« Le suspect »- Fiona Barton – Fleuve noir, traduit par Séverine Quelet

« Dimanche 27 juillet 2014

La journaliste

Il est trois heures du matin quand la sonnerie stridente du téléphone sur la table de nuit transperce notre sommeil. D’une main tendue à l’aveugle, je décroche pour la faire taire.

-Allô? dis-je dans un murmure.

Des grésillements me répondent. Je presse le combiné plus fort contre mon oreille.

-Qui est à l’appareil?

Steve roule sur le côté pour m’interroger du regard, il ne prononce pas un mot.

Le bruit de friture s’estompe et une voix me parvient.

-Allô? Allô?

Je me redresse d’un bond avant d’allumer la lampe de chevet. Steve pousse un grommellement, il se frotte les yeux.

-Kate. Que se passe-t-il? demande-t-il.

Je l’ignore et répète:

-Qui est à l’appareil?

Mais je sais.

-Jake?

– Maman, répond la voix déformée par la distance.

Où l’alcool, me souffle une part peu charitable de moi-même.

-Pardon d’avoir raté ton anniversaire.

La ligne grésille de nouveau, puis plus rien.

Je lève les yeux sur Steve.

-C’était lui? s’enquiert-il.

J’acquiesce et explique simplement:

-Il s’excuse d’avoir oublié mon anniversaire. »

Troisième opus de cette série anglaise de Fiona Barton dont l’héroïne est une journaliste – Kate Waters – qui travaille pour la presse papier, en lien le plus souvent avec la police et en particulier l’inspecteur principal Bob Sparkes, un personnage que pour ma part je trouve plus attachant que Kate.  Sparkes est un homme triste et fatigué:

« Sparkes consultait les rapports sur son écran, l’esprit ailleurs.

Il se recula dans son fauteuil, tendit les bras devant lui jusqu’à toucher l’ordinateur puis les leva au-dessus de sa tête pour faire craquer son dos. Un goût métallique emplissait sa bouche et il n’arrivait plus à s’extirper de son siège sans qu’un grognement lui échappe. Il se sentait vieux. Vraiment vieux. »

Kate a les mauvais côtés de sa profession, à savoir un esprit de compétition chevillé au corps, des facultés de manipulation assez intenses, mais tout ceci s’alliant à une humanité certaine, un vrai  tact et malgré tout une empathie face aux victimes,c’est tout de même une femme honnête. Journaliste en diable:

« -Bonjour, monsieur O’Connor ? Pardon de vous déranger mais j’appelle au sujet de votre fille, Alex. Je suis journaliste au Daily Post et j’aimerais vous aider à la retrouver.

J’essaie de visualiser l’homme à l’autre bout de la ligne. La petite cinquantaine, le cheveu se raréfiant peut-être. Désespéré, en tout cas. J’aurais préféré tomber sur la mère. Avec une femme, il est beaucoup plus facile d’aborder le chagrin, les émotions, le deuil. Les hommes, même les pères, peinent à trouver leurs mots. Et écrire noir sur blanc qu’ils affichent « un masque de bravoure » les fait paraître très froids.

Silence au téléphone.

-Monsieur O’Connor ? 

-Oui, désolé. Je ferais mieux de vous passer ma femme. »

Après « La veuve » et « La coupure », cette histoire met Kate en grande difficulté avec  sa propre famille au cœur de l’enquête, son fils Jake. Il est parti vivre sa vie loin de l’Angleterre et de ses parents, en Thaïlande plus précisément. Il prétend travailler à la sauvegarde des tortues à Phuket, donnant signe de vie au compte-goutte, ce qui a le don d’agacer beaucoup sa mère.

Kate va retrouver son fils au cours de cette enquête concernant la disparition de deux jeunes filles de 18 ans parties elles aussi en Thaïlande pour une année sabbatique avant l’université. Il s’agit d’Alex O’Connor et de Rosie Shaw, cette dernière ayant remplacé Mags, la meilleure amie d’Alex qui n’avait pas assez d’argent pour le voyage.

Et ce n’est pas « bonne pioche » pour Alex, qui au lieu de visiter le pays comme elle l’avait prévu, va se retrouver coincée à Bangkok avec une Rosie intenable, qui vite va déraper. Alex va passer du rêve au cauchemar.

« Alex ne se confiait à personne, sauf à Mags. Heureusement que j’ai Mags.

Impossible de raconter la vérité à ses parents: Rosie est bourrée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et se tape tous les garçons de l’auberge. Je ne suis pas venue en Thaïlande pour ça. Elle gâche tout. Je pourrais la tuer. 

Ils insisteraient pour qu’elle rentre. Et dans un petit coin de sa tête, elle espérait encore que ça s’arrange. Elle lui accordait une semaine de plus. En attendant, Mags lui prêtait une oreille attentive. »

C’est l’occasion de montrer une certaine jeunesse paumée, des gens qui en profitent, des journalistes assez ignobles,des policiers thaïlandais qui s’en foutent et une réflexion, vers la fin du livre, sur la justice selon le côté où l’on se trouve.

Sans nouvelles de leurs filles, les deux familles vont alerter la police anglaise, qui transférera son enquête en Thaïlande. Puis en un flot avide de sensationnel, la presse – dont Kate – et la police britannique se déplaceront sur place. Kate va être immergée dans les investigations avec la réapparition de son fils sur le lieu de la disparition des deux gamines et qu’elle va, pour une fois, se trouver violemment mise à la place des gens qu’elle a l’habitude d’interroger, tout en jouant son rôle de journaliste. Kate déstabilisée, c’est la nouveauté par rapport aux tomes précédents. 

