« Sois sage, bordel ! » – Stina Stoor -éditions Marie Barbier, traduit sous la direction d’Elena Balzamo

« Le nez d’Åsa qui dégoulinait. Ses mains cramponnées aux bretelles du sac. Un contrepoids. Sinon les lanières en nylon du gros sac de pêche de papi lui sciaient les épaules. C’était lourd. De temps en temps, elle levait le bras droit pour essuyer son visage contre sa manche de chemise, et ça laissait des traces de morve séchée sur sa joue.

Sombre et étrange, telle était la rivière Lidån qu’elle suivait. Turbulente, avec des remords çà et là. Rives abruptes et arbres penchés. Troncs suspendus au-dessus de la surface effleurée par les branches. L’eau coulait, glissait, s’échappait dans toutes les artères. Au bord, les rochers aspiraient l’eau bruyamment. Comme quand on mange de la soupe à la viande avec des quenelles dedans. »

Je serai je crois toujours émerveillée par la richesse que nous offre la littérature. En voici un exemple magnifique avec ce recueil de nouvelles par une jeune suédoise, totalement autodidacte. Elle remporte un concours de nouvelles devant 900 autres personnes en 2012 et ce recueil de neuf textes est publié en 2015 en Suède. Rien d’autre depuis.

La voici qui partage un univers qui est plein de soleil, de beauté, de drôlerie et pourtant, pourtant que ces textes sont parfois noirs…Tous narrés par des enfants, plus ou moins âgés et le plus souvent des filles, ce sont des récits d’enfance à la campagne, dans des lieux sauvages – Balåliden –  où règne l’épilobe en grands champs duveteux et roses partagés avec les framboisiers. Dans la nouvelle « Monstres » la petite Sandra vit sa vie en osmose avec les choses vivantes qui l’entourent. C’est mon texte préféré, parce que tout ici respire l’envie de vivre et le refuge précieux que trouve Sandra dans les plantes, les animaux, un imaginaire riche basé sur le quotidien. Ce texte est aussi réjouissant, avec une fin merveilleuse. C’est extrêmement juste, vif, acide aussi, et sans pitié parfois. Ainsi la sœur de Sandra, Anneli, au si mauvais caractère augmenté d’une adolescence acnéique est aussi atteinte d’une difformité, qui peut l’excuser de sa mauvaise humeur, sauf que pas vraiment.

Dans la dernière nouvelle, « Pas d’ici », la dureté domine avec un père assez repoussant, si dur et cette mère finlandaise qui est une seconde épouse, une mère adoptive en quelque sorte pour la jeune fille qui raconte. 

« Des machines à tuer, voila ce qu’ils devenaient, ces chiots.

-Et pas des jouets pour les gosses!

Non, pour sûr.

-Faut pas les choyer, les dorloter, les gâter ! ajoutait-il. Les chiens, c’est pas fait pour se cacher sous les couvertures des gosses quand l’ours approche.

C’est vrai, ses chiens à lui ne pouvaient pas être tendres.

Mais quand on était vraiment petits, c’était plus fort que nous, petit, on était bête et on continuait de cacher les chiots sous sa chemise de nuit. Jusqu’à ce qu’on ait appris. Le plus difficile, c’était de se dire, une fois pour toutes, que la pitié n’avait pas sa place. »

Dans ces petits textes, Stina Stoor parle avec pudeur de l’impudeur, elle ne va jamais trop loin dans le dit. C’est un savant mélange de tendre drôlerie d’une infinie poésie et de rudesse pour parler de ce qu’on nomme le monde de l’enfance. Se révèlent à mots à demi couverts des choses violentes, des suggestions qui tétanisent. En tous cas, me tétanisent par leur semblant de banalité – les choses sont données à envisager au lecteur parfois juste en quelques mots, quelques phrases – mais c’est d’une grande violence. Violence contre laquelle les enfants ont des stratégies pour se protéger du pire, psychologiquement, enfin on le croit. Ce choc entre l’amour et l’ignominie plus ou moins feutrée de certaines situations, ce choc, l’imaginaire des fillettes ici le tient à distance, en apparence en tous cas. C’est flagrant dans la nouvelle  « Parcours balisé »

« La papa de Fresia tâche d’être pareil qu’en plein jour, mais parfois il n’y arrive pas, tout bonnement. Il redevient quasi un enfant de neuf ans, lui aussi, ou de sept seulement, voire de trois. Et il pose sa tête sur mes genoux, enfonce son nez dans mon nombril. Il se roule en boule, les bras autour des genoux et je lui caresse les cheveux. C’est comme ça que je sais qu’ils sont doux. »

Il est impossible de dire plus sur les trames de ces histoires courtes. J’ai tout aimé dans ces textes. Le propos, l’écriture si vivante, si fine pour dire des choses délicates à énoncer, ce talent à rendre les lumières d’été, les rideaux dans la brise, l’eau glacée des rivières, le poids du brochet, les fleurs et les champs, précieux refuges et pays des merveilles. Le rapport des enfants à la nature si bien dépeint, comme pour les crapauds de Sandra qu’on a envie, comme elle, de prendre dans le creux de nos paumes.

Dans « L’âge des ours », la magie des lieux opère et pour seul extrait, cette exergue:

« C’était l’époque de l’année où tous les enfants se transformaient en ours et vivaient de baies et d’eau fraîche. »

Une  bien étrange histoire…

Je pourrais vous en parler des heures, mais ça n’a pas le sel ni l’envoûtement procurés par ce livre. Pour moi, ce recueil est une pépite comme on en lit très peu. Car, hors le sujet, c’est bien la façon d’en parler, la maîtrise incroyable du récit, des dialogues, des voix, et autant le cœur explose de tant de beauté autant il saigne de tout ce qui se cache au creux des phrases. Ce maelstrom porte des rires, des parfums, des lumières qui pour les personnages, les enfants, sont un baume, un rempart, une armure fleurie pour combattre le mal. La nature et l’imaginaire comme refuge. 

