Pour cette fin d’année, un moment fort

Bonjour tout le monde,

IMG_0597D’abord, je vous souhaite de passer toutes et tous une fin d’année où la joie prendra ses aises, où la solitude ne pèsera à personne, où l’amitié et l’amour auront une place plus importante que jamais. Sans oublier la lecture, ça va de soi. Entre deux tablées et deux verres… toujours une place pour le livre.

Quant à moi – et là, je croise les doigts – j’attends le retour de ma fille et de son mari, que je n’ai pas pu serrer dans mes bras précisément depuis le 6 octobre 2018, lors de leur mariage à Montréal. Depuis, s’est amené chez nous un intrus malveillant qui nous a tenus séparés. Alors, si rien n’empêche l’avion de décoller du Québec, nous allons enfin nous retrouver. Il  n’y aura donc pas de chronique durant  cette période – mais je fourbis les armes pour la rentrée avec une première chronique le 9 janvier 2022 qui me tient particulièrement à cœur, en cours d’écriture. 

À bientôt, en pleine forme !

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« Mort en pleine mer et autres enquêtes du jeune Montalbano – Andrea Camilleri, Fleuve noir, traduit par Serge Quadruppani

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« Ils étaient assis sur la véranda, à parler de choses et d’autres, quand Livia, soudain, sortit une phrase qui surprit Montalbano .

-Quand tu seras vieux, tu te comporteras pire qu’un chat routinier, dit-elle.

-Pourquoi? demanda le commissaire, éberlué.

Et aussi un peu irrité, ça ne lui faisait pas plaisir de pinser à lui en vieux.

-Tu ne t’en rends pas compte, mais tu es extrêmement méthodique, ordonné. Un truc qui n’est pas à sa place, ça te met de mauvaise humeur.

-Allez!

-Tu ne t’en aperçois pas, mais t’es comme ça. Chez Calogero, tu t’assieds toujours à la même table. Et quand tu ne vas pas manger chez Calogero, tu choisis toujours un restaurant à l’ouest. »

Je crois que vous savez maintenant avec certitude que j’aime Andrea Camilleri et Salvo Montalbano, et puis aussi ce traducteur qui partage si bien ces textes, Serge Quadruppani. C’est une bien belle idée d’avoir regroupé des histoires courtes écrites en 1980. Courtes, et savoureuses, tendres, drôles et néanmoins contenant une belle et saine colère sur certains sujets. On sait à quel point Salvo Montalbano n’est pas « dans les clous », on connait ses colères, ses emportements, mais aussi sa profonde humanité. Même si Livia le trouve routinier ce côté organisé en fait un bon flic. Un bon flic qui pourtant n’hésite pas à faire ce qu’il veut comme il l’entend. Montalbano paradoxalement a quelque chose d’anarchique en quelque sorte. Bon vivant aussi:

640px-Olives_noires_grecques« Il se prépara une assiette avec un peu de saucisson, du caciocavallo, du jambon et une dizaine d’olives, se prit une bouteille de vin et emporta le tout sur la véranda. Il fit passer ainsi une heure, puis rentra et alluma le tilévision. On diffusait le troisième épisode de La Pieuvre, une série sur la Mafia qui avait un énorme succès. Il en regarda un bout, on aurait dit que les Italiens venaient juste à l’instant de découvrir la Sicile, mais du pire côté, donc il changea de chaîne. Et là, il y avait Toto Cutugno qui chantait « Con la chitarra in mano », prisenté l’an dernier à San Remo. Il éteignit et revint sur la véranda pour fumer en se tourmentant la coucourde. »

640px-CaciocavalloJ’ai donc pris un plaisir infini à cette lecture où l’on voit à l’œuvre Montalbano et son équipe, avec une efficacité qui marche grâce au collectif, additionnant les tempéraments, chacun apportant son savoir-faire. Ainsi l’inénarrable Catarella, avec son langage burlesque, parce qu’il est toujours dans les starting-blocks – d’où les portes qui claquent, les glissades, les cafouillages sur les noms – Catarella est indispensable. Fazio, lui, connait tout Vigata et en particulier les belles femmes et les cocus. Et il faut le dire, un grand nombre d’affaires à Vigata incluent des belles femmes et des cocus ! Bref, l’équipe en est bel et bien une vraie qui marche Il y a aussi des femmes comme Mme Rosalia Insalaco:.

