« Le diable, tout le temps » – Donald Ray Pollock – Le Livre de Poche ( Albin Michel ) , traduit par Christophe Mercier

« Prologue

En un triste matin de la fin d’un mois d’octobre pluvieux, Arvin Eugene Russel se hâtait derrière son père, Willard, le long d’une pâture dominant un long val rocailleux du nom de Knockenstiff, dans le sud de l’Ohio. Willard était grand et décharné, et Arvin avait du mal à le suivre. Le champ était envahi de plaques de bruyère et de touffes fanées de mouron et de chardon, et la brume sur le sol, aussi épaisse que les nuages gris, montait aux genoux du garçon de neuf ans. Au bout de quelques minutes, ils tournèrent dans les bois et suivirent une étroite coulée de cerf qui descendait la colline, jusqu’au moment où ils parvinrent à un tronc couché dans une petite clairière, vestige d’un grand chêne rouge qui était tombé bien des années auparavant. Une croix usée par les intempéries, faite de planches prises à la grange en ruines derrière leur ferme, penchait un peu vers l’est dans la terre meuble à quelques mètres en dessous d’eux. »

Ma rencontre avec Donald Ray Pollock s’est faite avec « Une mort qui en vaut la peine ». Voici aujourd’hui, qui attendait depuis longtemps, le roman qui fit surgir cet auteur avec force parmi les grands noms du roman noir, et oh…quel talent immense. Pour être noir, ça l’est, noir de noir, et quelle écriture  !

Tout est dans cet assemblage précis entre une histoire crasseuse et triste et une écriture ciselée, mêlant langage grossier et narration délicate, oui, délicate. Comme ce début, le prologue qui pose deux des personnages parmi ceux qu’on va croiser dans des maisons délabrées, dans de vieilles voitures qui grincent et toussent, sur des routes d’où on peut saisir un chemin pour commettre des atrocités à l’abri des regards, dans des bars où des gamines aux yeux tristes et au corps déjà vieilli servent des hommes concupiscents. 

Aucun jugement dans le ton, mais Donald Ray Pollock nous raconte et nous encaissons et nous choisissons notre camp… ou pas d’ailleurs parce qu’il est bien difficile de se fixer. Toutes les notions apparentées à une morale de n’importe quelle sorte, toute notion de Bien est absente; déroutée, dévoyée, cette notion n’est plus que prétexte à justifier des actes douteux. Et ceci explique bien ce titre, « Le Diable, tout le temps », le grand gagnant.

« Tandis qu’il était assis, devant le large bureau de chêne, en face de l’homme de loi qu’il écoutait jacasser, Willard pensait au tronc à prières qu’il avait installé dans les bois, à la paix et au calme qu’il lui procurerait quand il serait rentré, qu’il aurait dîné, et qu’il irait y faire un tour. Parfois, dans sa tête, il répétait même une prière qu’il y disait toujours après sa visite mensuelle au bureau de Dunlap: « Merci, mon Dieu, de m’avoir donné la force de ne pas serrer entre mes mains le gros cou d’Henry Dunlap. Et que ce fils de pute obtienne tout ce qu’il peut souhaiter, même si, je dois l’avouer, Seigneur, j’aimerais un jour le voir étouffer dessous. »

Malgré tout pour moi, il y a Arvin et Sandy, ces deux – là m’ont touchée. Tout dans leur vie est affaire de hasards malheureux, être né dans telle famille, y avoir été aimé ou pas, avoir des rêves ou y avoir renoncé, vouloir sa revanche, sa vengeance ou pas, savoir à un moment donné prendre le bon chemin…ou s’avancer effrontément sur le « mauvais » si on peut estimer que dans ce décor, il y ait un bon chemin sans embûches.

De 1945 à 1965, on suivra ainsi le destin d’Arvin, celui de Sandy, on rencontrera brièvement des adolescentes de 16 ans usées, des salauds qui les exploitent, et puis, omniprésents, des pasteurs, vrais ou faux, croyants ou pas, qui surtout restent des hommes pleins de frustrations qui les rendent immondes et misérables. Comme Roy et Theodore:

