pas ennuyée une seconde et ce livre a été un bon moment de détente, non négligeable. L’idée d’un jeune garçon curieux, épaulé par une fillette pleine d’insolence et de courage est intéressante et pas si commune. Lecture très agréable, sans difficulté et de bonne facture. Une suite? 

« Un aigle d’Australie , s’pèce d’âne. Même un aveugle le verrait! »

Alors il le vit, en effet: il sortait de la fumée en planant, le contour de ses immenses ailes de deux mètres d’envergure, comme deux bras massifs aux doigts écartés; et cette grande queue en diamant. Pas une plume ne bougeait tandis qu’il planait au-dessus d’eux, épinglé au ciel, tournoyant très lentement dans sa danse aérienne.

À ce moment-là, ils croyaient tous deux aux esprits. »

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