« Poussière dans le vent » – Leonardo Padura- Métailié/ Bibliothèque hispano-américaine, traduit par René Solis

editions-metailie.com-poussiere-dans-le-vent-poussiere-dans-le-vent-300x460« Adela Fitzberg entendit la sonnerie de trompettes réservée aux appels familiaux et lut sur l’écran de son iPhone le mot Madre. Sans réfléchir, car elle savait d’expérience qu’il valait mieux s’en abstenir, la jeune femme fit glisser son doigt sur l’icône verte clignotante.

-Loreta? demanda-t-elle, comme si quelqu’un d’autre que sa mère avait pu l’appeler.

Trois heures plus tôt, à l’heure du petit-déjeuner, tandis qu’elle avalait avec le manque d’entrain matinal qui la caractérisait un yaourt faussement grec, mais peut-être vraiment light, accompagné de céréales et de fruits, et qu’elle humait le parfum revigorant du café que Marcos préparait chaque matin, la jeune femme avait ressenti la tentation de consulter son téléphone. »

Comment, à mon niveau de simple lectrice, parler de ce roman d’exception qui donne lieu à des pages entières dans la presse et ailleurs et à propos duquel on ne tarit pas d’éloges. Comment dire l’admiration et l’affection que je porte à cet auteur à nul autre pareil? Quand encore bibliothécaire volontaire j’ai découvert Leonardo Padura, je me suis empressée de le mettre en évidence, et de le tendre à qui se demandait quoi lire; j’ai fait des émules et ma foi, une fois n’est pas coutume, j’en suis fière. Cet homme que j’ai eu un immense bonheur à écouter – à propos de « La transparence du temps – nous offre ici un chef d’œuvre monumental. Lors de cette rencontre, il avait fini son intervention en nous annonçant qu’il travaillait sur un roman difficile à construire, difficile à organiser, et voici maintenant le résultat de ce travail de fourmi, d’architecte, mais d’être humain surtout qui a vécu en observant, vécu en prenant du recul et en ayant toujours au cœur le sens de l’amitié, de l’amour, une tendresse qui lie aux autres, et ce même attachement à Cuba où il vit toujours –

« Comment pourrais-je parler de Cuba si je n’y vivais pas? » – .

bc8ccda0f1b57651d247ab2f5b43cd3bVoici l’histoire de huit amis soudés depuis le lycée et dont on va suivre le parcours jusqu’aux années 90. L’URSS chute et les conséquences sur Cuba sont terribles. Mais je n’ai pas l’intention de parler de la situation politique ou économique de ces années – ni des autres – pour les Cubains, non. Il est question ici de parler littérature et il faut le dire, notre écrivain est un maestro. Il orchestre ici une folle symphonie de joies et de peines, d’amour et de colère, et parle de l’exil, de la nostalgie, du désir de partir ou de revenir, en somme de toutes les contradictions qui peuvent se poser dans une existence. Ce que j’admire ici encore, comme dans chaque roman de cet auteur, c’est l’attachement aux vies qu’il nous raconte, c’est la méticulosité jamais pesante avec laquelle il égrène ces vies et ces tempéraments, puis les liens souvent complexes qui naissent , ce sont les décisions prises ou pas, la principale étant: partir ou rester.

Je parlerai alors de Clara. Dans la maison de Clara, les débats se font, les désaccords et les ruptures surgissent. Dans la première partie on se sent dans un monde en déroute qui se répercute sur le groupe d’amis, ça se chamaille, il y a de petites et de grandes trahisons et cette phrase en leit-motiv:

« Mais que nous est-il arrivé? »

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Quant à « résumer » un tel ouvrage, il n’en est pas question. Il est fait de personnages qui prennent chair dès que découverts, de paroles, de sexe et d’amour et de cette amitié si chère à Leonardo Padura, dans chacun de ses livres ( c’est personnellement ce qui me les a rendus si attachants ). L’humour, toujours présent, pour l’amour – et le sexe, chez Padura, ça va de soi – :

« Passé le choc hormonal du 18 août 2014, Adela et Marcos commencèrent à faire l’amour comme des désespérés. N’importe où, à n’importe quelle heure, dans n’importe quelle position. »