« Après avoir été mordu par l’araignée, Roy passa la plus grande partie de son temps cloîtré dans la penderie de sa chambre, à attendre un signe. Il était persuadé que le seigneur l’avait forcé à ralentir afin de le préparer à de plus grandes choses. Quant à Theodore, le fait que Roy saute cette salope était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Il commença à boire et à passer la nuit dehors, jouant dans des clubs et des bouis-bouis illégaux dissimulés en pleine cambrousse. Il apprit des dizaines de chansons coupables qui parlaient de femmes infidèles, de meurtres de sang-froid et de vies gâchées derrière les barreaux. En général, celui en compagnie de qui il avait terminé la nuit, qui que ce soit, le déchargeait ivre et couvert de pisse devant la maison, et Helen devait sortir à l’aube pour l’aider à rentrer tandis qu’il la maudissait et maudissait ce soi-disant prédicateur qui la sautait. Elle finit bientôt par avoir peur des deux hommes, et elle changea de chambre avec Theodore, le laissant dormir dan sle grand lit à côté de la penderie de Roy. »

Certains pauvres et roublards, d’autres humainement vides, cyniques et même pervers. La religion ici en prend pour son grade, avec déjà dans le prologue cet autel à ciel ouvert où Willard traîne son petit garçon et fait des sacrifices en voulant ainsi sauver sa femme malade.

La construction, en une sorte de chemin au fil du temps et des générations, fait se croiser des personnages qui vont se percuter à un moment ou un autre. Parmi eux, Arvin et puis le duo infernal Carl et Sandy, bien pire que celui de Bonnie and Clyde, croyez-moi. Ils prennent en stop un brave garçon qui massacre Ring of fire, Johnny Cash : 

Ce livre pourrait être insoutenable, mais il y a l’écriture qui arrive à nous tenir la tête hors de ce marigot saumâtre avec des moments de lumière, surtout avec Arvin, garçon sensible au cœur inassouvi épris de justice et empli de chagrin. Un jeune homme coincé dans un piège qui l’a saisi si jeune qu’il est devenu partie de lui-même.

« Arvin se retourna une dernière fois vers le tronc couvert de mousse et les croix grises pourrissantes. Il ne reverrait jamais cet endroit ; sans doute ne reverrait-il jamais non plus Emma et Earskell, d’ailleurs. il fit demi-tour et prit la direction de la coulée de cerf. Quand il arriva au sommet de la colline, il frôla une toile d’araignée et sortit des bois obscurs. Le ciel sans nuage était du bleu le plus profond qu’il ait jamais vu, et le champ semblait flamber de lumière. On aurait dit qu’il s’étendait à l’infini. Il commença à marcher vers le nord, en direction de Paint Creek. En se dépêchant un peu, il pourrait être sur la 50 dans une heure. Avec un peu de chance, quelqu’un le prendrait. »

Un livre dur, impitoyable et souvent poignant par cette dureté même. Donald Ray Pollock, grand parmi les grands. Je termine avec cette phrase, emblématique:

« Quand du whisky ne lui coulait pas dans les veines, Willard se rendait à la clairière matin et soir pour parler à Dieu. Arvin ne savait pas ce qui était le pire, la boisson ou la prière. »

9 réflexions au sujet de « « Le diable, tout le temps » – Donald Ray Pollock – Le Livre de Poche ( Albin Michel ) , traduit par Christophe Mercier »

  1. Tu m’as convaincue ( encore un fois 🙂 )! J’hésite presque chaque fois que j’ai un de ses en mains à la bibliothèque, je sais qu’on le compare un peu à William Gay, Tom Franklin, Daniel Woodrell, Ron Rash…, les grands écrivains du « southern gothic literature », mais quelque chose m’a toujours non pas fait peur, ou si, peur d’être déçue… Car c’est ce que j’aime chez ces écrivains que j’ai cité ci-dessus, c’est leur don de décrire avec tant de beauté les situations les plus sordides, les plus moches, glauques dans leurs romans ( je pense surtout à « Twilight », une merveille de William Gay avec des envolées poétiques, une écriture d’une rare beauté qui m’a vraiment touchée )! La prochaine fois que je commande un paquet à la bibliothèque, le diable sera de la partie ;-)!

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    • Et tu auras raison ! C’est une plume de haute qualité. Et pendant que j’y suis, as- tu lu James Sallis ? Pas du tout le même genre d’ambiance, mais une écriture et une intelligence exceptionnelles. Tu peux regarder sur ke blog, j’en ai chroniqué 2, mais surtout, Willnot. Bises, amie belge!

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      • Je n’ai jamais malheureusement lu de James Sallis, pourtant, j’avais noté son nom en le voyant sur une liste d’écrivains comme Faulkner, Rash, Woodrell, McCarthy, Gay, etc…et lu des résumés de ses livres qui m’avaient tenté! Je vais lire ta chronique! Merci, amie française 🙂

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