« Je les observe tous, ces visages que je connais si bien. J’ai eu peur avec des personnes, j’ai ri avec elles, je me suis confiée à elles, je me suis soûlée avec elles…Pourtant, tout à coup, je suis une étrangère parmi elles. Je suis devenue le sujet. »

Ici également sont montrées bien plus que d’habitude les rivalités, mesquineries, méchancetés, jalousies des divers corps de presse, d’information à scandale ou à sensation, un monde assez moche, assez sordide. La police et Sparkes semblent des enfants de chœur à côté. Sparkes est impeccable, affrontant cette enquête lointaine avec rigueur alors que son épouse meurt d’un cancer en Angleterre. Sparkes, mon préféré. La fin est certes attendue, mais pas totalement nette quant à Kate et son fils, et c’est bien – mieux – comme ça. La fin, soigneusement mise en scène par Kate, une pro:

« J’ai reçu des demandes de journalistes qui veulent que je raconte mon histoire avant le procès de Jamie. Je suis sûre que les termes « obstinée », « dévouée », « courageuse » et « inspiratrice » seront éparpillés au petit bonheur la chance dans leurs articles. Pour eux, je suis la bonne mère qui a soutenu son fils contre vents et marées, résolu l’affaire et arraché sa liberté.

Je suppose que c’est vrai, en un sens J’attends la première journaliste qui doit arriver. Elle sera là bientôt. Je me demande si elle va m’apporter des fleurs. Je le ferais si c’était moi qui frappais à la porte. J’ai mis une assiette de tartelettes sur la table et mes photos de famille préférées sont disposées au milieu de branches de houx en plastique sur le manteau de la cheminée.

Je m’assieds et attends sans un bruit. Mon récit est prêt. »

Ce roman a été facile, vite lu; comme en a l’habitude Fiona Barton, il est construit en chapitres courts donnant la parole aux personnages principaux en alternance, ce qui  judicieusement permet d’avoir des points de vue différents. Rien de très original, rien de très inattendu non plus, mais en l’occurrence, ce livre de bonne facture a été une pause après des livres plus corsés. J’aime bien, ça détend, ce n’est pas idiot et bien écrit. 

 

"Ma maison au pied du volcan"- récit par Gísli Pálsson – éd. Gaïa, traduit par Carine Chichereau

« Bólstað

Les fantômes de ma jeunesse ont été enterrés de deux manières différentes: ils gisent sous les couches des débris de souvenirs accumulés au cours de ma vie, et sous la lave qui s’est écoulée le long des pentes du mont Helgafell, la « Montagne Sacrée » des îles Vestmann, en Islande, en 1973. Ces faits éveillent en moi à la fois une véritable curiosité et un sentiment de perte poignant. Chez moi, où est-ce? Comme tant d’autres à travers l’histoire, je  rêve d’un monde qui n’est plus, d’un lieu auquel j’appartiendrais mais qui ne peut être ressuscité. Que puis-je avoir en commun avec un champ de lave? Puis-je m’identifier à une montagne, me sentir un  lien avec un événement contemporain de l’histoire géologique de la Terre, à la manière dont d’autres personnes s’identifient à leur génération, leurs empreintes génétiques ou leur signe du zodiaque? Si l’on pense aux cérémonies funéraires chrétiennes, que sont cette terre, ces cendres dont nous venons et auxquelles nous retournons? »

Il est bon parfois de sortir de sa zone de confort. Et voici ce récit écrit par un anthropologue islandais qui enseigne à Reykjavik. Auteur de nombreux ouvrages scientifiques ( environnement, biomédecine, génome…), il a pour sa spécialité sillonné la planète.

Ici, il est question de géologie, certes, mais il est anthropologue, est né et a grandi au pied du volcan Helgafell sur l’île d’Heimaey, dans l’archipel des Vestmann.

« Bólstað », son premier habitat, petite maison de bois

« …construite sur la roche nue qui, des millénaires auparavant, était un flot de lave brûlante, jaillissant des profondeurs de la Terre ».

« Bólstað », littéralement signifie « habitat », et « Heimaey », le nom de cette île signifie « l’île où je suis chez moi ». Vivre dans un lieu dont le nom même est une appropriation aussi forte crée un lien extrêmement puissant entre l’habitant et l’habitat.

C’est très difficile pour moi de parler de cet ouvrage, en tous cas de son pan scientifique. Je ne suis pas très à l’aise avec le sismographe, les plaques tectoniques et tout le côté technique de l’histoire, je ne peux commenter ça, ce serait de la redite, c’est à lire; mais j’ai bien saisi le principe, et surtout le fait que tout ça , mesures ou pas, prévisions ou pas, est parfaitement aléatoire et c’est ce pourquoi j’ai trouvé beaucoup d’intérêt à cette lecture. Gísli Pálsson est  d’abord anthropologue. Et puis surtout il fut témoin d’un événement qui le traumatisa et éveilla une grande réflexion sur sa relation avec son environnement.  Et plus globalement la relation de l’homme avec son habitat.

