Entretien avec Anaïs Hébrard, à propos de « Rebecca de Winnipeg »

S – : Anaïs, tout d’abord merci d’avoir accepté de bavarder avec moi. La première chose que je souhaite dire c’est que votre livre est à mon avis extrêmement original, ce qu’on appelle un OLNI, Objet Livresque Non Identifié, sans doute. 

A peine avais-je commencé que les questions arrivaient, alors je vais essayer de faire ça tout bien en ordre ! Pouvez-vous nous parler de vous et de ce qui vous a amenée à écrire ce livre incroyable?   

A – : Et bien voilà: je suis née à Strasbourg. Une semaine à peine après ma naissance, mes parents ont quitté la capitale alsacienne pour Mulhouse. Je n’ai donc jamais vécu dans ma ville de naissance que je ne connais que par bribes. Ma mère était suisse et mon père des Cévennes, mais tous deux, et cela a son importance, de tradition et de culture protestante. Lorsque j’ai eu 18 ans, je suis partie faire mes études, danse et théâtre, à Paris. Puis, à 32 ans, une grosse crise existentielle m’a menée à Saint-Pierre-et-Miquelon, de l’autre côté de l’Atlantique. Déracinement absolu. Citadine, parisienne, protestante et déliée de ma famille, je me suis choisie un environnement insulaire, maritime, catholique où les liens familiaux sont primordiaux. L’individualisme parisien a dû se faire tout petit face à la force d’une vie communautaire soudée. Alors que j’écrivais en dilettante, le besoin d’inventer et de raconter des histoires s’est imposé. Ce sont les ateliers d’écritures à distance proposé par Aleph-écriture, animés par Isabelle Rossignol qui m’ont secoué les puces.

Lorsque le cycle d’ateliers s’est achevé, j’avais deux solutions: m’inscrire à une autre thématique de travail ou me lancer dans l’écriture d’un premier roman…j’ai choisi la seconde solution!. Avec un conseil emprunté à la méthode dans une coquille de noix d’Alain André: chevaucher le dragon. Ce conseil a été le leitmotiv de mon cycle d’écriture avec Rebecca.

S – :  Bon, inévitablement, la première question est : Mais d’où sortez-vous un tel personnage ? D’où vient cette Rebecca si attachante, tellement hors normes, quelle est l’ histoire de ses origines – je veux dire de sa création – ?  Parlez-moi de ce choix qui complexifie Rebecca, à savoir : une jeune fille élevée chez les amish et atteinte de la maladie du sirop d’érable. Ah elle n’a pas une vie facile !

A – : Rebecca est née de plusieurs micros-aventures. La première aventure a été pour moi un stage dans un restaurant alsacien réputé « L’auberge de l’Ill ». J’avais 42 ans, je faisais le deuil de mes enfants imaginaires impossibles à faire, je préparais un BEP hôtellerie-restauration. Et me voici en stage de cuisine dans le temple de la gastronomie alsacienne. Dans la salle, sans pouvoir les rencontrer, je savais qu’il y avait des stars, des politiques et un roi (ou un prince). Bref, du bien beau monde! Paul Bocuse avait téléphoné au chef Marc Haeberlin pour lui dire un truc extrêmement  grossier à propos d’un match de foot entre alsaciens et bâlois, ce que le chef s’était dépêché de relayer dans la cuisine. Gros rires autour du foie gras. Dans ce temple, il y avait une tante de la famille qui offrait aux stagiaires un livre de prières. La gastronomie dans sa perfection, une clientèle huppée et une adorable vieille dame toute discrète qui distribuait à cette ruche affairée sa nourriture spirituelle. Une fois la journée terminée, je m’en retournais dans la famille chez qui je logeais, une famille de luthériens pratiquants. Le soir, toutes les portes restaient ouvertes pour que le poêle du rez de chaussée chauffe la maison jusqu’au dernier étage. Les enfants de la maisonnée faisaient partie d’un groupe religieux dont le personnage référant était Winkelried, un sauveur helvète du XIVème siècle. Selon la légende, ce dernier avait donné sa vie, mû par la force de sa foi, transpercé de mille lances pour sauver sa ville, lors de la bataille de Sembach, en Suisse. 