Mais aussi, car la vie est ainsi faite, s’y génèrent des conflits, des mensonges – Elisa/Loreta est caractéristique dans ce cas -. C’est je crois cette amitié qui malgré tout et toujours retombe sur ses pieds, quoi qu’il arrive, c’est elle qui tient le livre sur ses hauteurs, l’idée de fidélité est ancrée ailleurs que là où on la pose communément; il y a des tromperies, des adultères, des petites lâchetés, mais une chose plus puissante s’interpose, matérialisée dans une photo dont on parle tout au long du roman. L’exil va parfois entamer cette amitié, parfois renforcer doucement les liens, mais ce groupe d’amis, face à la perte de Bernardo par exemple se reforme spontanément, comme une évidence. Du très très grand art. Et beaucoup d’émotions en moi à cette lecture. Perdre des gens qu’on aime, d’une façon ou d’une autre, les retrouver ou pas, ces idées me bouleversent et seul Leonardo Padura sait en faire des poussières dans le vent, légères, infimes dans ce vent qu’on ne peut maîtriser quoi qu’il en soit. Parfois, alors, revient la foi.

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Leonardo Padura dessine des personnages très attachants, très émouvants et surtout très complexes. Peu dans cette histoire sont sur une ligne bien nette, que ce soit pour l’amour ou pour les choix de vie. Il y a Clara. Ma préférée parce qu’elle a choisi très vite de vivre dans sa maison familiale, à Cuba son pays, où elle a donné jour à ses deux fils, Marcos et Ramsés.

« Dans un des livres amassés par sa mère, Marcos avait trouvé un personnage d’immigré charriant son mode de vie comme un escargot sa coquille: pourquoi cette comparaison lui était-elle restée en tête? Était-ce parce que son destin était de se transformer en escargot, comme sa mère Clara, bien que d’une autre espèce? Porterait-il lui aussi sur son dos et à jamais sa maison culturelle? »

Continuer toujours, aimer à nouveau, lui semblent la seule option, elle est fidèle en tout. Elle va rebâtir une vie avec Bernardo, elle garde le cap de l’amitié, de l’amour, de la tolérance, et elle me touche beaucoup, Clara. Pour moi, elle est une sorte de condensé de plusieurs personnages rencontrés au fil des livres avec ce cher Mario Condé, un peu de lui qui ne quitte pas Cuba, un peu de Josefina – elle se débrouille toujours pour qu’il y ait à manger sur la table, pour la famille et pour les amis, – et c’est un vrai défi ! –  elle a les pieds sur terre et agit pour une vie quotidienne sans ventre creux – . Les pages qui nous confient les pensées et les sentiments de Clara sont pour moi parmi les plus belles, les plus émouvantes.

L’auteur ne simplifie rien, car ce qui est compliqué l’est, c’est tout. La relation entre Loreta/Elisa et sa fille Adela par exemple. J’ai beaucoup aimé Adela et son besoin impérieux de connaître le pays et la culture de ses origines, elle que sa mère a écarté de Cuba pour en faire une petite américaine.

« Heureusement, grâce à l’insistance de son père, Adela parlait depuis l’enfance un espagnol correct – avec parfois un infime accent argentin – , même si au début elle avait un certain mal à l’écrire. L’étude de la langue espagnole avait été au centre de son cursus scolaire, et par elle-même, peut-être seulement par esprit de révolte, elle s’était lancée dans l’aventure de la lecture de la littérature et de l’histoire de l’île des ses ancêtres maternels, personnages vagues dont elle savait au début très peu de choses, hormis les immuables commentaires catastrophistes et accusateurs de sa mère. »

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Il y a ceux qui sont partis, en Espagne ou aux USA et qui se disent qu’ils ont fait le bon choix mais dont on sent bien qu’ils se sentent un peu des traîtres pour les autres…ou des lâches. Et ceux qui rentrent, ceux qui d’un coup se rendent compte que « chez eux » ça n’existe pas vraiment hors de Cuba. 

« Ici, à Hialeah, d’où tant de gens avaient envie de s’enfuir et où tant de gens avaient trouvé leur place dans le monde, où tant de gens s’acharnaient à vivre comme en exil et à ressasser des haines et des regrets qui les enchaînaient au passé et où beaucoup d’autres profitaient de l’existence – comme ils le pouvaient, certains plus que d’autres – , oui, c’était ici que Marcos avait découvert un espace qui lui appartenait et une fente par où scruter l’avenir. »

La mort de Bernardo va ramener quelques-uns au pays, et une fois encore, Clara sera celle qui resserrera ce lien distendu. Clara est le ciment, celle qui tient ce qui persiste de » l’avant » à bout de bras . Avant quoi? Ma foi pas mal de choses. Comme ce que perçoit Clara, retrouvant La photo du Clan.