Ce recueil m’a profondément émue. Il m’est difficile d’en parler parce que s’y trouve quelque chose de très intime, évoquant pour moi en tous cas de nombreux souvenirs, ceux qui reviennent quand je repasse par les lieux de mon enfance, la nostalgie de quelque chose – pas seulement un paradis pourtant – quelque chose de perdu comme la capacité à s’extraire du monde « réel », la capacité à rêver et à se créer une vie cachée des autres. Je vous conseille de lire la postface, qui retrace le parcours de Stina Stoor et la situe dans la littérature suédoise, postface qui explique aussi le formidable travail d’équipe de 23 traducteurs.

Je ne peux que vivement recommander cette lecture. Et la chanson qu’on a en tête dès que viennent Sandra et son père:

Entretien avec Arnaud Delalande, au sujet de « Memory »

Bonjour Arnaud, et merci d’avoir accepté cet échange.

J’ai dit dans ma petite chronique que votre roman m’a touchée.

memoryVous avez habilement traité un sujet compliqué, perturbant en le mêlant à une intrigue policière. Vraiment habilement parce que finalement, on s’aperçoit en lisant que la mémoire occupe nos vies, les vies de chacun. C’est un élément vital pour un équilibre dans nos relations avec autrui et avec notre environnement.

  • Qu’est-ce qui vous a amené à parler de la mémoire, si ce n’est pas trop personnel ?

La mémoire m’a toujours fasciné. Premièrement, même si  « Memory » est un roman policier contemporain, j’ai une formation d’historien, ce qui m’a conduit à écrire un certain nombre de romans historiques avant celui-ci. Or, le travail sur un roman historique n’est ni plus ni moins, en filigrane, qu’une réflexion sur l’articulation entre notre mémoire individuelle et notre mémoire collective – ce que nous gardons de notre histoire au regard de la grande Histoire. Au-delà, la question philosophique cruciale que pose la mémoire consiste dans la compréhension de notre identité, de notre conscience, de notre héritage, qui elle-même va conditionner notre capacité de progrès moral à travers le temps. Nous avons bien souvent la mémoire trop courte. Je ne doute pas du progrès technologique, mais quid du progrès de la conscience morale ? Il dépend de l’enjeu de mémoire. Or si celle-ci se borne à l’horizon humain, c’est-à-dire au mieux une centaine d’années de vie, elle ne nous prémunit pas – encore ? – de répéter les erreurs du passé, nous pouvons le constater tous les jours. Alors que dire de l’identité, de l’entretien des relations humaines, de notre capacité d’apprentissage ou simplement de vie, lorsque, comme mes personnages dans le roman, il s’agit de victimes d’amnésie antérograde – c’est-à-dire, dont la « mémoire vive » n’excède pas cinq ou six minutes ? Cette question m’a bouleversé.

C’est aussi que, deuxièmement, j’ai eu dans mon entourage très proche, et comme dans beaucoup de familles, des gens non pas frappés d’amnésie antérograde, mais de la maladie d’Alzheimer. On sait à quel point ces situations sont douloureuses, pour la personne qui se voit et se sent partir bien sûr, mais aussi pour ses proches qui doivent déployer des trésors de ressources et d’énergie pour porter un accompagnement très difficile. Le déclencheur a été, pour moi, un reportage sur France 2 saisi à la volée, qui présentait une unité-pilote spécialisée justement dans le traitement de ces pathologies d’amnésie antérograde. De nombreux témoignages d’hommes et de femmes, de différentes générations, m’ont fait prendre conscience que, malgré son caractère très méconnu, cette amnésie antérograde est un véritable gouffre. Une infirmière avec qui j’ai travaillé me l’a admirablement résumé par la formule : « Ils vivent figés dans un éternel présent ». Mais attention, il ne s’agit pas là d’Alzheimer, c’est-à-dire d’une dégénérescence progressive, non : ces patients peuvent se souvenir de la couleur des chaussettes de leur maîtresse ou du nom de leur institutrice à 7 ans, mais du moment où ils ont été frappés par un trauma (accident, AVC, rupture d’anévrisme…) ils oublient tout, toutes les cinq minutes. C’est un véritable enfer. Ils vivent donc environnés de post-it, de mémos, et de leur téléphone portable qui devient pour eux le moyen de se raccorder au plus près de la vie, du flux du temps, ce sable qui coule à l’infini entre leurs doigts. 

  • Jeanne est mise face à sa mémoire, à ses souvenirs, elle voit resurgir dans son deuil du père adoptif ce qu’elle a en partie occulté sur son enfance :

« Car parmi tous les souvenirs

Ceux de l’enfance sont les pires

Ceux de l’enfance nous déchirent… »

Parce que ça fait mal. Ces vers disent bien qu’au fond on enterre, on ensevelit au fond d’un coin de notre cerveau mais tout peut un jour revenir, avec un rien, un détail. On a tous des exemples je crois au sein d’une fratrie ou d’un groupe de moments communs, dont une personne se souvient et l’autre pas, où les détails ou les mots retenus ne sont pas les mêmes pour l’un ou l’autre. Parlant d’événements importants qu’en pensez-vous ?