Autre micro-aventure: mon beau-frère, alsacien, me raconta un jour l’origine alsacienne des Amish de Pennsylvanie. Je n’en revenais pas. Cette société dépeinte dans Witness, film que j’avais adoré, venait de la petite ville de Sainte Marie aux mines. Ma mère m’avait aussi fait part de l’histoire d ‘un de ses amis qui avait gagné un concours de dessin dont le prix était un séjour chez des Quakers, à Philadelphie. Et puis encore une rencontre dans l’avion Montréal-Francfort de deux femmes dont le physique détonnait. Elles étaient massives, immenses et portaient des petites charlottes de percale. Après avoir fait connaissance, elles me montrèrent des photo du baptême de leurs filles dans une rivière que je pouvais deviner glacée. Nous discutions dans un langage moitié anglais-moitié allemand. Ainsi j’ai compris qu’elles étaient d’origine ukrainiennes et vivaient en Alberta, dans une communauté mennonite, mennonites que l’on retrouve près de Montbéliard. Ce courant de migration m’a fasciné. Ces régions si lointaines, pourtant  si proches de ma région natale par leurs liens religieux.

Enfin j’étais en villégiature à Saint-Jean de Terre-Neuve. Ma logeuse m’avait emmenée au Cap Spear, cap le plus à l’est du continent nord américain . Par terre, je ramasse un papier de chocolat Lindt. Face à moi, les écriteaux avec les distances entre le cap et les villes d’Europe. Comme j’aurais voulu qu’il y ait un fil entre le cap et Londres pour que je puisse, en funambule, marcher jusqu’à l’Europe. Du papier de chocolat est née l’idée d’une jeune fille suisse qui passerait par Spear pour rentrer à Genève ou Zürich.

Rebecca prenait forme! Il fallait aussi la fragiliser d’où l’idée de lui créer une maladie génétique typique de la société amish. Cette terrible maladie du sirop d’érable a été une de ces trouvailles « pile » que l’on reçoit lors d’une création! Comment aurais-je pu inventer une maladie pareille et la coller à une canadienne, une maladie qui fait référence à l’érable, arbre emblématique du Canada et au sirop, issu de la sève du même arbre! Comment inventer une affection héréditaire qui rend la viande « poison » et qui a des répercutions neurologiques. Oui, cette maladie a été un cadeau pour cette histoire.

Par ailleurs, en inventant Rebecca, je ne devais jamais perdre de vue que son ignorance devait être le fil conducteur de ses errements et de son regard sur le monde. 

S – : Je reconnais sans mal que certains chapitres sont difficiles à lire, tant la langue est étrange. J’ai beaucoup aimé le chapitre « Du brouhaha dans la cuisine », parce que ce titre est exactement le bon, cette conversation en désordre, cette agitation d’avant mariage, ces envolées brèves, vives… Celui-ci n’est pas facile à lire, mais on suit, on comprend, et puis on entend ! On s’en sort avec le parler québécois aussi. Le plus difficile pour moi a été la rencontre de Rebecca avec la femme dans la mini-comtesse. Parlez-moi de ce travail sur la langue, les langages. Et puis bon, sacré numéro, cette veuve en voiture ! 

A – : Depuis toute petite, je suis entourée de langages, de mixages entres mots, sons et termes. Ma mère nous parlait français mais avec toutes sortes de mots vaudois. J’entendais l’alsacien que je ne parlais pas mais dont je saisissais le sens, les tournures occitanes de mon père s’invitaient à table et nos jeunes filles au pair, suivant leurs origines, parlaient un français lardé d’anglais ou de suisse-allemand. Je me souviens de mon premier voyage en France « de l’intérieur », en Vendée où je m’étais demandée comment je pourrais me faire comprendre…j’étais pourtant française! J’ai toujours été charmée par les personnes qui inversent les expressions françaises, les ré-interprètent, mélangent les genres, les alsaciens qui parlent leur dialecte en ajoutant du français, les expressions ré-appropriées comme par exemple un jour, mon grand père des Cévennes: comme dit le proverbe cévenol, il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark! Ce sont ces mélanges, ces accents, ces êtres que l’on rencontre au fin fond des forêts, les solitaires perdus dans leur solitude, qui ont inspiré Mini-Comtesse. Comprendre une mélopée, un sens, une intention sans saisir précisément chaque mot. Cela dit, après une lecture à la bibliothèque de Saint-Pierre, je me suis rendu-compte que  c’était à haute voix que Mini-Comtesse prenait tout son sens. Son langage obscur devient limpide, entre respiration, précipitation et souvenirs déchiquetés.

