« Lumière d’été, puis vient la nuit » – Jón Kalman Stefansson – Grasset / En lettres d’ancre, traduit par Éric Boury

« Nous nous apprêtions à écrire que la particularité du village consistait précisément à n’en avoir aucune, or cette affirmation n’est pas tout à fait juste. Certes, il existe d’autres lieux où la plupart des bâtiments ont moins de quatre-vingt-dix ans, des ports de pêche qui ne peuvent s’enorgueillir d’être le berceau de quelque célébrité, d’aucun individu qui se serait illustré en sport, en politique, en littérature ou dans le domaine du crime. Il semble cependant qu’il y ait un point par lequel notre village se distingue des autres – nous n’avons pas d’église. Non plus que de cimetière. « 

Je n’avais rien lu de Jon Kalman Stefansson depuis sa trilogie qui m’avait enchantée, et le voici de retour sur ma bibliothèque avec ce roman, une chronique villageoise très réjouissante, désordonnée, ébouriffée et ébouriffante par le vent et la poésie, la fantaisie, l’intensité charnelle et même la portée philosophique. J’en ai dit ça à une amie en privé:

« Ce roman de Stefansson est très drôle, beaucoup de sensualité /sexualité à l’islandaise, des grands hommes, de grandes femmes, pas forcément belles, mais sensuelles, du vent, des fantômes et de la philosophie »…mais je ne vais pas faire si court tout de même !!! »

C’est une lecture réjouissante pour le cœur et pour l’esprit, pleine d’humour et de beauté, comme on en a tant besoin en ce moment. Ce livre nous fait respirer la vie à grandes goulées fraîches et vivifiantes. Les descriptions sont extraordinaires, on y est, on y marche, on y observe la nature et les habitants, et on entre dans leurs vies, dans leur décor dessiné avec un bel humour indulgent. Cet extrait donne bien le ton de l’écrivain, entre une ironie tendre et mine de rien un regard critique sur les sociétés modernes.

« On trouve ici quelques dizaines de pavillons, pour la plupart de taille moyenne et dessinés par des architectes sans âme ou des technocrates, on ne peut que s’étonner du peu d’exigences que formulent les gens auprès de ceux qui déterminent à ce point l’apparence de leur environnement. Il y a  également trois petits immeubles de six appartements et quelques jolies maisons en bois datant de la première partie du vingtième siècle.  La plus ancienne, âgée de quatre-vingt-dix-huit ans et construite en 1903, est tellement vermoulue que les grosses voitures freinent à fond quand elles passent devant. Les bâtiments les plus importants sont les Abattoirs, la Laiterie et l’Atelier de tricot, tous parfaitement dénués d’élégance. En revanche, on a construit il y a cinquante ans une jetée en ciment qui avance dans la mer, un ponton au bout duquel on s’amuse à uriner, le bruit du jet qui tombe dans l’eau est très distrayant. »

Suit un panorama sur la géographie des lieux, le fjord, les oiseaux dans les tourbières, le soleil couchant, et

« Avez-vous jamais réfléchi au nombre de choses qui tiennent au hasard, toute la vie peut-être? C’est une pensée rudement déplaisante, le hasard est souvent aveugle, ce qui réduit notre existence à un ensemble de tâtonnements, cette vie qui semble aller dans toutes les directions et s’achève le plus souvent au beau milieu d’une phrase – peut-être est-ce justement pour cette raison que nous allons vous raconter les histoires de notre village et des campagnes environnantes. »

Ce texte, dont le narrateur est « nous », est tellement brillant qu’il est bien terne d’écrire à son propos. Reprenant le livre – sur la liseuse – je serais prête à m’y plonger une fois encore. Respirer l’air frais de ce petit coin d’Islande, où on croise des personnages formidables ainsi le premier, l’Astronome, directeur jeune et élégant de l’Atelier de tricot qui va se métamorphoser en collectionneur de livres d’astronomie anciens et en latin, qui vont arriver chez lui par caisses entières, Galilée, Copernic, Kepler,…métamorphose après un voyage à la capitale. On va écouter ce qu’il advient de cet homme, de son fils et de l’Atelier. Ce chapitre présente ainsi les femmes qui travaillent dans cet atelier du tricot, et tout un essaim de personnages. On va les retrouver au fil des pages, sous un focus ou pas, mais vont s’égrener des vies à l’apparence banale et pourtant non, mais non, vraiment pas ! Cet auteur a le don de faire de chacun une figure importante, imposante aussi, et ces êtres tissent le réseau de cette communauté villageoise. On va de ferme en ferme, au café, à l’Atelier et à la Poste

« Il arrive toutefois que nous, qui vivons à l’écart, loin de la route nationale numéro 1, nous assoyons pour rédiger une missive que nous portons ensuite à la poste. Cela fait plaisir à Ágústa qui a l’impression d’être utile, en outre, une sensation délicieuse nous envahit, un peu comme lorsque nous nous souvenons du temps où on buvait un Coca avec une paille en réglisse, comme quand nous allons au Musée National ou que nous rendons visite à une vieille tante; parce que, alors, nous faisons œuvre de loyauté envers le passé. »

Il y a beaucoup d’agriculteurs, des géants maladroits, des femmes hautes et larges, sensuelles et gourmandes, mais seules et frustrées, ainsi Þuríður :

« Elle a trente- cinq ans, elle mesure un peu plus d’un mètre quatre-vingts, elle est forte sans toutefois être grasse, à cause de sa taille, certains hommes se sentent gênés à l’idée de danser avec elle, depuis plusieurs années, elle réfléchit à quitter le village, à s’en aller pour assouvir ce désir brûlant et irrépressible qui la prive désormais de sommeil et commence à saper sa joie de vivre. »

Il y a des amours interdites qui bravent et le temps météorologique et le temps du calendrier. Des amours tenaces qui jamais ne se résignent à mourir. Des fantômes, des rêves, et l’amour toujours, souvent inopiné, parfois sur des braises promptes à mettre le feu.

