« Distance » – Ivan Vladislavić – éditions Zoé, traduit par Georges Lory

« Joe

Fin 1970, au cours du printemps austral, je suis tombé amoureux de Mohamed Ali. Cet amour, cette sorte d’amour intense et inconditionnel que nous appelons le culte du héros, fut mis à l’épreuve dès la nouvelle année, lorsqu’Ali rencontra Joe Frazier au Madison Square Garden. J’étais au lycée à Verwoerdburg, qui me semblait aux antipodes du ring, mais je lisais la moindre nouvelle concernant cet événement majeur et je ne doutais pas un instant qu’Ali allait gagner. Mais il fut battu pour la première fois de sa carrière professionnelle.

Ce doit être ce tapage inédit avant le match Ali-Frazier qui m’a transformé en fan, comme tant d’autres qui jusqu’alors n’avaient montré aucun intérêt pour la boxe. Le « Combat du siècle » fut l’un des premiers spectacles mondialisés, un affrontement hollywoodien qui enflamma l’imagination publique comme jamais auparavant. Selon le reporter Solly Jasven, c’était aussi important pour le Wall Street Journal que pour le magazine Ring, suscitant ce qu’il nomma un emballement de gros sous. »

Eh bien…Un livre très difficile à décrire vraiment, très difficile d’en parler. Alors je vais procéder avec ce qui s’est passé quand je l’ai eu en mains.

D’abord il y a cette formidable couverture, cette photo en noir et blanc cernée de rose fluo. C’est une photo de Bahram, qui met en scène Cassius Clay/Mohamed Ali face à ce jeune garçon souriant. Cette photo en pose dit assez bien le tempérament du boxeur, jeune ici – c’est en 1963 – il a 21 ans, son visage est presque aussi juvénile que celui du petit garçon qui sourit, si fier d’être face à ce personnage mythique. J’adore cette photo, même posée elle est comme un jeu entre les deux garçons…

Donc il y a cette couverture, et puis on entre dans le cœur du sujet et là, ça se corse.

C’est pour moi le troisième roman lu dans lequel la boxe est très présente. Curieusement, j’ai énormément aimé les précédents, comme celui-ci. Curieusement parce que franchement la boxe à voir ne m’intéresse pas du tout; même si ce sont deux personnes qui se cognent pour « jouer », ça reste un sport violent qui m’ennuie. Mais décrite sous une plume de talent, c’est autre chose. Ce livre-ci, plus que sur les descriptions des combats ou des entraînements, est centré sur Cassius Clay, dont évidemment je connais le nom. Pour le reste, si ce n’est que ce fut un grand champion qui aimait le spectacle, j’ignorais à peu près tout de lui. Le spectacle et des vers plutôt moyens

« Si Evel Knievel peut faire un tel bond / Je peux de Foreman botter le croupion. »

 et des tirades fanfaronnes:

« Boxer était une sorte de répartie physique, la joute verbale une forme d’entraînement.

Cette phrase continue à m’électriser:

Je suis lyrique, futé et affûté. »

« Je ne connais pas la peur…Je me mesure aux alligators et aux baleines. L’autre jour j’ai assassiné un rocher et j’ai blessé une pierre. »

Il est ici un axe autour duquel gravitent Joe et Branko, deux frères. Branko est l’aîné et aime le vélo, rêve de remporter le Tour de France. Quant à Joe il est fan total de Cassius Clay. Des frères, différents, parfois éloignés, ils sont l’argument de l’auteur pour parler un peu à distance – en apparence – de cette Afrique du Sud des années 70, dans une famille blanche de la classe moyenne, une famille semble-t-il sans préjugés forts, une famille plutôt sympathique; j’ai beaucoup aimé ce couple et les deux garçons, ils sont drôles, gentils, intéressants. La mère écoute :

Parfois, de petits détails montrent qu’il y a tout de même quelques points de butée « culturels », comme le père qui continue à appeler le boxeur par le nom de Cassius Clay, refusant Mohamed Ali. C’est assez fin, mais c’est là. Et le livre parle bien, de façon constante, toujours par le biais du boxeur, de la ségrégation qui règne. (pages 254, 255).

Joe est écrivain, est devenu écrivain. Enfant, adolescent, il a accumulé des cartons entiers de documents sur son idole, principalement des coupures de presse, et il a constitué des cahiers, Ali I, Ali II, Ali III…Il demande à Branko une contribution aussi, lui demande de l’aider…

« Branko

Mon frère veut que je raconte son histoire. Est-ce la mienne? La nôtre? Une histoire peut-elle appartenir à égalité entre deux personnes ? Peut-être ai-je besoin de répondre à cette question avant d’en avancer une autre. Par où commencer?

Je suis courbé sur mon manuscrit posé sur le comptoir de la cuisine, le pressant comme si je voulais le couler dans le granit. Rien ne vient. Je devrais travailler sur ordinateur, comme un homme d’aujourd’hui, mais je ne peux pas sortir Joe de mon crâne: il occupe mon corps, me squatte les muscles, et me voilà figé sur mon siège, le poing crispé, le crayon en l’air, l’oreille penchée vers la page. Ce manuscrit est un devoir de famille en attente. »

Et on verra à la fin ce qu’il va advenir de ces deux garçons devenus des hommes. C’est une belle histoire que celle qui lie ces deux frères, une histoire qui après des périodes de relations distendues va se resserrer dans des circonstances particulières.