« Restée veuve, et devant vivre avec une maigre pension, Mme Rosalia Insalaco, sexagénaire grosse comme un baril et couverte de colliers et de bracelets pire que la madone de Pompéi, avait eu la bonne idée de diviser en deux appartements la petite villa de faubourg dans laquelle elle habitait et d’en louer la moitié. »

Andrea_CamilleriJe ne vais pas résumer ici les 8 histoires, enquêtes dont il est question. Ce serait idiot, elles sont courtes, ça ne rimerait à rien. Je veux juste ici vous inviter à les lire, pour leur saveur, pour le bonheur que ça apporte de se retrouver à Vigata, chez Calogero au restaurant, en bord de mer – ne rêve-t-on pas tous un peu de ça en ce moment?-. Lire pour, ayant lu les romans d’Andrea Camilleri écrits, dictés à la fin de ses jours, se rendre compte que notre cher Salvo n’a pas tant changé, qu’il a gardé sa fougue, son fin bec et son amour pour Livia. Lire Andrea Camilleri parce que c’est bon, c’est drôle, mais c’est également percutant dans les constats politiques – au sens du regard sur les institutions et leurs représentants –  et sociaux amenés avec un naturel qui enlève toute lourdeur au propos; c’est donc très intelligent, les personnages y sont plus vrais que nature, le langage me ravit, le vocabulaire est toujours fleuri de termes populaires qui me réjouissent, lire Andrea Camilleri parce qu’on y prend le soleil parmi des gens « ordinaires » ou presque. 

« C’était un sexagénaire grassouillet, au visage ouvert et cordial, avec un petit air de bonhomie qui faisait naître chez ses vis-à-vis confiance et envie de se confier. Il était vêtu en paysan, veste et pantalon de futaine mais avait les manières de la bonne éducation. Il répondit au salut d’un homme qui venait d’entrer par un sourire qui lui donna une expression entre l’épiscopal et le paternel. Il était parfaitement tranquille, à son aise.

Non, ce n’était en rien l’attitude de quelqu’un qui venait de subir un attentat. »

Le lire, moi je le fais parce que ça me fait du bien. Je vous invite à y gouter si ce n’est pas déjà le cas, ces 8 histoires courtes sont le format idéal pour une belle rencontre avec cet écrivain . Bonne lecture!

« Secrets boréals » – Anna Raymonde Gazaille – éditions Le mot et le reste

couv_livre_3257« La pagaie fend l’eau, n’y traçant qu’une fine ride argentée. Le geste immémorial est inscrit dans les muscles de ses bras, il pulse au même rythme que son souffle. L’aube maquille de rouge le faîte des arbres. Elle savoure la traversée du lac alors que l’aurore illumine son avancée, perce la brume. Son canot fait s’envoler le huard. Il proteste d’un long cri hululant. Brigit guide son embarcation vers l’entrée du torrent qui, à la fin de l’été, n’est plus qu’un large ruisseau où affleurent les rochers. Un quai en bois vermoulu lui sert de ponton où s’amarrer. Elle ajuste son sac à dos et relève la fermeture éclair de son coupe-vent. Il va faire frais dans le couvert des sous-bois.

Elle s’achemine vers la clairière où elle sait qu’elle trouvera des chanterelles.

