« Les lanceurs de feu » – Jan Carson- Sabine Wespieser éditeur, traduit par Dominique Goy-Blanquet ( Irlande )

LesLanceursdefeu« Juin

JONATHAN

Tes oreilles ne sont pas pareilles aux miennes.

Il m’a fallu trois mois pour le remarquer. Quel chagrin. Pas vraiment un chagrin. Une préoccupation. Il y a  tellement de sujets d’inquiétude maintenant que nous sommes deux. Tu n’étais pas là. Et puis tu étais là. Tu n’as pas envoyé de message pour dire que tu arrivais. Tu n’as pas appelé avant. Comment tu aurais pu? N’empêche, c’était un choc. Un matin, j’étais moi. Le lendemain, j’étais nous. Il n’y avait pas assez de temps pour s’enfuir. 

Avant toi, j’avais déjà peur. Mes peurs se répandaient à travers les différentes pièces, et toutes les portes étaient fermées. En passant brusquement d’une pièce à l’autre, je pouvais faire semblant de ne pas voir le fourbi accumulé. Après ton arrivée, il n’y avait plus de lignes pour séparer une peur de la suivante. Mes peurs individuelles se fondaient les unes dans les autres, comme des mares qui se rejoignent follement, jusqu’à ce que je me retrouve avec un lac sur les bras. Je ne pouvais pas en voir le fond. Je ne pouvais pas en voir les rives. J’étais en train de me noyer. »

387px-Detail,_The_sea_fairies_(1911)_(14566821177)_(cropped)Quel livre ! Il faut faire confiance à cette grande éditrice qu’est Sabine Wespieser; elle a un talent sûr pour nous apporter une littérature de premier ordre, comme ce roman inclassable, riche, prenant jusqu’au bout. Et extrêmement original. 

Le roman s’ouvre sur Jonathan Murray, se termine par lui. Il est mon personnage préféré, qui traîne une histoire d’enfant mal ou plutôt pas aimé. Juste cette atroce maltraitance-ci, tout le reste lui est donné, études, logement et ressources. Mais il ne sait pas ce qu’est l’amour ni même l’amitié. Il est profondément seul, seul, seul. Jonathan devient médecin, rencontre une sirène – oui, une sirène qui passe son temps dans sa baignoire- lui fait un enfant que lui gardera. Avec la crainte que la petite Sophie soit une sirène aussi. L’angoisse est donc le quotidien de Jonathan qui ne fera plus qu’un avec l’enfant dans son petit hamac ancré au père.

guy-fawkes-gc6fe21fb4_640Puis il y a Sammy Agnew, père de plusieurs enfants mais soucieux pour Mark, silencieux adolescent qui passe du temps sur son ordinateur, secret, discret, pas bavard… Inquiétant. Pourquoi tant que ça? 

Eh bien parce que nous sommes à Belfast, en juin 2014. On entend que les Troubles sont terminés, mais le chahut ambiant ne dit pas la même chose. La ville, l’Est de la ville est en feu. On approche certes du Douze:

« Ce soir on est le dix. Demain ce sera le Onze, et après demain le Douze. Dans d’autres villes il s’agit simplement de dates, de numéros sur le calendrier d’été. Dans cette ville, le Douze est un jour férié. On le prononce avec une majuscule, de même que le Onze (même si, comme la veille de Noël, cette date ne devient remarquable qu’une fois les lumières éteintes). Le Onze est réservé aux feux de joie, le Douze aux défilés, aux soûleries, et à la commémoration des fières victoires protestantes du passé, King Billy, Guillaume III d’Orange-Nassau. La bataille de la Boyne. […] Cette année, comme une offre trois-pour-le-prix-de-deux, le Treize sera réservé à la finale de la Coupe du Monde. »

Donc avant la date, des feux apparaissent dans divers points de la ville, en dehors des heures d’affluence quand même, magasins, toilettes publiques, hôpitaux, puis sort sur Youtube  – relayée dans les médias – une vidéo sur laquelle apparait un personnage au visage couvert d’un masque de Guy Fawkes, veste à capuche, survêtement noir… Il ne parle pas, exprime sa voix par des pancartes sur fond de « Firestarter » de Prodigy.