« Je n’ai pas assisté à l’effondrement de Bólstað. Mais à peu près à l’époque où j’ai commencé à écrire ce livre, je suis tombé sur une photo, la dernière qui fut prise de la maison de mon enfance. Cette image m’a bouleversé. Lorsque je l’ai montrée à mes frères et sœurs, à ma mère, eux aussi étaient sous le choc. Aucune puissance ne surpasse celle de la Nature,ici. Une douce brise venant de l’ouest emporte les nuées de vapeur qui montent de la lave, donnant au photographe une bonne vue de ce qu’était Bólstað. La lave a déjà recouvert une extrémité de la maison, là où se trouvait « le lit où tu es né », dit ma mère. L’autre mur a été poussé de l’avant et la maison a pris feu; les flammes lèchent les toits et les fenêtres. Sous l’effet de la chaleur, le toit, recouvert d’amiante, explose en flocons blancs qui flottent au vent telle la neige sur les cendres noires du volcan déposées autour de la maison. »

On arrive ainsi à un propos plus anthropologique, plus écologique aussi, avec l’histoire d’une maison et de celle des gens qui y ont vécu et de son environnement. 

« Bateson soulignait le fait que les gens sont le produit de leur environnement, que nos outils et équipements font partie de nous-mêmes, au même titre que les personnes qui nous entourent et le sol sous nos pieds. La canne blanche et le sismomètre sont liés en ce sens que tous deux soulignent la volonté des humains de connaître leur environnement et de s’y adapter. Nous cherchons notre chemin sur la Terre vivante et mouvante grâce à toutes sortes d’aides sensorielles. »

De belles pages, un peu fatalistes d’ailleurs sur les dégâts que les hommes commettent, comme ici sur les flancs du Helgafell, une grosse cicatrice pour des usages tels que les pistes de l’aéroport, les forages de géothermie, etc…qui en 1973 seront autant de points faibles pour les coulées de lave opportunistes. Et cette éruption le 23 janvier d’un volcan considéré comme mort ( dernière éruption 6000 ans plus tôt ). L’éruption cessa le 28 juin ! Imaginez-vous ça ?  Helgafell, l’endormi qui soudain sort de sa léthargie et s’ébroue vigoureusement…

J’ai trouvé ce petit film, très impressionnant:

Un hommage aux quelques 300 femmes et hommes courageux qui restèrent sur l’île évacuée, cherchèrent et trouvèrent des moyens de ralentir la lave, tentèrent de préserver ce qui était précieux pour les gens, les maisons, les animaux et les outils de travail, le port de pêche, la poissonnerie, etc…peut-on imaginer cette faille qui s’ouvre en un torrent ardent et bouillonnant, peut -on imaginer des jets de lave incandescente pouvant atteindre 100 m de haut ? On peut dire que ça ressemble à l’enfer. On imagine la peur aussi des familles, près de 5000 personnes, sur  70 chalutiers qui quittèrent Heimaey pour la grande île, qui s’y installèrent et y vécurent, arrachés à leur habitat. 

« Tous autant qu’ils étaient, les habitants des îles Vestmann allaient bientôt devenir des réfugiés, contraints de fuir leur habitat. Pa étonnant que l’incertitude plane sur le moment où l’éruption a débuté. Le temps n’avait lus de sens: soit il passait à une vitesse vertigineuse, soit il semblait pétrifié. Les sciences modernes parlent « de temps géologique », une échelle temporelle presque infinie qui s’étend sur des millions, des milliards d’années, mais ce jour-là, le temps géologique sur Haimaey a fait un immense bond en avant en quelques minutes. »

C’est cette histoire qui m’a touchée. Le plan humain, l’histoire d’une population et de la nature qui l’entoure, des gens de bonne foi se croyant en bonne entente avec leur habitat au sens large du terme, mais ne l’étant pas, et bien que les légendes rôdent encore dans l’esprit des plus anciens, elles ne sont plus que folklore pour d’autres, alors qu’elles ont un sens métaphorique. Ce n’est pas moi qui vous donnerai les pistes de réflexions, mais si vous lisez ce récit, vous comprendrez très bien les enjeux et les enseignements livrés ici avec beaucoup de délicatesse, sans jugement sec, toujours avec beaucoup de tolérance, y compris pour nos ignorances. 

« Et puis les curieux sont arrivés. Un habitant a fait observer ceci: « Au milieu des cendres nous étions comme des Bédouins dans le désert; et quand les touristes sont arrivés, nous étions comme des pingouins dans un zoo.' »

J’espère que les extraits vous donneront envie de découvrir ce livre qui finalement se lit bien, avec un grand intérêt en ce qui me concerne. Un regard sur les hommes et la Terre passionnant. Un exercice difficile pour moi, non pas la lecture, mais parler de ce livre-ci. J’ai essayé ! Dans un mélange de sciences, de souvenirs, d’hommage tant aux hommes qu’à la nature, avec une pédagogie  douce, une réflexion proposée simplement, Gísli Pálsson m’a captivée.

Pour conclure en musique, alors que

« Le 4 novembre 1971, un groupe de l’école des beaux-arts locale a organisé une manifestation pacifique sur le site du volcan, où les grues et les camions continuaient d’extraire des scories pour l’aéroport. Brandissant des banderoles demandant qu’on protège la montagne et qu’on cesse l’exploitation de la carrière, ils ont bloqué la route pendant un moment et empêché toute activité sur le site? Après des cris et des négociations, les camions s’en sont retournés bredouilles. Les chauffeurs routiers, amis et anciens collègues de mon père, étaient divisés sur la question. Certains soutenaient les manifestants, tandis que d’autres les critiquaient. L’un d’eux a fait observer avec cynisme : « Est-ce qu’on est entrès en guerre? Est-ce que je suis un prisonnier de guerre?C’est à cause de cette foutue télévision que vous avez appris tout ça!  » Comme disait Bob Dylan, « The times they are a-changin » – les temps changent. »

« Les toits du paradis » – Mathangi Subramanian – éditions de l’Aube / Regards croisés, traduit par Benoîte Dauvergne

« Bris de ciel

Les bulldozers arrivent un vendredi, un ordre de destruction dans leur boîte à gants, le logo d’une entreprise de construction sur leurs portières. Sous leurs énormes roues, les toits de tôle se fracassent et les parpaings se désagrègent, les portes en bois se fendent en éclats et les charpentes en bambou se brisent net. Foyers et passés se désintègrent, réduits en poussière.