Oui, cette chanson que vous citez de Barbara sur l’enfance me tire chaque fois des larmes. C’est un grand mystère que celui-là : moi qui ai deux enfants, Madeleine 13 ans et Robinson 10 ans, je leur pose assez souvent, et depuis assez longtemps, trois questions : quel est ton meilleur souvenir ? Quel est ton pire souvenir ? Quel est ton plus lointain souvenir ? Il est évident que dans ces différents cas, ces souvenirs fondamentaux en question, qui unissent parents et enfants, ne seront pas forcément les mêmes ou pas interprétés de la même façon. En dehors des grandes catastrophes, un enfant va souvent se souvenir d’un moment qu’il aura jugé frappant pour lui tandis qu’il sera resté complètement anodin pour ses parents, qui ne s’en souviendront plus. En revanche, ces mêmes parents vont culpabiliser 30 ans pour quelques mots de travers ou une fessée excédée que l’enfant aura totalement oubliés ! Mais ce dont vous parlez est aussi un mécanisme très identifié en psychanalyse, le fameux « retour du refoulé ». A la faveur de certains événements, ou d’une thérapie, nous allons nous souvenir ou laisser sortir des souvenirs enfouis, que nous avons jusque-là occultés parce qu’ils étaient particulièrement douloureux. Nous ouvrons alors le ou les bons tiroirs et, comme le dit l’expression courante, nous sommes « rattrapés par nos démons ». Dans un autre registre, nous avons parfois l’impression de nous souvenir d’événements anodins et de les revivre l’espace de quelques secondes : c’est cette fameuse impression de « déjà-vu », qui d’après ce que j’ai pu en lire, consiste en une espèce de « bug » du cerveau qui croit identifier deux fois un même événement, et se trompe brièvement : un peu comme une image fantôme. Mais tous nos souvenirs ne sont-ils pas, après tout, ces images fantôme qui constituent notre identité, et que le présent réactualise et renouvelle sans cesse ? Sans mémoire, ne sommes-nous pas des fantômes pour de bon ? En même temps, c’est cette présence fantôme qui constitue notre identité comme singularité profonde, ce que j’ai appelé dans le roman le « fantôme dans la machine ». Nous vivons avec lui à chaque instant.

  • Dans la clinique feutrée, Jeanne est désappointée et enquête auprès de téléphones et de mémos qui tiennent lieu de mémoire aux femmes et hommes qui jouent au jeu Memory ou au Scrabble… C’est pathétique, triste, mais curieusement j’ai eu du mal à me sentir à l’aise avec eux, alors que j’ai beaucoup aimé Jeanne. Sans mémoire, est-on encore pleinement vivant ?

C’est justement cela qui est générateur de grandes douleurs. Ce malaise me semble très humain, mais il est révélateur aussi : il nous renvoie simplement notre peur de vivre la même expérience un jour. Je pense que ces patients sont plus humains que nous, par leur quête tantôt consciente et tantôt inconsciente de cette mémoire qui leur coule entre les doigts. Mais cela montre aussi, en effet, à quel point la mémoire est liée à la condition humaine. Descartes n’avait qu’à moitié raison quand il énonçait le Cogito : ce n’est pas seulement Je pense, c’est aussi Je me souviens donc je suis. Et donc ils sont dans une espèce de toile d’araignée, cernés de rappels. Il faut se représenter qu’ils ne peuvent lire un livre sans avoir oublié, au bout de la deuxième page, comment la première a commencé… qu’il leur est presque impossible d’entretenir des relations de longue haleine, qu’ils oublient les anniversaires, parfois même ne reconnaissent plus leurs proches, parce qu’en quelques années les visages changent, surtout ceux des jeunes enfants, mais aussi des adolescents ou les vieillards. Et souvent on ne peut rien contre les lésions cérébrales, l’espoir d’amélioration est très mince. C’est Don Quichotte contre les moulins. Dans le cas de ces personnes, les soins sont multiples, mais il s’agit par exemple d’entretenir des activités récurrentes – artisanat, travail à la chaîne, jardinage, sport… J’explique dans le livre qu’il y a aussi différents types de mémoire dont des « mémoires qui ne s’oublient pas » : la mémoire du corps, de l’art, de l’habitus. Et heureusement, ils se souviennent de tout ce qu’ils savaient avant leur accident, par exemple les règles de tel ou tel jeu… Mais, comme quelqu’un qui est amputé et pense encore sentir son bras avant de s’apercevoir qu’il n’en a plus, ces patients « oublient » puis sont sans cesse ramenés à la conscience provisoire de leur mémoire défaillante… jusqu’à ce qu’au bout de quelques minutes, celle-ci glisse à nouveau dans l’oubli, avant d’être sollicitée encore… et ce dans une sorte de terrible courant alternatif, comme un interrupteur de « conscience / inconscience ».

  •  Notre mémoire peut-elle aussi nous mentir ? Peut-elle interpréter, modifier, falsifier ? (ce que je crois )  C’est en cela que votre roman est très intéressant parce que finalement, ces personnes qui errent dans un aujourd’hui, dans des minutes qui se succèdent mais sont toujours vides dès que passées, …la seule chose qui existe encore, c’est l’avant, arrêté net sur un présent creux au fond. On n’arrive pas à imaginer qui étaient ces personnes, leur vie avant. Et au fil du temps, sont-ils encore certains que c’était bien eux, ces moments d’avant ? Leur histoire ?

Oui, tout à fait, ce qui me frappe aussi c’est que certains souvenirs sont reconstruits du fait de l’évolution de notre propre vécu, mais aussi des légendes familiales, la façon dont les autres autour de vous évoquent de mêmes événements. Cela nous rappelle que ce que nous nommons réalité est un tissu de représentations qui ne sont pas seulement individuelles, que nous sommes aussi un « organisme collectif » et que nous nous rendons également vivants les uns les autres. C’est particulièrement vrai au sujet des morts  qui « continuent de vivre en nous » et du « dialogue » que l’on peut avoir avec eux, d’où l’importance de la transmission. Je pense par exemple compter parmi mes souvenirs certains que je n’ai pourtant jamais objectivement ou plutôt subjectivement vécus… parce que je crois me souvenir d’événements qui m’ont été racontés, ou bien, parce que je me suis composé de toutes pièces ou approprié des images mentales relatives à ces mêmes événements. Dans ce cas, ils peuvent devenir mes souvenirs aussi et en quelque sorte me « déborder ». Mais nous n’en sommes qu’au début du véritable questionnement sur le cerveau et de l’approche de son mystère, de la constitution de notre vécu. Je ne suis pas un scientifique, on l’aura compris, mais quel horizon fantastique pour la science et les recherches de demain !