 

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Lecture plutôt agréable, un peu inégale parfois, mais de très belles pages aussi, en particulier sur Dana et sur la nature. Les premières pages m’ont enchantée par la présence forte de la nature, et une tranquillité pleine de parfums et de couleurs, de bruits aussi. La cueillette des chanterelles, ça éveille en moi de beaux souvenirs. Rencontre avec Brigit en canot sur le lac au soleil levant, qui accoste et va chercher ses champignons. Odeurs d’humus, fraîcheur, paix. Et Brigit en a bien besoin. On apprend au fil des pages qu’elle fut Dana, travailleuse dans l’humanitaire, confrontée à une violence révoltante. Et pourchassée. Après une vie faite de départs, elle a choisi cet endroit où règnent l’eau et la forêt pour tenter de se reposer, de trouver une sorte de paix. Ainsi, dans ces confins boréals elle semble avoir trouvé le bon endroit. Mais elle semble seulement. Car son passé, celui de Dana, la hante et la poursuit. pas seulement dans sa mémoire, mais concrètement, une menace pèse sur sa vie.

IMG_2904« Elle vit aux aguets depuis si longtemps qu’elle ne sait plus comment traiter des incidents qui, pour la plupart des gens, seraient anodins.

Pour la première fois de sa vie, l’acquisition d’une maison a signifié mettre fin à ses années d’errance. Un acte banal qui peut la mettre en danger, mais qu’elle a décidé de braver. Elle ne chérit plus cette possibilité de quitter un lieu, une ville sous l’impulsion du moment ou parce qu’elle se croit à nouveau traquée. Elle possède une aisance financière dont elle n’a jamais vraiment profité. Sa fortune lui a permis de vivre en dilettante, sans l’obligation de travailler. Sa sécurité dépendait de son nomadisme et fonctionnait grâce à de fausses identités. Elle a pris le pari de s’arrêter. C’est peut-être une erreur. »

Tout est à peu près tranquille quand le corps d’une jeune fille autochtone est retrouvé sans vie dans un ravin. L’inspecteur Kerouac sera chargé de l’enquête qui s’avérera tortueuse, mettant au jour des vilenies diverses. Une aventure amoureuse naît entre le beau policier et Brigit – on la sent bien venir, inévitable c’est sûr – mais elle restera sans suite, parce que Brigit ne pourra sans doute jamais trouver la paix…Mais voyons donc ! Je ne vais pas vous dire pourquoi, enfin ! Cette mort touche Brigit, qui a une part d’elle aux mêmes racines que cette jeune fille. Une scène d’hiver:

640px-Alopex_lagopus_coiled_up_in_snow« Se tenir là quand le soleil illumine l’étendue nacrée, lui procure un apaisement proche de la plénitude. L’hiver dernier, alors que l’immobilité la gagnait toute entière au point de ralentir son pouls, elle a imaginé que son corps se transformait peu à peu en pierre. Devenue inukshuk*, les renards au pelage blanc viendraient s’y réchauffer à l’abri du vent et peut-être qu’un harfang oserait s’y poser à la tombée du jour. Elle ne souffrirait plus. »

       *Sorte de cairn, empilement de pierres construit par les inuit

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Le livre est réussi quand il parle de la nature, quand il dissèque les dessous moches de cette petite bourgade apparemment charmante, quand il nous présente Sikon, pour moi le plus beau personnage du roman. Et sur lequel je ne vous dis rien. J’ai moins aimé le côté sentimental qui comme je le dis plus haut est convenu, y compris sa conclusion. Le passé de Brigit, Dana, la poursuit, la hante, lui donne des crises d’angoisse qu’elle a appris à maîtriser, mais sa vie est plutôt sur un fil. On suivra au fil des pages la vie en marche de Brigit, ici et là, et le personnage est plus trouble et troublé qu’il ne semble. Et une enquête qui est l’occasion de dresser les portraits des villageois, pas toujours avantageux.

Brigit est touchante, c’est une femme qui au fond ne sera jamais ni libre ni tranquille. Et quand on sait pourquoi, elle attire d’autant plus la sympathie. En dire plus serait en dire trop.

Un bon petit polar.