Nos maisons s’effondrent peut-être, mais pas nos mères. Elles forment une chaîne humaine, hijabs et dupatta claquant dans le vent sonore, saris scintillants sous le soleil de l’après-midi. Au milieu des machines et des pierres brisées, nos mères resplendissent comme des œillets dispersés au pied de déesses pulvérisées. Des déesses furieuses, impitoyables, de celles qui portent des crânes autour du cou et piétinent les cadavres.

De celles qui protègent les enfants.

Qui protègent les filles. »

Merveilleux roman, tour à tour émouvant, enrageant, drôle, un grand souffle de vie. C’est une plongée dans un autre monde, l’exploration d’un paradis. Paradis, nom ironique et poétique d’un bidonville de Bangalore, un nom en pied de nez pour ce quartier où les femmes de tous âges se démènent  pour vivre, faire vivre, survivre, où ces femmes de tous âges vont contre toutes les oppressions, chacune à sa mesure, mais nom d’un chien, quelle superbe communauté !

« À Bangalore, il y a toujours plus à plaindre que soi. Même quand on vit dans un endroit comme le Paradis. Nous ne possédons peut-être pas grand-chose, mais nous avons chacune un toit, un sol et des murs. Ainsi qu’une enfance. »

Ce livre est un hommage brillant et vibrant rendu à ces femmes et filles qui jamais ne renoncent, qui toujours se battent et avancent, dans une solidarité fort enviable, avec des larmes mais aussi des rires et une énergie exceptionnelle. Des conditions de vie plutôt sommaires, mais le Paradis a vu grandir trois générations qui  ont travaillé à améliorer l’habitat, mais, comme la maison de Banu :

« Murs de parpaings peints en bleu, toit de bardeaux rouges. Étagères en bois sur lesquelles s’alignaient de spots en acier qui contenaient du riz, de l’huile, du sucre de palme jusqu’au départ de sa mère, jusqu’à la mort de son père. Une fenêtre avec de vraies vitres qui s’ouvrait, se fermait et ne fuyait même pas quand il pleuvait. Des matériaux et des améliorations laborieusement acquis au fil de trois décennies, trois générations, assemblés au cours d’innombrables heures de prière, de labeur, d’élaboration de stratégies et de jours de chance.

Tout cela a été détruit en l’espace de quelques secondes, écrasé sous les roues d’un bulldozer. »

Car ils reviennent à la charge, et reculent sous les vagues de femmes qui se dressent devant les monstres destructeurs. Il y a la jolie maison de Banu,mais aussi la hutte de Padma,

« […]un assemblage précaire de plaques d’amiante, dont l’entrée est un trou béant, nu. »

Est ainsi fait le Paradis, de bricolages improbables mais qui abritent ses habitants qui le défendront becs et ongles. Car c’est chez eux, chez elles.

Une grande famille dans laquelle toutes les adultes sont appelées tante, tatie par les plus jeunes. Elles sont toutes de cette même famille de femmes. Et même si parfois les relations sont compliquées comme c’est inévitable dans toute collectivité, devant l’adversité toutes se dressent et se serrent les coudes. Au-delà de la communauté, l’auteure s’insinue avec délicatesse et humanité dans les caractères et les esprits de ces personnages. Qu’elles soient des enfants, des adolescentes, jeunes ou vieilles femmes, toutes ont leur histoire, toutes ont aussi un caractère, des aspirations, des forces et des faiblesses.

On a ainsi une galerie de portraits enthousiasmants et attachants, pleins de fantaisie et très très loin des clichés parfois misérabilistes appliqués à ce genre d’endroit. Banu, Deepa, Padma, Joy- Anand à sa naissance -, Rukshana, toutes nées la même année, toutes ont des tempéraments peu enclins à plier sous quoi que ce soit, elles ont des rêves, des objectifs et sont comme sur un sentier de la guerre: combattant les tabous et tout ce qui pourrait s’apparenter à un handicap comme être aveugle, transgenre ou très prosaïquement être pauvre et être une fille.

Joy/Anand :

« Si Anand est un tant soit peu téméraire – et nous ne disons pas que c’est le cas – , sa témérité est semblable à celle de ces oiseaux que les personnes riches gardent en cage. Ceux qui se jettent contre les barreaux jusqu’à ce que la porte s’ouvre. ou jusqu’à ce qu’ils se brisent le cou.