  • C’est épouvantable, mais peut-être peut-on se dire que parfois ça peut être « confortable », sans péril, sans douleur de ne pas se souvenir? Mais pour les proches, c’est insoutenable.

C’est vrai, parfois on pourrait se dire – et c’est d’ailleurs glissé dans la bouche de l’un de mes personnages, une reporter de guerre ayant vu sa vie basculer après avoir assisté à trop d’horreurs – qu’il vaut mieux oublier les épisodes les plus douloureux… Les deuils, les traumatismes, la culpabilité, la bêtise humaine… C’est justement, comme on le disait plus haut, le « travail » du refoulement : la conscience s’arrange avec ces épisodes, simplement pour que nous puissions continuer à nous autoriser à vivre. Mais l’oubli est un confort bien provisoire ! Toujours les « rejetons du refoulé » nous rattrapent – nos fameux démons intérieurs. Tous les travaux sur la psychologie et la résilience nous apprennent, au contraire, qu’il ne s’agit pas de refouler les événements, mais de parvenir à les assumer et les dépasser, de nous réconcilier avec leur sens. Un sens existentiel qui nous paraît toujours fuyant. Il s’agit d’un travail extraordinairement difficile, par exemple celui du pardon. Mais comme le disent par exemple les victimes de génocide en l’absence de pardon, qui n’est pas du tout une exonération de la reconnaissance des faits, ce sont les bourreaux qui gagnent, c’est le poison qui gagne : la haine et la volonté de vengeance continuent de ronger la victime. Pardonner, c’est aussi se préserver soi et penser qu’au bout du bout, la nature humaine peut être sauvée. C’est un pari presque pascalien. Il en va de même pour la mémoire, et notre faculté à surmonter les épisodes douloureux de notre vie. Mais on notera, et là c’est une conviction tout à fait personnelle, qu’en effet pour moi tout est perdu s’il n’y a pas l’espoir d’une transcendance, d’une justice, d’une réconciliation au-delà de l’homme… S’il n’y a pas de mémoire sans conscience, à mes yeux il n’y a pas de conscience sans espoir de transcendance – et d’un au-delà de l’amour que j’appelle Dieu. A ce titre, oui, je suis autant cartésien que profondément pascalien, si l’on parlait philo !

  • Je dis au début que votre livre est habile, très habile. Sans aucun doute car les lecteurs s’en emparant pour dévorer un bon polar vont y trouver bien plus que ça, et la façon est excellente pour faire passer un sujet tel que celui-ci, que je trouve être un sujet important.

Je vous remercie de la compréhension que vous avez eue de ce livre, car son enjeu était double : bien sûr, il s’agit avant tout d’un polar, et aujourd’hui, le lecteur est d’une exigence sans précédent, il veut tout comme dans cette ancienne pub pour les huiles Lesieur ! Il est avide de page turners comme on dit, il faut que l’action avance et le thriller à ses codes, son tempo, etc. En même temps, il est saturé d’histoires toute la journée. J’ai essayé de satisfaire aux règles du genre, tout en trouvant une atmosphère originale. D’où par exemple le travail sur le décor du roman, dans cette ambiance ouatée, hallucinée, quasi « hypnagogique », c’est-à-dire plongée dans cet état entre le sommeil et le rêve, avec ce personnage de Jeanne, insomniaque, un peu alcoolique, en deuil, qui passe dans le livre sans plus arriver à dormir, ou très mal. Mais « Memory » était aussi un prétexte à rentrer dans cette communauté, dans ces drames intimes du souvenir… Or on voit tout de suite qu’il ne s’agit plus du tout du même cadre, du même tempo. J’étais obligé d’évoluer sans cesse sur cette ligne de crête délicate, dont je parle parfois avec mes participants lors des ateliers d’écriture : elle illustre parfaitement le vieux dilemme de la dramaturgie entre psychologie et action. Plus vous développez les personnages, plus vous risquez de ralentir l’action et inversement ; l’enjeu du « bon récit » est d’essayer de marier au mieux les deux dimensions. J’ai donc beaucoup travaillé sur cette balance entre action et émotion, avec également de très fin lecteurs – et sans jamais perdre de vue qu’on restait tout de même dans un polar ! Mais il est certain qu’ici, en tout cas dans ce livre, vous ne trouverez pas ou peu de gore, de pan-pan (un peu quand même !) ou de serial-killers à toutes les pages. Si de thriller il s’agit, au fond, je lui donnerais un autre nom – j’y vois comme le titre le résume un thriller de la mémoire, de notre mémoire, et de ce qu’il restera de nous, ou pas. C’est pour cela que, bien que roman policier ou whodunit, il est aussi, en creux, une réflexion sur notre condition et une invitation à la foi en une « mémoire transcendante », ce qui nous lie à l’intérieur et au-delà de nos vies et de nos mémoires individuelles, où que nous soyons dans l’espace, et surtout bien sûr, dans le temps…….

Encore un grand merci à vous Simone pour la finesse et l’engagement de votre lecture !:))

C’est moi qui vous remercie pour cet entretien tellement riche et approfondi, double plaisir avec d’un côté la lecture d’un très bon livre et votre rencontre qui complète si bien le propos. Merci !

Voici ICI un lien qui vous en dira plus sur Arnaud Delalande, ainsi que sa page FB

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« L’affaire Magritte » – Toni Coppers – Editions Diagonale, traduit par Charles de Trazegnies

« PROLOGUE

Paris, 10e arrondissement

Et pourtant, il était bien là, se dit Claire Collinet, lorsqu’en ce début de soirée de novembre, elle ferma sa petite galerie de la rue La Fayette et jeta un regard craintif autour d’elle.