« A la pointe » – Pierric Bailly- collection « Récits d’objets » – Musée des Confluences/ éditions Cambourakis

41Cv9Dtr10L._SX195_ » Avant de commencer ma petite enquête, je l’acceptais comme une forme abstraite sur laquelle chacun projette ce qui lui chante, et dans l’idée de ce texte à écrire, je m’imaginais collecter les différentes interprétations en même temps que les différentes appréciations que ce drôle de bâtiment inspire au visiteur comme au simple promeneur. Dès la première prise de contact avec l’équipe du musée, je me lance: » Qu’est-ce qu’il vous évoque, à vous? » Et voilà qu’on me donne la bonne réponse, celle qui a été avancée par les architectes comme étalon, comme idée directive. J’apprends qu’il représente quelque chose de précis, qu’il a un modèle, un modèle concret. Qu’il s’agit d’une forme figurative, même si très libre dans sa traduction, mais qu’elle possède un référent dans le réel. »

Le seul début de ce charmant petit livre m’a ravie! Comme moi, y sentez-vous un petit rien de moquerie indulgente?

Musculation et pilates:

« Ça s’appelle comment ce que vous faites?

-Calisthenics

-Et ça consiste en quoi, du coup?

-En ça. »

Je prends quelques secondes pour observer un peu plus attentivement.

-C’est un peu comme de la muscu, quoi.

-Ouais.

-De la muscu dans la rue, c’est ça?

-…

-Bon, OK, merci. »

Je ne voudrais pourtant pas alimenter le cliché du malabar écervelé, je tombe sûrement au mauvais moment – si ça se trouve, il vient d’apprendre la mort de son grand-père, le pauvre.

Une chose dont je me rends compte, c’est que j’ai plus de facilités à aborder un groupe de mecs qu’un groupe de filles. Auprès des filles, je redoute toujours de ne pas être pris au sérieux et de provoquer des réactions du style: Non mais le type, il s’incruste en plein cours de Pilates, il te baratine qu’il écrit un livre, genre c’est un romantique, vas-y. Mais sois sincère, invite-moi direct à prendre un verre, pas la peine de te faire passer pour Marc Levy. »

Enchantée une fois de plus par cette petite collection, un auteur, un objet du musée des Confluences. Gros plaisir avec cet opus, pour lequel Pierric Bailly a choisi le contenant plutôt qu’un contenu comme objet, et j’ai trouvé ça passionnant. Je ne suis pas lyonnaise, mais ce bâtiment ne m’inspire pas grand chose, si ce n’est un vieux vaisseau spatial échoué là. En parlant avec une amie lyonnaise il y a peu, elle m’a dit la même chose. « Je n’aime pas ce bâtiment, je le trouve laid, il me fait penser à l’épave d’un vieux vaisseau spatial. « . Je crois que ce côté « raté » que j’y vois est dû en grande partie à l’autoroute qui rase l’ensemble, au béton très présent autour, par le fait que personnellement je n’y vois pas grand chose en fait…Mais faut -il interpréter ce bâtiment? J’y suis allée visiter les collections et des expos temporaires et je m’y suis sentie plutôt bien.

 

IMG_0467Mais dehors, ma foi, je suis peut-être un peu bornée, pas dans le coup ou je ne sais quoi, mais je ne lui trouve aucun attrait. Je ne serai pas péremptoire, d’autant que ce petit livre peut avantageusement faire percevoir les choses autrement. Pierric Bailly, lui, me semble bien perplexe tout de même et il va passer un temps d’exploration autour de ce le lieu, en recueillant les avis de toutes les personnes qui le « pratiquent » quotidiennement. En tous cas  ceux qui en ont fait un lieu de vie, que ce soit pour du sport, pour l’aide caritative aux gens échoués sous ce vaisseau qui les abrite, ou les promeneurs, les amoureux…Ce que Pierric Bailly va constater, c’est que ce quartier qui était un pôle industriel à l’abandon a retrouvé vie. Certains personnages comme Alessandro, en particulier, sont très émouvants (mais je vous laisse lire son histoire ).

On sait certes que cette construction a donné lieu à de nombreuses polémiques, en particulier sur le coût, quand on s’est aperçu qu’il reposait sur un fond limoneux absolument inapte à supporter cette structure, etc etc… Là n’est pas ou n’est plus vraiment le propos. Le lieu, cette confluence du Rhône et de la Saône était trop beau pour y renoncer.