Elle est semblable à quelque chose de rare et de magnifique, de courageux et de désespéré. Quelque chose de piégé. »

Rukshana :

« […]écoutait le chagrin de sa mère. […] Ces sons, Rukshana se jurait à elle-même de ne jamais les imiter. »

Bien sûr, les mères ont déjà vécu la tyrannie des hommes et des mariages arrangés. Néanmoins, au Paradis, les mères ne se soumettent plus, elles travaillent et décident, elles parlent et s’opposent y compris à leur mari. Et elles veillent sur leurs filles:

« Les mères du Paradis travaillent toutes. Elles gagnent leur pain en balayant le sol chez les autres, en cuisinant pour les autres, en repassant les vêtements de confection lavés à la machine des autres. En remplissant les formulaires administratifs des autres pour qu’ils obtiennent leurs rations, en vaccinant les enfants des autres. Le soir, elles rentrent la bouche pleine de questions, les yeux pleins de soupçons. Elles débarquent aux moments où elles pensent que nous nous y attendons le moins, même si c’est juste pour une heure. Comment savoir autrement si nous n’avons pas pénétré en douce dans le cinéma pour voir un film cochon ou si nous ne faisons pas des choses inavouables avec des garçons? Si nous apprenons des gros mots au lieu de vers en kannada, si nous nous soûlons au whisky bon marché au lieu de résoudre nos problèmes de maths? »

Elles entendent délivrer leurs filles de ce joug qu’est d’être une femme et d’en faire un outil de liberté et d’autonomie. Surtout pour leurs filles, la nouvelle génération. Un des points prégnants ici, c’est la volonté inflexible d’aller à l’école, d’étudier, la volonté des mères pour leurs filles – parfois d’un père mais on verra que… – et le désir des filles. Car même s’il y a des barrières, elles sont économiques et  affectives, comme ici, pour la mère de Deepa, aveugle et encore petite, que Madame Janaki veut envoyer dans une école adaptée éloignée du Paradis, avec cette fois un père conciliant:

« Je n’enverrai pas ma fille dans une école loin d’ici. Point final.

-Écoutez-moi encore un instant, je vous en prie. Votre fille a un tel potentiel…

-C’est exact. Ma fille.

Tante Neelamma serra Deepa si fort que celle-ci en eut le souffle coupé.

« Je suis sa mère.Et je sais exactement de quoi elle a besoin pour être heureuse.

-Elle a besoin d’aller à l’école.

-Elle a besoin de sa mère », répliqua tante Neelamma.

Tante Neelamma, titulaire d’un diplôme de fin de quatrième, de quelques certificats professionnels. Tante Neelamma, qui prétendait avoir un compte en banque alors qu’elle ne possédait qu’une liasse de billets enfermée sous clé dans l’almirah.

« Elle a besoin de moi.

-Mais elle t’aura toujours, protesta gentiment le père de Deepa.

-Tu n’es pas une femme, rétorqua tante Neelamma en se tournant vers lui. Tu n’y connais rien. »

Après le départ de madame Janaki, Deepa se laissa glisser des genoux de sa mère. Assise sur le sol, elle tira le tissu de sa robe sur son nez et inspira profondément. Il sentait l’amidon et les économies, la transpiration et la prudence. Et, autour de l’encolure, un tout petit peu la peur. »

Un des plus beaux personnages est sans aucun doute Madame Janaki.

« Après l’arrivée des ingénieurs, Bangalore a vu pousser des choses différentes. Des bâtiments, des ponts routiers, des routes à péage.

Et des murs. Des tas et des tas de murs.

[…]Au début, nous n’avons pas vraiment prêté attention aux murs. Nous avons oublié qu’ils étaient là.

Jusqu’à ce que madame Janaki nous conseille de les escalader. »

Professeure de toutes ces adolescentes, elle les pousse, les aide, sait voir en chacune des qualités, des centres d’intérêts, des potentiels,  toujours présente pour que ses élèves puissent avoir un autre horizon que celui de leurs mères, dans et hors de ce Paradis tout le temps à la merci des bulldozers. Madame Janaki parlemente, argumente auprès des réticences. Car le Paradis rasé, cela signifie la mise au loin de ses habitants, et l’éloignement des activités qui les font vivre, et des écoles.

Très très beau roman qui entend bien démontrer qu’il faut faire confiance à la jeunesse et aux filles, qu’il faut regarder cet endroit autrement qu’un mouchoir à la main.

« Nous la regardons cadrer nos vies – ou du moins ce qu’il en reste.[…]

Nous regardons ce qu’elle ne cadre pas aussi. Tante Fatima, le portable collé à l’oreille, qui agite le doigt en l’air et aboie ses revendications. Tante Neelamma qui raconte une blague obscène puis renverse la tête en riant tandis que tante Selvi glousse derrière sa main.[…]

-Cette dame se trompe totalement, dit Joy.

-Elle se trompe totalement sur nous » ajoute Rukshana.

Au Paradis, nous les filles, nous avons l’habitude de considérer notre enfance comme un territoire à défendre, de repousser les intrus et d’éviter les désastres grâce à des actes stratégiquement planifiés.

Aux yeux de nos mères, à nos yeux, c’est une guerre que nous avons une chance de remporter. Mais sur les photos de la dame étrangère, cette guerre, nous l’avons déjà perdue. »

La journaliste qui va venir « photographier la misère » est une très très bonne idée dans l’histoire, un personnage dont l’auteure se moque, qui cristallise tout ce que ces filles rejettent, combattent et contestent, à savoir une certaine condescendance, de la pitié, un certain regard sur leur milieu de vie, sur elles, sur les leurs, un certain regard qui ne change rien.

Je précise ici que Bangalore est la « Silicon valley » indienne, un « pôle d’excellence » et que c’est pour bâtir les immeubles de verre des multinationales que le paradis doit être rasé.

« À Bangalore, les gosses de riches vont à l’école privée. Ce qui signifie qu’ils ont beaucoup de choses que nous n’avons pas: des manuels scolaires. De l’électricité. Des toilettes. De l’eau pour les toilettes. De l’eau potable. Mais il y a une chose que nous, gamins de l’école publique, avons et qu’eux n’ont pas.