« C’était là qu’un frais dimanche soir de 1981, Clara et Darío avaient accueilli Horacio, Bernardo et une Elisa oscillant entre euphorie et désenchantement après l’inquiétante lecture d’Orwell. Les autres, pour lesquels le semestre n’était pas encore terminé, avaient promis de les rejoindre plus tard, ils voulaient profiter de la journée pour réviser avant d’aller se rafraîchir les neurones en mangeant des spaghettis et en disant du mal des autres, selon l’expression d’Irving. Quant à Walter, l’électron libre qui depuis quelques mois était sur une orbite qui coïncidait parfois avec celle du Clan, un peintre qui vivait de la façon dont ils pensaient que devaient vivre les peintres, ils pouvaient aussi bien l’attendre que l’oublier, le voir arriver avec de l’alcool dans des bouteilles ou dans les veines, seul ou accompagné par l’une de ces folles qu’il avait comme copines, moitié hippies, moitié peintres, généralement très grosses ou très maigres. »

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Je trouve que j’en ai bien assez dit. Je choisis quelques passages, mais sur 627 pages, avec une page sur deux marquée, pas facile, alors allez-y, quoi ! Lisez cet exceptionnel roman, pétri de vie, de rires, de pleurs, de coups de gueule et de baisers fous, d’intelligence jamais présomptueuse. Magnifique couverture, qui illustre très bien l’idée de l’élan vital qu’offre au lecteur ce roman, et le titre qui lui, dit notre fragilité dans les grands mouvements du monde, notre fragilité et l’importance de vivre chaque seconde. 

P.S.: je ne parle pas des événements politiques dans lesquels évoluent les personnages. Voici pourquoi: lors de son passage à Lyon, à la librairie du Tramway, mon amie est allée écouter Leonardo Padura et voici ce qu’elle m’a raconté. Comme le public insistait sur cet aspect du livre, politique, l’auteur à un moment a eu un peu d’agacement et a dit que sur ce sujet, on trouvait tout ou presque sur le net. Et que ce roman avait été un colossal travail de littérature, un travail de romancier qui à chaque livre se lance un défi, et c’est de ça dont il avait envie de parler. Alors moi je vous invite à rencontrer  Clara, Bernardo, Horacio, Elisa/Loreta, Walter, Irving, Darío, Adela, Marcos, Ramsés, Joel, Liuba, Bruno, Miss Miller… 

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Noël, le Clan avec Bernardo:

« – Je disais: même si vous allez avoir soixante ans et que vous serez des vieux de merde, vous serez les mêmes, parce que, pour nous qui sommes ici, il y a quelque chose qui n’a jamais changé, un acquis que nous n’avons jamais perdu et que, quand il a été menacé, nous avons lutté pour sauver. -Et à cet instant il regarda Horacio. – Et cet acquis, c’est la fraternité. Et nous ne l’avons pas perdue surtout parce que quelqu’un s’est battu pour qu’elle survive et nous protège…et cette personne a été cette femme, la femme de ma vie, Clara, le morceau le plus fort de l’aimant qui nous a toujours attirés du fond de la terre et tient aujourd’hui rassemblés ici les fragments qui ont survécu jusque là, posés au-dessus de cette pierre de cuivre magnétique venue de la terre sainte cubaine, la pierre magique sur laquelle est édifiée cette maison: c’est notre refuge, notre coquille. Pour Clara, bordel de merde ! parvint à crier Bernardo.

-Pour Clara! lui répondirent les autres, qui furent encore capables de sourire et de boire, avant que certains d’entre eux, Irving en tête, ne se mettent à pleurer quand Ramsés, comme vingt-cinq ans plus tôt, mit la chanson qu’aimait tant Bernardo et qui leur rappelait ce qu’ils étaient tous, ce qu’était toute la vie: « Dust in the wind. »

Chef d’œuvre absolu que j’ai refermé avec une grande émotion,  et avec Clara.

« Dust in the wind, dit-elle. All we are is dust in the wind…

Quant ils revinrent à Fontanar, Clara donna vingt-cinq pesos convertibles au chauffeur, qui protesta encore, et elle le regarda s’éloigner. Avec dans les bras l’urne en terre cuite vide et aux pieds ses bottes maculées de terre, elle fouilla dans son sac, sortit les clés, ouvrit la porte et entra dans la maison où l’accueillirent la solitude, le silence et ses souvenirs. La coquille de Clara. »