Sammy sait, suppose mais au fond sait, comprend que Mark est derrière ce masque et derrière les feux. Il s’en impute la faute, lui qui pendant les Troubles en a allumé, des feux…Sammy ressent une colère et une profonde culpabilité envers lui-même. C’est ce qui l’amènera à consulter le Dr Jonathan Murray .

flames-g39269fcc7_640Bien sûr, les Troubles à Belfast, les Feux, de joie et les autres, les émeutes, etc…tiennent une part importante dans le livre parce que ces désordres dans la ville génèrent ceux des gens dans leur vie personnelle. Jan Carson décrit avec humour pourtant cette vie à Belfast, les voix des habitants, elle trace quelques portraits, nous offre quelques dialogues, discussions de rue ou de comptoir, des bribes saisies ici et là qui mieux que de longs discours disent ou la lassitude ou la perpétuelle colère, la désillusion. Bien peu d’optimisme en fait sur l’avenir de la ville.  Pour moi, ce fond en rage est le prétexte à montrer ce que deviennent et comment vivent les humains au milieu de tout ça, comment ils y participent, comment ils tentent d’y échapper et ce que finalement ils y trouvent ou y perdent. En se questionnant, comme Jonathan et Sammy. 

« Mark est différent. Mark a l’aptitude de faire mal aux gens sans les toucher effectivement. C’est la distance qui l’excite, qui lui donne la sensation d’être Dieu. Cela, Sammy le sait, est une forme de grandeur. Il est parfois jaloux de son fils qui, même à l’âge de huit ans, était plus rapide que son père et sa mère réunis. Cela, Sammy le sait aussi,  est la pire espèce de pouvoir: il est possible de faire baisser les poings et même de les trancher, mais un esprit comme celui de Mark est impossible à restreindre. Il a peur de son fils. Il n’y a en lui aucune douceur, même à l’égard de sa mère. »

Le cœur du roman est pour moi la paternité, l’angoisse qu’elle génère, la tension, l’inquiétude, tout ça porté par une vague d’amour qui submerge même la raison.

« Cinquante pour cent d’elle est à moi. Je ne l’ai pas abandonnée. Je l’ai sauvée qui pataugeait dans l’évier. Et je l’ai sauvée. J’ai bien l’intention de la garder au moins dix-huit ans. Je me demande si ça ressemble à ça tomber amoureux. » 

baby-gd36a95225_640Ainsi Jonathan, qui tomba amoureux – fut séduit- par une sirène est terrifié à l’idée que la petite Sophie -la moitié de lui –  soit comme sa mère une sirène. Et lisant ce qu’il envisage dans juste la crainte que cette hypothèse se réalise, on sent à quel point d’une part il aime sa petite et à quel point elle lui fait peur. Terrible, non? Et c’est terrible jusqu’au bout. Mais je le dis comme je l’ai ressenti, Jonathan et Sophie sont deux êtres en osmose, il y a là une communauté de peau, de regard, la petite est toujours contre son père, elle vit bien, grandit bien. Et ne parle pas. Pas encore. Et c’est très très émouvant, et ça donne presque envie de revenir à ça, qu’on l’ai connue ou pas, cette fusion-là, ça donne envie un tel amour. Bien qu’il soit enveloppé d’une angoisse affreuse. Mais toutes ces peurs rendront Jonathan plus courageux et plus fort. Je les ai aimés, ces deux-là, vraiment.

Quant à Sammy, il va donc finir au cabinet de Jonathan, rongé par la peur pour son fils et par la culpabilité, le sentiment de faillite de son rôle de père.

« Alors Mark aurait pu mal tourner même si on l’avait éduqué autrement?

bonfire-g2215aa630_640-Je crois bien, Sammy. Je n’ai aucune preuve scientifique de cela, mais je l’ai observé à maintes reprises. De très bonnes personnes élèvent parfois de très mauvais gosses. Il n’y a pas grand-chose que vous pouvez faire si vous avez un enfant méchant sur les bras. Je ne veux pas impliquer pour autant que votre fils est méchant.

-Impliquez tout ce que vous voulez, mon pote. On doit bien avoir en soi un côté sombre pour préméditer le genre d’actions qu’il a rêvées cet été.

-Ça marche aussi dans l’autre sens, Sammy. J’ai vu des gosses grandir en bien alors qu’on les traitait vraiment très mal. Prenez moi, par exemple. Mes parents ne m’aimaient pas. Ils ont montré clairement qu’ils n’avaient même pas envie de moi et pourtant me voilà, un être humain entièrement opérationnel, un médecin, un père, un type plutôt correct. »

Je m’arrête là, ce roman est d’une richesse littéraire impressionnante. Par son écriture très évocatrice, puissante, précise, avec ce qu’il faut d’humour, toujours. Il y est aussi question des Enfants Infortunés, qui en courts chapitres sont décrits. Ce sont comme des contes où se mêlent la mythologie et l’idée de différence, comme ‘Le garçon qui a des roues à la place des pieds » , ou Ella Penney « La fille qui ne pouvait faire que tomber »

« -Prête? crie son père.