Des rats. Des tas et des tas de rats gras, juteux, qui détalent et qui creusent. »

*En aparté, Bangalore est face à une pénurie d’eau et à un péril écologique majeur, qui n’en doutons pas, atteindra en premier, les bidonvilles comme le Paradis. Lire cet article de 2018  ICI.

Je conseille vivement cette lecture, un livre qui se dévore parce qu’on s’attache tellement à ces filles drôles, gaies, décidées, intelligentes …On les aime et l’écriture renvoie si bien les visages, les senteurs et les couleurs de ce quartier plein de vitalité. On souhaite tellement que toutes s’en sortent – j’entends par là que toutes parviennent à réaliser leur rêve, à atteindre leurs objectifs…Il y a  beaucoup de choses dont je ne vous ai pas parlé dans ce livre plein de couleurs, de voix, ce livre éclatant de lumière et d’intelligence.

J’ai eu du mal à choisir des extraits, j’ai marqué des tas de pages, et c’est à regret que j’ai laissé les filles du Paradis, à cette dernière page:

« Le Paradis, notre Paradis, s’étire en contrebas, sillonné de chemins qui fourmillent d’histoires. Il y a l’arbre dans lequel Rukshana est tombée amoureuse. L’église où Joy est devenue elle-même. Le sous-bois où l’ajji de Banu a découvert la vérité sur son mari. Une vérité qui nous a sauvées la première fois, mais non la dernière, lorsque la municipalité s’en est prise à nous.

La procession funéraire serpente vers nous. Nous apercevons le corps à présent, couvert d’un drap blanc et d’œillets de al couleur du feu. L’air résonne de battements de tambours, de bêlements de cuivres. Ce tintamarre est censé informer l’âme qu’elle se trouve encore chez elle. Que, où qu’elle aille, le chaos régnera toujours ici. Sur terre.

« Et toi, qu’en penses-tu, Banu? demande Padma. À quoi ressemble le paradis? 

-À ça. »

J’ai adoré ce bouquin d’un bout à l’autre, sans mièvrerie, insolent, fougueux, qui m’a appris beaucoup de choses et que j’ai très très envie de partager. Le voici, et allez visiter ce Paradis.

« Le sourire du scorpion » – Patrice Gain – Le Mot et le Reste

« On était au début de l’été et la chaleur était assommante. Le raft reposait paisiblement sur un banc de galets plats et bien ronds. Les combinaisons néoprène et les gilets de sauvetage cuisaient au soleil sur ses boudins rouges. Goran avait choisi de s’arrêter dans cette anse après seulement deux petites heures de navigation. Après tout, c’étaient les vacances et personne n’avait rien trouvé à redire, d’autant que les jours précédents avaient été éprouvants. Trois jours passés dans notre maison sur essieux, surchauffée, animée par un moteur poussif qui peinait à prendre de la vitesse. Par les fenêtres béantes entrait un air sec et poussiéreux qui avait l’odeur âcre de goudron fondu. L’herbe était jaune et les ruisseaux que l’on croisait croupissaient dans le fond de leur lit. Les paysages tout entiers avaient soif. L’ombre de la nuit ne nous apportait aucun répit. »

Encore une belle découverte chez cet éditeur qui m’a réservé de bons moments de lecture. Ce livre-ci ne déroge pas. Voici un roman auquel on ne peut coller de qualificatif de genre, et ça d’emblée ça me plait. 

Le lieu où se déroule l’histoire en majeure partie est un endroit que j’aime particulièrement, les grands Causses et les gorges du Tarn. Ensuite, le jeune narrateur est un personnage pour lequel j’ai nourri une grande tendresse et une compassion infinies. Ce roman qui va se révéler sombre et puis très noir, cette histoire qui passe brutalement de la chaude et belle lumière de l’été au tragique et au chagrin raconte comment un homme va voler la vie d’une famille pour se laver d’une sale, très sale histoire. En dire plus est en dire trop à mon sens, et il est donc difficile d’écrire à propos de ce roman, mais je tente quand même de vous en livrer les lignes principales. C’est un très beau livre dont le cœur est une cellule familiale emplie d’amour qui va se trouver amputée, éclatée, puis ravagée.

C’est l’été, les vacances en famille. Voici Tom, le narrateur et sa jumelle Luna

« J’étais pleinement heureux et Luna aussi, je peux l’affirmer. Sur son merveilleux visage androgyne, des rides étaient apparues aux coins externes de ses yeux bleu délavé en même temps que de fugaces fossettes. Elle était comme ça, Luna, un visage farouche, perché sur une quenouille, qui attire les regards, mais ne montre pas grand-chose de ses émotions. Moi j’étais un peu grassouillet, avec une tête que des cheveux blonds et courts rendaient exagérément ronde. Difficile de croire que nous étions de la même fratrie et pourtant nous étions comme les doigts de la main, plus inséparables qu’un couple de perroquets. »

En vacances au Monténégro en 2006, avec Goran pour guide, Mily, la mère, Alex le père, Luna et Tom, les jumeaux, font une descente en raft de la rivière Tara. Tom, 15 ans,  raconte ce qui va découler de ces vacances. Tom va creuser cette histoire, tout en lisant « Délivrance », essayer de comprendre.

On s’attache immédiatement à ce garçon calme, pacifique, qui aime plus que tout sa jumelle, la brillante et intrépide Luna.

« La proviseure a affiché un air compatissant et a demandé à Luna comment nous vivions cette situation elle et moi.