S – : Un personnage m’intrigue ( en même temps, tous sont intrigants… ), l’homme avec le chat sur l’épaule… éclairez un peu le mystère, juste un peu ?  ( j’ai ma réponse, mais sans rien dévoiler, parlez moi de ce beau personnage ) Il dit quand même à Rebecca de traverser l’océan à bicyclette…

A – : Ce personnage est inspiré d’un homme qui avait été de passage à Saint-Pierre et qui avait dressé une chatte blanche avec laquelle il voyageait. Il nageait avec elle, la prenait sur l’épaule, la transportait dans un sac à dos. Mais dans mon histoire, il est la conscience qui fourvoie, l’intuition qui se trompe, l’anti-bon-sens quand la volonté masque le danger, il est l’erreur quand on est amoureux, le danger quand la vigilance se trompe de route, il est la folie de Rebecca. Il est sans doute  la mort. Pourtant, il permet à Rebecca d’aller au bout de sa décision. Le chat/chatte est l’animal solitaire, sans foi ni loi, qui sommeille en chacun de nous, gracieux mais sauvage.

S- : Ce livre, et en cela je l’aime d’autant plus, est très cru, et passe parfois à une poésie très belle par la grâce de celle de Rebecca. Un de mes personnages préféré est le routier, ce dur à cuire que Rebecca touche si fort à le faire pleurer. Il est d’une humanité vraie et maladroite, c’est en fait un homme bon. Et puis il y a Latifa et cet improbable bordel de Freaks. Pas si improbable ?

A – : Sans doute, ai-je envie que mes personnages soient tout, sauf manichéens. Que rien ne soit tranché. Qu’aucune valeur ne soit belle ou sale. Que les uns et les autres, fassent autant de bien que de mal à Rebecca, par leurs convictions ou leurs peurs du vide. Pour le bordel des Freaks, je me suis inspirée d’une émission de télé-réalité américaine, le Jerry-Springer show. Cette émission me sidérait avec une question qui me taraudait: c’est vrai ou c’est faux? C’est dans cette émission que deux soeurs siamoises racontaient leur vie amoureuse. J’ai sans doute eu envie de créer un monde tordu et fantasmagorique à partir de bribes volées lors de confessions de comptoirs. Enfin, sans fanfaronner, en étant la plus modeste possible, je voulais que mon roman ait quelque chose de Tarantino. Je voulais chevaucher un dragon écumant, fumant, parfois fumeux, rempli de sa rage, qui morde et qui arrache, un dragon nourri de viande crue.

S – : Enfin, la bonne Suisse et les scènes finales qui achèvent le portrait tragique de Rebecca. On veut rire mais on pleure. Ce livre est unique, vraiment. Avez-vous d’autres projets d’écriture? 

A – : Oui, la bonne Suisse qui, avec amour autant qu’humour, en prend un petit peu pour son grade ! J’ai effectivement d’autres projets. Comme il m’est difficile de plonger à nouveau dans la finalisation d’un nouveau roman, il y a heureusement de petits chantiers qui me permettent de garder le fil de l’écrit. Articles pour le journal francophone de Terre-Neuve et Labrador, Le Gaboteur, pièces de théâtre et sketches écrits dans le cadre de mes ateliers-théâtre dont je suis l’animatrice, textes pour des ouvrages collectifs comme par exemple, La cinquième saison, revue littéraire romande.

Rebecca a été mon aventure initiatique. Imaginer son vécu à partir de mes micro-aventures, de récits familiaux, de rencontres fortuites. Creuser le paradoxe entre amour et chimère. Inventer des personnages qui naviguent entre réalité et croyances, vertu et mensonges, tendresse et cruauté. Développer la question des déracinés: mais alors, d’où suis-je? (et qui suis-je…évidemment!)

S – : Chère Anaïs, cette conversation avec vous a été tout aussi passionnante que la lecture de ce roman pour lequel je cherche les adjectifs…Excentrique ? Foutraque ? En tous cas, beau, drôle, émouvant et tragique.

Merci infiniment d’avoir échangé avec moi. 

Pour finir, visitez le site : http://www.ayah.fr/