Quelques passants. Une petite vieille qui patientait pour pouvoir traverser sans danger. Un couple qui sortait de la pharmacie.

Mais aucun homme seul.

Ce n’est pas parce qu’il n’est pas là que j’ai tout imaginé.

C’est comme l’autre, celui du mois passé.

Elle baissa le rideau de fer, retira ses clés et se résolut à traverser la rue. »

Claire Collinet est galeriste à Paris, 66 ans et bien dans sa peau, elle vit près du canal Saint-Martin et aime flâner dans la ville; mais elle a été observée par deux hommes différents, sans approche vraiment, mais depuis elle ressent un profond malaise. Jusqu’au jour où une large main va la saisir et on la retrouvera noyée. Comme Cécile Meurisse, une veuve à Jette en Belgique, noyée dans son bain. Un point commun : une lettre à côté des corps de ces femmes : une reproduction du tableau « La trahison des images » de Magritte et le texte devenu « Ceci n’est pas un suicide » avec les mêmes caractères d’écriture. Voici pour le déclenchement d’une enquête policière entre Paris et Bruxelles.

Mais si cette enquête s’avère très intéressante, il y a en toile de fond, très prégnants, les attentats de Paris avec le personnage d’Alex Berger.

Alex a démissionné de la police après avoir perdu sa femme, l’amour de sa vie, Camille, lors des attentats de Paris, au Carillon.

Depuis, le fantôme de sa femme vient le retrouver la nuit, obsédant. il l’entend arriver dans un doux bruissement, elle vient s’asseoir sur son torse, lui parle, « Regarde-moi » et Alex a le cœur qui accélère et il se réveille en état de détresse absolue. Bref, il ne peut plus travailler et finit par aller voir un psychiatre. De nombreux paragraphes relatent ce qui s’est passé ce jour-là, Alex est véritablement hanté. 

« Les entretiens avec Smits apprirent à Alex que ce phénomène avait existé de tous temps et dans toutes les cultures. Chez certains, un chat noir était assis sur eux, chez d’autres un démon, une grande silhouette noire qui les regardait avec des yeux d’un rouge ardent et, dans de nombreux cas, leur annonçait leur mort prochaine. Edgar Allan Poe en avait fait des récits d’horreur, le metteur en scène Wes Craven s’en était inspiré pour sa création, le croque-mitaine Freddy Krueger, mais un élément revenait sans cesse: la victime était incapable de bouger et devait subir, paralysée par la peur, ce qui se passait à ses côtés ou au-dessus d’elle.

Il en avait été de même pour Berger. »

Jusqu’au jour où un ancien collègue, Lucas Leroux, va l’appeler au secours pour l’enquête sur ces deux femmes retrouvées noyées car il soupçonne un certain John Novak tout juste sorti de prison. Alex l’avait interrogé plusieurs fois à la suite de son arrestation, chauffeur dans un gang de cambrioleur, il était le seul à ne pas avoir tué. 

Alex finit par accepter et va retrouver une sorte de vie, bien que buvant beaucoup et toujours hanté par Camille.

Ainsi on arrive à cette enquête étrange sous la houlette de Magritte, sa phrase ainsi modifiée, une énigme… « Ceci n’est pas un suicide ». Je reconnais qu’au début, j’ai eu du mal à entrer dans les angoisses d’Alex, mais dès qu’il a franchi le pas, réintégré son travail, repris pied dans le monde, cette enquête a été vraiment prenante. Alex, entre deux souvenirs, sera finalement happé par ces deux meurtres éloignés l’un de l’autre géographiquement, mais similaires par le message laissé. 

« Il réalisa subitement combien il avait changé ces deux dernières années: l’ami et collègue équilibré et assez sociable s’était glissé dans la peau de l’homme qui se trouvait devant l’inspectrice, un mec grossier, contrarié, ne supportant plus la moindre compagnie et visiblement irrité par cette visite impromptue. Était-ce donc cela la conséquence d’une grande perte? Tous ceux qui perdaient leur amour devenaient-ils des asociaux, des solitaires? »

Le personnage de Novak amène les premiers pas, et puis l’équipe de Lucas Leroux est très sympathique, avec deux femmes fines et perspicaces, Sara Cavani aux Tshirts expressifs – « Don’t grow up, it’s a trap  » –  et Emma Kepler. Finalement, le suspense est bien au rendez-vous, avec des incursions sur les pas de Magritte, mais aussi sur les réseaux de trafiquants de drogue. Petit tour à Fleury-Mérogis:

« Tandis que Prieux fumait, Berger observa le bâtiment. Il était énorme. Il savait depuis longtemps que Fleury-Mérogis était la plus grande prison d’Europe, mais maintenant qu’il se trouvait devant pour la première fois, il était impressionné. On aurait dit une ville, une ville assez sale avec peu de fenêtres et de grands blocs gris, en béton armé. Le bâtiment datait des années soixante et cela se voyait. »

Et on attend la fin pour savoir qui a tué ces femmes, pourquoi et bien sûr d’où vient cette référence à Magritte. Comment en dire plus… Personnages attachants, en particulier Alex et Novak.

« Il se mit alors à pleurer comme il n’avait jamais pleuré de sa vie. Son nez coulait et ses yeux crachaient des larmes et tout son corps était secoué, secoué tellement fort que son diaphragme était traversé d’élancements douloureux. Il avait l’impression de se vider, comme si une digue s’était rompue et que le chagrin se déversait en une vague interminable. »

Donc ? C’est tout, bien sûr ! Mais pour conclure, je dirais qu’on est mené jusqu’au bout pas à pas, sans hâte mais sans traîner non plus à un final qui rend ce livre très touchant, émouvant grâce aux protagonistes, autant pour l’amour fou d’Alex que pour la résolution de cette affaire qui éclaire le tout sous un angle inattendu. Sans parler du si bel hommage à Magritte car ce n’est pas simplement parce qu’une partie de l’enquête se déroule en Belgique, non, c’est bien aussi à cause de l’œuvre même de cet artiste qu’il est une sorte de guide. Vous verrez, lisez ! Belle lecture !