Beaucoup de sensualité, Elisabet et sa robe de velours noir, qui attise la jalousie des commères  » sa voix était aussi soyeuse et sombre qu’une robe de velours noir »…

Cette sensualité est exacerbée par le climat rude et par l’isolement, par le peu d’événements qui surviennent, et tout est conté avec finesse, intelligence mais également avec une trivialité joyeuse et même effrénée. Parfois, tout est calme

« La mer est profonde, elle change de couleur, on dirait qu’elle respire. Heureusement qu’elle est là, parfois, les journées s’écoulent sans que rien ne se passe, alors, nous observons le fjord qui bleuit, qui verdit puis s’assombrit comme une apocalypse. Mais s’il est vrai que l’immobilité est le rêve secret de la vitesse, nous devrions peut-être créer ici une maison de repos qui accueillerait les citadins souffrant de stress, non seulement ceux de Reykjavik, mais aussi de Londres, de Copenhague, de New York ou de Berlin. Venez donc vous ressourcer dans un lieu où il n’arrive jamais rien, où rien ne bouge en dehors de la mer, des nuages et de quelques chats domestiques.« 

Ce village est humain, il y a donc de la colère, de la jalousie, comme dans mon passage préféré, le chapitre « Un synonyme d’apocalypse » où l’épouse de Kajman se venge de son infidélité. Ici, le début de la rage qui va animer Ásdís, avant un chapitre de furie vengeresse, formidable et impitoyable

« Tout allait dans le même sens.

Son degré de certitude est passé de quatre-vingt-seize à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, le un pour cent manquant voletait comme un brin de paille en surplomb du précipice. Cela dit, un brin de paille n’a jamais retenu quiconque bien longtemps, la chute est imminente, le vide vous happe. Non, ce n’était pas une maladie mortelle, mais un simple adultère, banal et répugnant.

     Adultère, le fait de violer son serment de fidélité, et  d’avoir des relations sexuelles avec une personne autre que son conjoint, infidélité – synonyme d’apocalypse. »

La vengeance s’accomplit au son poussé à fond de l’autoradio de la Dodge, Elvis Presley , « One thing I know, I loved you like a baby »

Et puis pour ce qui est de la sexualité « à l’islandaise », c’est juste façon de parler, cette chose là est assez semblable aux 4 coins du monde, non ? Non. Ici, c’est bien « à l’islandaise » et vous savez ce qu’il vous reste à faire si vous voulez vous initier. J’ai lu bien peu de scènes d’ébats sexuels aussi réjouissants ! Tout ça est beau et sauvage, et tant pis pour l’adultère, mais bon, ce ne sera pas sans conséquences pour Kjartan

« Il vendit sa terre, il vendit chaque brin de paille, il vendit chaque touffe d’herbe, il vendit la colline derrière la maison, il vendit toutes ses cachettes, tous les lieux secrets de son enfance et la vue sur le fjord immense parsemé d’îles et d’écueils, il vendit ses bêtes, ses machines et ses bâtiments, puis la famille s’en alla. Comment s’y prend-on pour faire ses adieux à une montagne, comment se défaire des touffes d’herbe, des brins de paille et de petits cailloux devant la maison? »

Très très beau livre, réjouissant, drôle, tendre, intelligent et que les accidents n’épargne pas non plus, dans lequel on sent une grande tendresse de l’auteur pour ses personnages. Un magnifique séjour dans ce village islandais, avec des femmes et des hommes qu’au final on aime tous. J’ai eu la sensation à cette lecture – et en revenant dessus pour écrire – que mon cœur battait plus vite, plus fort…Vraiment un livre qui fait du bien, un hymne à l’amour joyeux, une ode à l’amitié et à la vie, une invitation, une incitation à vivre de toute urgence et une foule de questionnements 

« Le temps passe, nous vivons, puis nous mourons. Mais qu’est-ce que la vie? La vie, c’est quand Jónas pense à la courbe de l’aile d’un oiseau, c’est quand il s’endort, bercé par la respiration profonde de Þorgrímur, oui, c’est tout à fait ça, mais pas uniquement. Et quelle est la largeur de l’espace qui sépare la vie de la mort, d’ailleurs, cet espace existe-t-il, et si oui, quel nom lui donner? Doit-on le mesurer en kilomètres ou en pensées, certains peuvent-ils se glisser dans cet interstice – où ils avanceraient et reculeraient à leur guise?

Un matin de janvier en fin d’années 90 dans l’Entrepôt, on écoute Massive Attack en compagnie de Davið

9 réflexions au sujet de « « Lumière d’été, puis vient la nuit » – Jón Kalman Stefansson – Grasset / En lettres d’ancre, traduit par Éric Boury »

  1. Vivifiant ! Bol d’air !Voilà les mot qui me viennent ! Comme un vent iodé, frisquet et joyeux qui viendrait rafraichir nos vies rétrécies, un peu molles et anémiées ! La vie, la vie qui exulte ! On en rêve ! Je prends ! Merciiiiiiiiiiiiiiiii

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  2. Ping : Lumière d’été, puis vient la nuit | Coquecigrues et ima-nu-ages

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