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Une architecte suisse, dans une association d’aide aux sans-abri:

« J’aime pas du tout. J’ai des valeurs très communistes en architecture. Je suis pour l’architecture soviétique: simple, rationnelle, efficace, fonctionnelle, pas de fioriture, ultra-sociale. Ce bâtiment, c’est tout le contraire: racoleur, tape-à-l’œil. Ça en met plein la vue mais ça s’arrête là. C’est bien construit, je dis pas, et puis c’est beaucoup de métal, toujours mieux que le béton, au moins ça se recycle…Mais pour moi, un musée, ça doit être une boîte rectangulaire. Là, c’est clairement un caprice. Après, on a besoin de ce genre d’architecture pour faire parler, pour attirer les touristes… »

Donc, notre auteur curieux va s’installer quelques temps aux abords proches du musée et aller à la rencontre des passants, mais aussi des hommes qui nettoient l’extérieur du musée, verre, acier, béton, encordés à l’assaut des parois, mais aussi d’autres qui travaillent dedans. Et puis et puis, on se rend compte que cet endroit vit, pas pour le musée en lui-même, mais pour l’espace externe qu’il offre pour toutes sortes d’activités. L’espace seul et nu, sans la construction qui propose des coins, recoins, cachettes ou espaces ouverts,  aurait-il pu susciter les mêmes usages ? 

Les amoureux ou le baiser:

« En pivotant sur mon banc pour les suivre, je découvre, juste en face de moi, assis sur les dernières marches du socle, une femme et un homme qui s’embrassent. Et alors, qu’est-ce que ça peut te foutre? me direz-vous. Mais rien du tout. Ils font bien ce qu’ils veulent, évidemment. Je remarque seulement que ça fait un moment que ça dure. Je n’ai pas regardé l’heure en arrivant, mais ils doivent s’embrasser depuis au moins cinq minutes. Et encore, je n’étais pas là quand ils ont commencé. Ils s ’embrassaient déjà quand je suis arrivé. Si bien que, oui, je me pose des questions, forcément. Je me demande ce qui peut motiver un si long baiser. Il faut admettre que ce n’est pas courant. »

Et ainsi notre auteur, qui décidément m’amuse beaucoup, s’interroge sur ce qu’il voit. C’est léger, drôle, spirituel, et ça ne donne aucune réponse toute faite. La fin, et la promenade sur le quai Perrache, les annonces racoleuses pour un « workside »:

« Un système rusé de palissades pédagogiques nous apprend que sur le site se tiendront bientôt un espace destiné à révéler notre workside No coworking, no flex office, no open space: Juste reveal your workside ( Nous voilà prévenus) – , un immeuble de bureaux incroyablement novateur: Lumen et son ouftop, conçu pour une à mille personnalités ou une à mille personnalisations ( comme on dit chez moi: oui, il y a des gens qui sont payés pour écrire ce genre de conneries) […]. »

Mieux que de lire mon bavardage, vous pouvez lire ce petit livre plein de vie et d’humour. C’est une lecture d’une petite heure, récréative et intelligente, pleine d’humanité.

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« La peine du bourreau » – Estelle Tharreau – Taurnada éditions

CVT_La-Peine-du-bourreau_7918« Prologue

Dans un claquement sec, la porte de la fourgonnette aux vitres fumées et grillagées se referma sous les lumières nébuleuses et orangées de la prison Allan B. Polunsky Unit.

Vêtu de sa combinaison blanche, les mains et les pieds entravés par des menottes reliées à la ceinture par des chaînes, le condamné E0451 quittait la prison de haute sécurité. Un établissement carcéral aux allures de base militaire perdue au milieu de nulle part. D’austères bâtiments blancs en béton armé, entourés de murs de barbelés tranchants entrecoupés de miradors se dressant vers le ciel. »

Je découvre les éditions Taurnada et Estelle Tharreau avec ce très bon roman.Très bon tant par l’écriture, le choix narratif sur quatre heures. Quatre heures durant lesquelles le gouverneur du Texas, le républicain Thompson, et McCoy, le vieux bourreau, vont s’entretenir, alors que dans le couloir de la mort, Ed 0451 attend son heure. Thompson veut savoir si la demande de grâce pour Ed 0451 est justifiée, McCoy va pour lui pratiquer sa dernière mise à mort après 42 ans de service. Ed, son histoire, « Chapitre 3, 19 h 17 », édifiant sur l’état d’esprit des Texans, et le jeune Ed aux prises avec la domination de son père, de son oncle Randall, et de leur clique. Tous essentiellement racistes.