 

« Memory » – Arnaud Delalande- Le Cherche midi

« Prologue

Aux délices du souvenir

« La mémoire est la sentinelle de l’esprit »

Shakespeare, Macbeth,

entre 1599 et 1606

Plus vite. Plus vite, nom de Dieu.

Il glissa la lourde enveloppe de papier kraft dans la consigne automatique de la gare, referma la porte et pianota le code. Le boîtier électronique émit un bip. regardant vivement autour de lui, Marcus enfila son casque de moto et se dirigea vers la sortie. Il n’était pas tranquille; la pression n’avait pas cessé de monter depuis des semaines. Il enchaînait les insomnies. Cela ne faisait aucun doute: sa vie était menacée. Mais bientôt la vérité éclaterait au grand jour! « 

Excellente idée que cette enquête dans un établissement très spécialisé. La forme et l’écriture sont classiques et efficaces. Et une fliquette vraiment sympathique, j’ai beaucoup aimé ce personnage; Jeanne Ricœur encore en plein chagrin, elle vient de perdre son père adoptif. Le roman s’ouvre sur ses souvenirs, ceux de la toute petite fille d’un couple mal assemblé d’un père junkie et d’une mère indifférente et dure. Puis l’enterrement de son père adoptif, son papa Guy, officier de police  qui rejoint son épouse Alice, morte d’un cancer. C’est donc une orpheline au passé obsédant qui va entrer ce jour dans une clinique où un homme est retrouvé pendu. Suicide? Meurtre? C’est à cette question qu’elle sera confrontée. Alors qu’elle tente de sortir du deuil de son père adoptif.

« Tu sais…On le connaissait tous. Il va nous manquer. Mais faut que tu te changes les idées. Y a une fête au Ouis’ samedi. Tu viendras? »

Jeanne fit la moue, gênée.

« Écoute, j’en sais rien. Faudrait déjà que je récupère. Je suis pas tellement d’humeur à batifoler, là. »

Il fit une grimace à son tour.

« T’as raison, les fiches de police, ça détend! Comme tu veux. Enfin, penses-y. »

Il tourna les talons, puis lui décocha un clin d’œil.

« Tu sais quoi? J’ai hâte de retourner au front avec toi. En attendant, reprends ton souffle. »

Jeanne ne répondit pas, et replongea le nez dans ses fiches. L’image d’un poisson hors de l’eau, les ouïes palpitantes, la bouche ouverte cherchant désespérément de l’air, traversa son  esprit. »

Ce qui fait tout l’intérêt du roman, c’est d’une part cette jeune Jeanne, l’implication de Jeanne en tourment avec sa propre histoire et ses propres souvenirs, sa mémoire,  Jeanne vraiment émouvante, et d’autre part les huit pensionnaires du lieu, tous atteints du même mal, la perte de la mémoire immédiate à la suite d’un choc, accident, traumatisme. Leur mémoire à partir de ce choc s’est arrêtée aux faits antérieurs, et leur nouvelle vie quotidienne est constituée de moments, de gestes, d’actes, de paroles qui à peine vécus ou dits sont oubliés.

« Mais dites-moi, vos patients… ils, euh, ils sont en séjour ici combien de temps? Quand même pas toute leur vie? »

Nathalie demeura impassible.

« Malheureusement, plus ou moins, mais cela dépend surtout de la capacité financière de leur famille, quand ils en ont, et de la reconduction des subventions. Après la rupture, je veux dire leur accident; ils se souviennent de rituels, de règles…Ils jouent au Solitaire, au Scrabble, au Memory, des jeux dont ils connaissent les lois…Idem pour les règles sportives.[…]

« Les souvenirs de long terme sont conservés, comme je vous l’ai dit, mais ils ne peuvent en acquérir de nouveaux. L’essence de leur personnalité est conservée, mais leurs émotions sont en partie modifiées. »

Je ne vous cache pas que ça m’a perturbée, me ramenant à ma mère âgée qui est dans cet état, mais à cause de son âge. Je me suis sentie très touchée par tout ce qui est dit ici de ces troubles. Les huit personnages vivent cernés partout de notes, post-it, sur les murs, dans leur téléphone, partout, pour tout leur rappeler de leur vie constituée de pointillés, seconde après seconde…Comme je le fais pour ma mère, accrocher partout des consignes qui aussitôt lues sont oubliées. Et c’est si triste…

Donc c’est une des raisons qui m’ont fait lire avec beaucoup d’empathie la vie de ces pensionnaires, hommes et femmes qui vont tous être de potentiels suspects. Suspects car il est avéré que le pendu ne s’est pas pendu tout seul… et que donc, il y a probablement dans le groupe quelqu’un qui n’est pas atteint de ces troubles, un ou une  qui joue – bien – et qui a tué. Reste à trouver qui et pourquoi dans un huis clos assez spécial. On pense ici inévitablement à Agatha Christie. Jeanne sera menacée, car si proche du but…

« L’enveloppe lui échappa des mains et tomba dans la neige.

Jeanne se baissa pour la ramasser, lorsqu’elle entendit un pfuiit siffler à ses oreilles.

Non loin, sur la mare, une petite gerbe de glace se souleva.

Il lui fallut un quart de seconde pour comprendre.

Oh putain mais…

Dans l’instant suivant, elle se jeta au sol

On me tire dessus!

Deux autres gerbes de neige jaillirent tout près d’elle.

Pffuiiit! Pffuiiit!