-Prête », répond Ella.

Quatre mètres plus bas il retire l’échelle et recule pour mieux voir. Sa mère a sorti la caméra vidéo. Ella déplie les bras, laisse ses ailes se déployer comme des voiles roses bercées dans la brise. Elle plie les genoux et donne une poussée. Pendant une infime seconde elle prend de la hauteur. Ce n’est qu’une seconde, mais, pendant ce court moment, Ella y croit toujours. Puis la gravité la saisit par les chevilles et l’attire en bas vers le sol. Elle atterrit avec une roulade. Elle s’est entraînée à réduire l’impact. Il suffit d’un nombre restreint de fois où on tombe avant de devenir un expert et Ella n’est bonne qu’à tomber. »

640px-WATERHOUSE_-_Ulises_y_las_Sirenas_(National_Gallery_of_Victoria,_Melbourne,_1891._Óleo_sobre_lienzo,_100.6_x_202_cm)

et puis il y a les sirènes

« Sirène

1-Appareil servant à produire un long signal, très puissant, utilisé comme moyen d’appel ou d’alerte

2-Mythologie grecque, chacune d’un groupe de femmes ou de créatures ailées dont le chant attirait des marins imprudents sur les écueils. »

C’est ainsi que Jonathan, séduit par une sirène se retrouve papa de Sophie.

« La peau intacte de ses talons et de ses paumes, lisses come un galet drossé par la mer.

L’amour de l’eau.

La proximité de ses yeux. Leur façon de danser sous les paupières, ne jamais rester sages un instant, comme les yeux de sa mère ont jadis dansé devant moi dans la baignoire.

La beauté de cette enfant, qui est comme un feu dont je ne peux détourner le regard. »

Et reste tétanisé par l’avenir de sa fille, envisageant une solution. Au cas où. Mais vous n’en saurez pas plus. J’ai été menée le souffle coupé jusqu’à la fin. Un vrai beau tour de force et une explosion de talent. Je voulais dire aussi qu’avant de lire ce livre, je n’ai pas cherché à savoir quoi que ce soit de l’auteur, j’ai été tentée par le sujet. J’ai été bluffée le livre fermé de lire que Jan Carson est une femme. Avec un talent fou pour dire la paternité, pour parler des hommes, avec beaucoup de justesse. L’attachement de l’un, Jonathan, inexorable et le sacrifice de l’autre, Sammy, inévitable. Sammy qui prévoit sa vie prochaine:

« Ce sera son dernier repas correct. Ça pourrait même être la dernière fois où il se fera saucer avant un bon bout de temps. Ils ne sait pas s’ils lui permettront de sortir. Dans les films, c’est oui. Ils font marcher les prisonniers en rond dans des cours inondées de soleil vêtus de salopettes orange. Parfois ils les laissent même jouer au basket. Mais les films se passent tous en Amérique. C’est probablement différent ici. Ici le soleil est rare et on ne s’intéresse pas trop au basket, et ils ne pourraient pas habiller les prisonniers en orange de la tête aux pieds. L’autre camp se mettrait aussitôt à hurler « Violation des droits civiques », et ils réclameraient pour eux -même des salopettes de pilotes de course en pimpant vert chasseur. Sammy n’a aucune idée de comment ça se passera en taule. »

Je trouve ça magnifique, rien ne manque à cette histoire: fracas politique et social, êtres humains qui cherchent toujours, pas tous la même chose, ne demandent pas tous la même chose, le désordre, la confusion, y compris des sentiments. Et je le répète, beaucoup d’humour – entre autres sur les répondeurs téléphoniques – car oui, le sujet s’y prête bien, tant parfois l’absurdité règne en maîtresse. Un grand livre. Très difficile d’en parler, c’est dense, ça coule tout seul sous les yeux pourtant, belle construction. Eblouissant, quoi ! Il serait dommage de passer à côté d’un tel texte. Ouvrir grand son esprit et se laisser porter par les récits, les histoires, et par Jonathan et Sophie.

 » Sophie, dis-je en la soulevant de son lit, la serrant étroitement contre mon visage, parle-moi, Sophie. Papa est là. « 

Je sais qu’elle va me détruire. Je ne voudrais pas qu’il en soit autrement. »