« C’en était trop pour le père d’Ed qui ne pouvait tolérer des « nègres » mangeant, buvant, se divertissant aux côtés de Blancs. Il prévoyait des hordes noires déferlant sur l’héritage économique et culturel des Blancs. Il entrevoyait une Amérique où le Blanc n’existerait plus, une race américaine abâtardie, une société décadente à l’image de tous ces hippies drogués et fornicateurs, une société percluse de criminels impunis. »

640px-PolunskyUnitWestLivingstonTXCes mots résonnent fort à mes oreilles…Ed devra, sous pression, aller travailler à Huntsville, alors qu’il envisage, jeune marié, d’aller travailler dans le Kentucky:

« À Huntsville, la boucle est bouclée. Alors maintenant que ce foutu moratoire est oublié, on va avoir besoin de monde pour redresser la barre, alimenter les prisons et le couloir de la mort. Tu comprends ce que je veux dire, mon garçon?

-Oui.

-Un Texan n’a rien à faire dans le Kentucky.

-Tu peux compter sur moi, oncle Randall. »

Le policier lui serra la main pendant que le père et le beau-père lui tapèrent sur l’épaule.

« Tu peux être fier de ton fils et toi, heureux d’avoir marié ta fille à un vrai homme du Sud. »

Il tendit un verre au jeune homme.

‘Félicitations, Ed! « 

En 1976, Ed était trop faible et trop confiant en ceux qui avaient tout pouvoir, son père, les hommes du vieux Sud, sa patrie et Dieu pour ne pas être rattrapé par la réalité et hanté par le doute, quelques années plus tard. »

Ce livre est remarquable parce qu’il explore tous les points de vue; un avertissement au tout début de l’édition précise que ce livre est bien un roman, que les opinions exprimées ne reflètent pas celles de l’auteur. Le vieux bourreau va égrener en 4 heures ses souvenirs, les pires, au Gouverneur, qui sera déstabilisé. Estelle Tharreau en avant-propos précise qu’elle a pris peu de libertés sur les lieux et les procédures, mais les deux prisons citées – Polunsky et Walls- existent bien et le système carcéral décrit fonctionne bien ainsi au Texas. Le vieux bourreau, au Gouverneur:

« On nous a entraînés à piquer. Les médecins et le personnel médical refusent de le faire à cause du serment qu’ils ont fait de sauver des vies, pas de les ôter et bla-bla-bla. C’est toujours la même rengaine: « On exige que ces monstres soient enfermés, tués ou torturés, mais ce n’est pas à nous de le faire! On veut bien parler, conseiller, ordonner, mais pas se salir les mains! »

-C’est une attaque personnelle?

-À vous de voir.

-Et pourtant, je suis là, ce soir.

-Vous avez demandé à me parler, mais allez-vous également demander à appuyer sur le bouton? Même sans aller jusque- là, serz-vosu présent à l’exécution si vous la maintenez?

Thompson détourna la tête quelques instants.

-Non! Bien sûr que non. C’est l’affaire du bourreau, le type nécessaire, mais aussi le sadique qui prend son pied à tuer ses congénères.

-Je ne pense pas que les gens vous voient comme cela.

-Je peux vous assurer que dans l’esprit de pas mal de gens, entre els criminels et nous, la frontière est parfois mince. En Europe, c’étaient même de véritables parias. Eux et leurs familles.