Elle roula sur elle-même dans la poudreuse.

Des tirs. Des tirs au silencieux!

Panique. »

Tout l’aspect psychologique très intéressant est développé ici sans lourdeur, sur ce sujet qu’est la mémoire…ce qu’on en fait, comment elle vit, comment elle peut aussi empêcher de vivre serein, bref… une exploration assez poussée du sujet qui m’a vraiment captivée. Car Jeanne aussi, est en butte avec ses souvenirs, ceux de l’enfance.

« Elle fut bientôt de retour dans sa chambrette. Elle se glissa à l’intérieur de la salle de bains et se passa de l’eau sur le visage en soupirant. Sa main chercha deux cachets, et elle se regarda dans la glace. Était-ce le reflet qui se brouillait, comme la surface d’un lac sous les orbes réguliers d’un caillou jeté au hasard?

« Car parmi tous les souvenirs

Ceux de l’enfance sont les pires

Ceux de l’enfance nous déchirent… »

Elle s’y trouvait de nouveau, dans ce salon toujours semé d’immondices, bercé pourtant par la lumière étrange d’un coucher de soleil. Le salon de Jeanne fillette, le salon de ses trois ans. Et voici qu’une main féminine au poignet constellé de traces de piqûres lui tendait un petit cadeau, noué d’un ruban.

« Joyeux anniversaire, bébé », disait sa mère. »

Ces quelques vers de la chanson de Barbara, bouleversante, comme Jeanne est bouleversée au souvenir de cette mère.

Il y a dans ce lieu clos une drôle d’ambiance, entre ceux qui jouent au Scrabble, Myriam la jolie violoniste, toutes ces personnes qui lorgnent leurs notes sur les murs ou sur leur téléphone, dans une sorte de déambulation un rien hallucinée… et le tueur qui rôde. Je ne dis rien de plus, ce livre est en fait constitué de plusieurs enquêtes dans l’enquête policière très réussie et si la lecture est agréable et intéressante, et elle sait aussi toucher au cœur. En tous cas, il y a là une vraie réflexion sur la mémoire et les souvenirs, ceux qu’on garde et ceux dont on voudrait se débarrasser à tout jamais. J’ai été très touchée par cet aspect du roman.

Alice, mère adoptive, écoutait souvent ce morceau qui s’est gravé à jamais dans le cœur de Jeanne;

« Traverser la nuit » – Hervé Le Corre – Rivages / Noirs

« Immobiles et sombres sous l’éclairage bleuté que la pluie pulvérise sur eux, soufflant de petits nuages de condensation vite dispersés par le vent traînard qui rôde le long des voies du tramway, ils attendent là, une dizaine, transis, emmitouflés, et se tiennent à l’écart de l’homme inanimé gisant sous un banc. Ils affectent de regarder ailleurs, loin, pour apercevoir l’approche d’une rame, ou bien scrutant l’écran de leur téléphone qui leur fait un visage blafard et creux. On est au mois de mars et depuis des jours le crachin fait tout reluire d’éclats malsains, de lueurs embourbées. »

Le genre de livre qui me laisse pantoise tant c’est brillant, tant c’est puissant. L’année, côté lecture j’entends, commence bien, très bien.

Hervé Le Corre est impitoyable avec un livre d’une noirceur sans défaut, un noir plus noir que noir et néanmoins d’une profonde humanité, au sens complexe, creusé, ce qui compte en nous de douleurs, de rancunes, de chagrins, de joies et d’amours aussi, de failles où se glissent des tendresses inattendues. C’est magnifique.

Trois personnages principaux, Jourdan le flic, Louise la jeune mère et un tueur fou et obsessionnel. Il ne faut pas omettre tous les autres, ciselés, jamais lancés dans l’histoire comme ça, pour rien. Non, on a là un travail d’orfèvre absolument bouleversant. J’ai fini cette lecture il y a deux semaines sans parvenir à en parler, trop touchée, émue, attachée à Jourdan et puis à Louise, cette jeune mère d’un petit Sam, ces deux êtres qui en ont bavé à cause d’un compagnon et père violent et menaçant. Louise qui par la grâce de la naissance de Sam est sortie de son existence à la dérive vit dans un état d’anxiété permanente. Et Jourdan en est  profondément secoué, entre colère et compassion, mais veut venger et sauver Louise et Sam, c’est un but qui le tient debout.

 » Jourdan ne sait pas ce qui mène les hommes vers leur chute. Il ne veut plus savoir. Alors la colère comme seule réponse aux questions impossibles. Comme ultime recours au fond de l’impasse.

La colère parce qu’au moins on se sent vivre, parce que ça fait moins mal que la tristesse.

Il sort de l’immeuble sous la pluie, dans le vent, et il offre son visage au mauvais temps et il regarde le plafond gris qui lui crache à la gueule. »

 

Je ne sais pas s’il est légitime de ma part de commenter un tel ouvrage, même en écrivant ça me noue la gorge. Autant de talent, autant de justesse et de lucidité sont admirables. Comment rendre vraiment grâce à un tel livre. C’est donc pourquoi je vais exprimer ici ce que j’ai ressenti, avec quelques extraits.

L’ambiance, c’est beaucoup de pluie, de nuit, de trottoirs, la police qui ramasse un clochard alcoolisé sous un banc devant des gens qui font mine de ne pas voir, attendant leur bus, la police qui découvre des cadavres de jeunes femmes, d’enfants –  une famille décimée – 

« Alors, il entre en enfilant ses gants. Reste avec elle, entend-il dire Elissalde à Corine. J’y vais. Il repousse la porte derrière lui.