-J’essaie de me convaincre que ça arrive. Pour tout un tas de raisons, ça arrive tous les jours. des choses auxquelles on ne peut pas s’attendre. On se dit que ce n’est pas juste, mais la vérité c’est que tout le monde est en droit de se dire ça. Dans le meilleur des cas, la vie est comme un cognassier, avec de beaux fruits jaunes qui sentent bon, mais sur lesquels on se casse les dents dès qu’on veut croquer dedans. On peut se battre, ce sera toujours ainsi.

-Tu as dit que tu avais quel âge, Luna?

-Quinze. »

C’est une famille qu’on qualifierait de marginale, mais en fait juste libre, avec un choix de vie qui lui convient, une famille qui vit et se déplace dans un camion rouge de cirque; les parents sont saisonniers, avec tout de même un « camp de base » sur un grand causse ( Méjean ou Sauveterre ? ), une vieille ferme sans grand confort mais où l’été est merveilleux à vivre. Le drame va se dérouler sur la Tara, la disparition d’Alex dont on ne retrouve pas le corps.

« Avant de nous allonger dans notre couchette avec Dobby, Luna m’a susurré:

-Demain il fera beau et on pourra commencer.

-Commencer quoi?

-Le reste de notre vie.

-Comment tu fais Luna?

-Comment je fais quoi?

-Pour ne pas avoir peur!

-J’aimerais que ça s’arrête. Que tout ce qui nous est arrivé ne soit jamais arrivé. Mais je sais aussi que papa ne voudrait pas nous voir baisser les bras. »

Ceci va provoquer le retour sur le causse du reste de la famille et de Goran, l’homme rassurant, secourable, bricoleur, plein d’une compassion solide – pour Mily surtout qui entre dans une profonde dépression.

« Nous sommes allés retrouver notre mère dans le cabanon. La chaleur y était étouffante. Elle était assise sur le sol terreux, au bout du rectangle de lumière dessiné par la porte basse, près de la caisse en bois dans laquelle notre père rangeait ses outils. Elle étreignait la ceinture porte-outils jaspée qu’il s’était bricolée. Dobby s’était calée entre ses jambes, la tête sur son épaule et la langue pendante. La chienne a juste tourné les yeux quand nous sommes entrés. Dobby était toujours disposée à donner des monceaux de tendresse à ceux qui en manquaient. »

Tom et Luna vont reprendre l’un le chemin vers un apprentissage de charpentier, l’autre celui du lycée puis sur un parcours plus surprenant.

« Ce jour était le dernier encore empreint des fragrances de notre adolescence. le lendemain allait être celui qui allait nous éloigner l’un de de l’autre. Luna allait retrouver son lycée et moi j’entrais en apprentissage chez un charpentier installé dans un village situé à une vingtaine de kilomètres au nord de la ferme. J’avais choisi la formation « Charpente et construction bois » parce qu’il me fallait choisir quelque chose. Ma dernière année de collège avait été catastrophique. »

Luna va partir vivre des aventures à risques, Luna sur le fil, laissant Tom très seul avec sa mère. Puis Mily part vivre à Lyon en compagnie de Goran .

Tom va faire la connaissance de Sule, un Bosniaque qui travaille avec lui, qui connaît Goran et recherche une cassette vidéo. Je m’en tiens là. À la suite de quoi la famille de Tom finira de se disloquer, avec un dernier acte profondément douloureux et pétrifiant.

Ce roman traite de l’histoire  – avec un grand H comme on dit – qui parfois surgit au détour d’une rencontre et qui insidieusement imprime un virage dangereux ou fatal à des vies innocentes. J’ai aimé ici le ton, la voix de Tom que sans rien de péjoratif, j’appelle un gentil garçon, à l’intelligence intuitive. Il nous parle de son amour pour sa sœur, de son chagrin pour sa mère et de son incompréhension aussi. Le personnage de Joseph, son maître d’apprentissage est très beau, qui par ce qu’il transmet de ce travail manuel et élaboré de la charpente, transmet la valeur du geste et le bénéfice apaisant qu’en tire celui qui s’y absorbe. Il aidera Tom de plusieurs façons, au moment de son plus grand désarroi. Je n’oublie pas le chien Dobby, arraché aux barbelés et qui subira lui aussi la tragédie de la famille, et enfin la nature, le ciel, les étoiles, la sécurité réconfortante des choses immuables.

« Quand la nuit s’est avancée, je me suis assis contre une pierre levée. Il y en avait plusieurs dans le coin. J’ai regardé leurs ombres s’étendre sur le sol. À la lueur de la lune, je suis allé les voir. J’en ai trouvé des jumelles et je me suis allongé entre elles? Avant minuit je les ai entendues chuchoter. Elles disaient la terre, les étoiles, l’air. Au loin, des rondeurs maternelles se découpaient dans le ciel. La terre exhalait des senteurs que les hommes qui avaient disposé et taillé ces blocs avaient respirées avant moi. Un fourmillement sédatif a suivi l’arête crénelée de ma colonne vertébrale. J’ai posé mes mains sur la pierre rugueuse, cherché du regard la Grande Ourse et l’étoile polaire puis je me suis laissé glisser dans l’ombre de la nuit. »

Voici un très beau livre, avec une fin absolument terrible, une écriture remarquable qui distille patiemment l’inquiétude grandissante de Tom. L’appréhension croissant dans le dernier tiers du roman, cette histoire affreuse finit par nous éclater à la figure, comme à celle de Tom . À noter que la trame s’inspire d’un fait réel ( note de l’auteur en fin de livre )

J’ai aimé Tom le doux, le sensible, tout m’a plu en lui, et sa sœur Luna, tout feu tout flamme, son complément si précieux dans une vie de désordre où chacun cherche l’équilibre, Luna à sa manière forte et littérale du terme.