Il m’est absolument impossible de raconter plus que ça. Mais ce que j’ai vraiment aimé ici, outre la construction du roman – à deux voix – c‘est le regard sur la presse, les médias de ces années 60/70 pour lesquels l’écriture était essentielle. Mais pas simplement une écriture factuelle, il y avait aussi une forme de lyrisme, de l’humour et du vocabulaire choisi, il fallait partager le suspense, la violence, les coups, la sueur, la danse sur le ring…. Tant dans les journaux qu’à la radio, ça laissait la place à l’imagination du lecteur ou de l’auditeur. La télévision était loin d’être si courante que quelques années plus tard, et la place au rêve passait par les mots entendus ou lus. Enfin, il me semble avoir compris ici qu’il y avait une intention de l’auteur de dire quelque chose de cet ordre. Exemple avec cet article à propos de Chuck Wepner, en 1975 :

« Richard Walker avait brossé un portrait enlevé du Saigneur de Bayonne, comme le surnommait le monde de la boxe:

« Wepner vient du côté sinistre et glauque de la boxe américaine. Il a versé des seaux de sang, surtout le sien, au cours d’une décennie de matchs à 500$ dans des villes d’aciéries sales. Il n’a jamais pu laisser son boulot quotidien, et sa femme Phyllis est aussi salariée…Wepner ressemble à ces photos de boxeurs du XIXe siècle – un gros jambon avec des bacchantes, le visage constellé de points de suture comme une vieille chaussette. Il a fallu le recoudre à cent vingt endroits après son seul match contre Sonny Liston en 1970 . »

Enfin, j’ai aimé voir grandir Joe et Branko, proches gamins, indéfectiblement frères quand la vie l’exigeait. Ce petit passage que j’adore, si parlant ( page 257 ): 

« Tant de papelards dans les archives de Joe, et si peu de lui. Dans ces centaines de pages d’articles, dûment découpés et collationnés, il n’y a pas une phrase de mon frère. Pour être précis, il y en a une. Avant que je referme la boîte Easy Care et que je la range au fond d’une commode, je feuillette l’album Ali II. La voilà. Un article maussade de Canale, intitulé « Clay n’est pas grand ». Dans l’espace au-dessous, en écriture script au stylo-bille qui n’a rien du griffonnage au crayon, se trouve la réplique de mon frère: Parle pour toi !« 

Joe est particulièrement attachant, lui et sa tentative d’une œuvre autour de ce boxeur toujours prêt au bon mot, à quelques vers moqueurs, à la fanfaronnade, ce boxeur qui change de nom, veut aller combattre – sur un ring –  en Afrique et aider ses sœurs et frères de couleur. Mais qui au fond va parfois louvoyer avec ça pour ne pas mettre en jeu ses intérêts personnels. Dites-moi si je n’ai pas bien compris.

Cette lecture est très dense et parfois je pense m’y être un peu perdue, ce qui n’enlève rien au charme de cette lecture, – voire en ajoute – je l’ai suivie avec une certaine nonchalance parfois, pour me laisser imprégner de l’écriture, belle, riche, pleine de douceur quand les frères sont observés. Pleine de tendresse dans les scènes familiales. La manière de parler des vacances, le père chauffeur de taxi, la mère qui aime chanter, coudre… Pleine de vigueur et d’humour dans les pages qui relayent la presse du temps et la geste du grand Mohamed Ali, ce grand champion qui sera saisi par la maladie de Parkinson à la fin de sa vie ( il meurt en juin 2016 ).

Est-on obligé de tout comprendre en lisant ? Parfois on est rempli plutôt d’une atmosphère, d’un ton, d’une couleur, et on se laisse aller ainsi dans le roman et on en tire un plaisir, le nôtre, et on a raison; enfin je trouve…et je le revendique même.

« Cela me revient maintenant: Joe et moi avions discuté de son livre. Je lui avais dit que tout ce qu’il voulait savoir sur Ali figurait sur le Net. Il a plaidé une fois de plus en faveur de ses archives. « Leurs mérites sont inversement proportionnels à leurs limites, avait-il dit, leurs vertus sont d’être pleines de trous. »

Tu avais raison, frérot. »

J’ai beaucoup aimé ce livre, tout y est à sa place, et si je devais rajouter une chose, c’est aussi bien sûr en filigrane constant une page sur l’Afrique du Sud de ces années-là, mais à vous de saisir, en lisant, toute cette richesse thématique.

Coup de cœur pour Joe et Branko.

Dernières lignes, Branko :

« Maintenant qu’Ali est mort et enterré, toutes les chaînes de télé débordent des images des prochaines élections américaines. Cette campagne sans fin. Cela dure depuis des mois, comme la série Survivor, et cela atteint un point où je me moque de celui qui quittera la tribu.

La nuit dernière, je regardais Trump à la télé dans son costard de magnat, avec sa grande cravate rouge comme une flèche pointant vers sa pine, tirant sur des gens dans l’auditoire avec son doigt, son petit cinq coups, toi, oui, toi, ce sera formidable, les gars. Le voilà avec une autre personne.C’est Don King, couvert d’insignes à son revers, empoignant une brassée de drapeaux, comme un vendeur à l’entrée d’un stade, ou l’ambassadeur d’un pays pauvre dont personne n’a jamais entendu l’indicatif téléphonique. »

Branko écoute des musiques de films en conduisant, il aime les grands thèmes, comme celui-ci (que je dédie aussi à mon amie Fabienne, souvenir commun … )

« J’aime les grandes envolées, leur effet théâtral : la façon dont la musique transforme le jour le plus terne en drame. »