Les corps des enfants étendus contre le mur mènent à la salle de bains, où la mère a été abattue sortant de la douche, sans doute parce qu’elle  a entendu les détonations malgré le petit poste de radio posé sur un placard qui débite encore ses bavardages. Jourdan éteint la radio. »

d’autres jeunes femmes encore dépouillées de leurs bijoux, montre, sacs, assassinées; l’ambiance ici c’est ce qu’il y a de pire dans nos sociétés, des addictions, de la haine, de l’abandon, du mépris et de la violence et de l’indifférence, mais aussi la tentation du bien avec Jourdan et plusieurs autres, avec cette Louise si attachante, et son petit Sam qui se dresse pour protéger sa mère. L’ambiance, c’est aussi les êtres qui vont chercher au fond d’eux le courage de continuer à rendre justice. Malgré tout.

Jourdan et tous ceux qui l’entourent sont à la peine. Parce qu’à évoluer dans un tel monde, combien de temps peut-on tenir si près du pire des hommes, si près de la mort, de sa puanteur, de son injustice et de sa violence? C’est Louise surtout dont la vie va mettre Jourdan en colère, Louise, cette jeune femme qui vit en faisant des ménages chez des vieux – oh pardon des personnes âgées, des…seniors ? – , certains gentils d’autres méchants et vétilleux, ni plus ni moins que les autres. Car on le sait, l’âge ne change rien à l’affaire. Louise est harcelée par son ex qui l’a cognée et qu’elle a fichu dehors sans parvenir à s’en défaire; il est là avec ses messages, ses coups de poing contre la porte, son omniprésence menaçante. Pauvre Louise avec son petit Sam, son « petit magicien », qui du haut de ses quelques années se veut le héros de sa maman, et il l’est véritablement.

« Louise l’invite à s’asseoir, lui offre quelque chose à boire. Jourdan refuse, elle n’insiste pas. Il lui demande ce qu’elle a à lui dire.

-Je veux que ça s’arrête. Je veux sortir Sam de tout ce bordel. Il avait pris ce couteau parce qu’il voulait tuer Lucas si jamais il revenait. Un gamin de huit ans ne doit pas avoir ce genre d’idées en tête. Et puis je ne vous ai pas tout dit. Je sais où trouver Lucas. Enfin…Je sais où on peut le trouver. »

Elle masse son épaule. Elle dit qu’elle a travaillé toute la journée et qu’elle a mal partout. Elle dit que sa vie n’est qu’une suite de jours semblables éclairés seulement par la présence de Sam, colorés par les dessins qu’il rapporte de l’école. Seuls les moments qu’elle peut voler avec Sam comptent vraiment. »

Et puis il y a un tueur fou, celui des jeunes femmes dépouillées de petites choses, un type ordinaire en apparence dont on va apprendre peu à peu qui il est. Et puis il y a le mari fou qui tue toute sa famille. Notre monde, qu’on le veuille ou non. Mais l’auteur offre des moments d’une infinie douceur pour Louise et Sam avec l’amitié bienveillante, aimante de Naïma. Et un Jourdan superbe et digne dans sa grande colère. Je vous laisse rencontrer tout ce monde, toute cette équipe policière, et aussi Marlène,

« Elle ne le quitte pas des yeux. Il aimait tant qu’elle le regarde. Il se sentait alors comme sous un soleil de printemps, cette douceur saupoudrée d’or. Il s’étonnait qu’une telle femme ait un jour posé les yeux sur lui et continue de le faire. Il aimait tant la regarder lui aussi. »

Iliana et Barbara, mais en tous cas, chaque personnage est peint avec une grande finesse.

Cette histoire se déroule à Bordeaux, comme quoi tout peut arriver à peu près partout, sous des dessus proprets, des dessous crasseux. Hervé Le Corre ne fait aucune surenchère, les violences familiales et conjugales

« Parfois , maman vient se coucher contre lui, le caressant dans son sommeil, mais aujourd’hui elle le laisse tranquille.

Au soir bâché d’anthracite, en partant, il pose sur le buffet, sous une lampe verte à l’abat-jour fatigué, le paquet de cigarettes qu’il a trouvé dans le sac de la fille. Il sait que ça lui plaira. »

 Et leurs dommages collatéraux qui occupent une grande partie de l’histoire sont, on le sait, chose commune. Et les SDF, les paumés, les défoncés avec leur cortège de drames. Face à ce monde, Jourdan, toujours fatigué mais toujours en colère et toujours sensible à l’injustice brandit son humanité un peu désespérée. La vie de cette brigade de police est édifiante, avec des portraits de femmes et d’hommes tous au bord de quelque chose, que ce soit l’indifférence ou la nausée, la fatigue mortifère ou l’excès de nervosité, le dégoût et la colère.

« Dans le couloir, des cris, des bousculades. L’un des types résiste, se débat. Ils sont deux flics qui luttent avec lui. Sa tête heurte le chambranle d’une porte et il se calme, groggy, le visage en sang.

Jourdan se lève en s’efforçant de ne pas voir la pièce tourner autour de lui. Il s’appuie à la table pendant que Bernie range les documents d’identité. En rejoignant la sortie, il aperçoit dans deux pièces le chaos provoqué par la perquisition. Mise à sac. Scène de guerre. Il y foutrait bien le feu. »

Que dire sinon que ce roman qui jusqu’à la toute fin se lit en immersion totale, avidement, ce livre parfait en tous points à la toute fin nous plonge dans le noir le plus absolu. Une écriture sobre qui touche au cœur, un immense talent.

Arrivant très en retard sur les articles de presse et ceux des autres blogs, je tiens surtout à exprimer mon admiration et même ma reconnaissance à Hervé Le Corre et à son éditeur de m’avoir offert une lecture si puissante et marquante. Autant d’émotions. Autant de beauté –  mais oui, aussi –  merci !

Gros coup de foudre, le second de cette année débutante. La photo de couverture est formidablement bien choisie. Visage noyé de pluie et rimmel qui pleure.

Coco évoque « Reservoir dogs » et Elissalde fredonne « Stuck in the Middle with You