-Oui, mais l’Europe…Un ramassis de rêveurs et de donneurs de leçons. »

Mark Britain from Houston, USA - Day trip to Huntsville The Huntsville Unit has the nickname "Walls Unit" because the unit has red brick walls. CC BY-SA 0 File:HuntsvilleUnitBrickWalls.jpg Created: 26 January 2008

Mark Britain from Houston, USA – Day trip to Huntsville CC BY-SA 2.0 File:HuntsvilleUnitBrickWalls.jpg Created: 26 January 2008

Les criminels présentés sont fictifs, leurs actes inspirés de faits réels multiples, qu’elle a choisi d’édulcorer. Voilà les précisons données avant la lecture. Quant à moi, je trouve cette manière d’écrire, ces 4 heures, très efficace. 

il est bien compliqué de parler de ce roman, qui est affiché comme étant un thriller, terme qui me laisse toujours perplexe.  Il y a bien ici un suspense, c’est vrai, mais pour moi, ce qui fait la force du livre, c’est bien le sujet exploré ou exposé, sujet qui se prête tant à la polémique, et parlant des USA  c’est peu de le dire.

La vie d’Ed 0451 est narrée au fil des heures, ces 4 heures aux dernières minutes fatidiques. Je n’ai pas l’intention d’en écrire plus que ça. Ce roman est très intéressant, très bien écrit, amène un regard et une réflexion sur ce sujet clivant s’il en est. Les mères ravagées, qu’elles soient celles des victimes ou celles des condamnés, les criminels – et ce sont parfois les mêmes -, les scènes de prison et celle du couloir de la mort, celles de ce « rituel » de la mise à mort ne sont pas faciles à lire, surtout quand au fil des mots du vieux bourreau surgissent les erreurs policières et judiciaires, mais aussi les meurtres odieux, tout ce qu’il y a de pire dans la foule humaine. Ou le cas Caldwell, une histoire atroce, juste ces quelques mots:

339px-thumbnail« -Si Caldwell n’était pas en prison, il serait SDF comme à chaque fois qu’il fuyait ses familles d’accueil et comme il l’était avant de tuer son dealer parce qu’il sentait les poubelles, soi-disant. S’il échappe à l’injection, on va l’expédier à l’asile ce qui revient à peu près au même que la prison. Si sa peine est commuée en peine à perpétuité, il retournera avec les droits communs. Vous savez combien de passages à tabac et de viols, il a subi pendant sa détention avant de rejoindre le couloir de la mort? Je suis avocat de la défense, mais pas abolitionniste. Je suis convaincu que Caldwell n’est pas totalement responsable, mais c’est un danger pour lui-même et les autres. C’est trop tard pour lui. »

L’avocat se leva et lança deux billets sur la table.

Il vous a dit ce que représentaient ses dessins?

-Non, mais je les ai vus. Ses parents étaient des toxicomanes qui vendaient les jouets et l’aide alimentaire de leur fils pour payer leur dose. Ils le calmaient à coups de câble électrique et de tuyau en cuivre. À 6 ans, les flics l’ont retrouvé le crâne défoncé sur un tas d’ordures. »

McCoy résuma cet entretien qui le remuait encore trente-trois ans plus tard. Le gouverneur se pinça les lèvres et un malaise fit vaciller l’autorité de son visage avant que le bourreau n’ajoute:

« C’était la première fois que j’ai eu envie de pleurer pour un Noir »

Le ton est posé, pas de pathos à aucun moment. J’ai beaucoup aimé ce livre pour cette raison en particulier. Cela dénote le fait qu’Estelle Tharreau ne prend pas ses lecteurs pour des idiots. Une réussite sur un sujet difficile, récit remarquablement mené et sur lequel, si besoin en était, j’ai confirmé mon point de vue. Fin de lecture en état de consternation. Par le fait qu’il est malaisé de faire partie d’un monde où tout ça existe bel et bien, encore. Menée jusqu’au bout sans temps mort, cette exécution m’a retourné le ventre sur cette phrase finale ambigüe à souhait.

« Un moment de plénitude et d’éternité à l’instant où le cœur du bourreau Ed McCoy cesse de battre. »

Bravo!