Saša Knežić

Saša Knežić

Excellent roman dont le suspense doucement – pas lentement, mais bien doucement –  amené n’est pas là juste pour lui-même, pour le sel du récit, mais bien pour braquer soudain un projecteur brutal sur des vies « ordinaires » brisées par un fait qui les dépasse.

« Luna était une équilibriste. Elle acceptait le risque comme peu de gens peuvent le faire et je m’étais dit que regarder la réalité en face était en quelque sorte son quotidien. Alors je lui ai appris ce que m’avait révélé Sule. Comme ça, comme je l’avais reçu, sans précaution.[…] Le visage de Luna avait perdu sa lumière. »

Dommages collatéraux, disent les cyniques.

Une lecture très forte, belle et bouleversante et une fin comme il se doit dans un chapitre éblouissant, une écriture qui ne renonce pas à la poésie, remarquable :

« J’ai roulé sans me retourner jusqu’au croisement. J’ai arraché la boîte aux lettres, je l’ai écrasée. J’ai vu le brasier qui éclairait salement le causse. En montant sur la moto, j’ai entendu l’explosion de la bouteille de gaz. Un écho de nos vies. »

Coup de cœur.

« Où étaient passés les jours baignés d’un bonheur chaud et insouciant? Les longues heures dans le camion filant vers le sud, après les saisons d’hiver, à écouter Bashung chanter « Marcher sur l’eau, éviter les péages, jamais souffrir, juste faire hennir les chevaux du plaisir », refrain que nos parents fredonnaient en chœur pendant que Luna et moi mangions des cerises par poignées et crachions les noyaux par la fenêtre grande ouverte. Le temps glissait alors comme une averse d’été sur le feuillage des arbres. »

Entretien avec Anne-Sophie Subilia, à propos de « Neiges intérieures »

Bonjour Anne-Sophie,

Et avant tout, merci d’avoir accepté cet échange à propos de ce petit livre qui pour moi ouvre 2020 avec grâce, intelligence, poésie et néanmoins une certaine noirceur dans cet univers blanc.

S : Le cercle arctique est me semble-t-il, le lieu parfait pour situer une confrontation, plusieurs confrontations. La première est celle entre l’être humain et la nature, celle qu’il ne connaît pas. La narratrice, diariste, oscille entre émerveillement et crainte. Votre choix du cercle arctique est simplement parfait à cause du dénuement et du grand contraste avec les lieux de vie humains. L’habitat recensé est toujours à l’abandon, ce qui a bien sûr un sens dans votre sujet. Parlez-moi du choix géographique, ce qui l’a motivé .

A-S : Neiges intérieures découle d’un voyage que j’ai pu faire dans le Grand Nord en été 2018. Il s’agit au départ d’une résidence d’artistes à bord du voilier Knut, de l’association Marémotrice. J’ai embarqué avec deux compagnons artistes, Rudy Decelière, artiste sonore, et Jean-Louis Johannides, comédien et metteur en scène dont les créations scéniques ont souvent pour sujet le Grand Nord. Nous avons passé un peu plus d’un mois sur ce voilier en mer du Groenland, en longeant la côte ouest de l’île depuis Upernavik jusqu’à Nuuk, la capitale. Notre objectif était de revenir avec une performance dans nos bagages et de la monter dans les quatre théâtres qui avaient accepté d’être nos partenaires.
Le choix de l’Arctique est donc en premier lieu lié à ce projet collectif, qui a abouti à
Hyperborée, une création entre la performance et le film.
Je ne connaissais pas la toundra, mais je nourris depuis de nombreuses années une passion pour la haute montagne qui, par certains aspects, lui ressemble. Je suis attirée par le monde minéral et les glaciers. Je recherche leur compagnie silencieuse, leur dimension élémentaire.

S : Parmi les 6 personnages, deux sont des marins habitués aux climats extrêmes, les quatre autres, non. Les deux premiers imposent les règles – ce qui est logique – les autres sont réunis pour la même mission, mais ne se connaissent pas. Votre écriture rend à merveille les tensions entre eux. Avec en prime un bouc émissaire qui semble faire l’unanimité : C. Les personnalités se confrontent et on voit au fil du récit que les jeux peuvent se renverser, changer, subir des crises et des apaisements. Vous les placez sous le regard de la narratrice, comme sous un microscope mais qui ne serait pas toujours bien réglé ; le choix de ne pas nommer les personnes est très intéressant. Que vouliez-vous exprimer par ce choix des initiales qui dépersonnalise cet équipage ?

A-S : Neiges intérieures met en scène les tensions et les agressions diverses qui peuvent avoir cours au sein d’un groupe d’individus confinés dans un espace commun et privés de leur liberté habituelle. Le choix des initiales s’est imposé assez naturellement pour ce texte. Par cette forme d’anonymat, je sentais que j’accentuais le malaise ambiant. L’initiale, ici, participe des inimitiés. Cela produit un effet. Dans Neiges intérieures, je pense que cela participe à générer une ambiance anxiogène, une méfiance des personnages entre eux, jusqu’à cette forme de dépersonnalisation et d’austérité, presque un décharnement des personnages. Pour moi, leur donner un prénom aurait été très artificiel ; je ne le souhaitais pas ; cela ne produisait pas le même effet et ne me convenait pas. Cela me semblait même réducteur. Pour autant, je me suis rendue compte qu’une initiale n’avait rien d’anodin. C’est un signe graphique et un phonème, un élément sonore qui produit un effet. Lire et prononcer la lettre « Z. » n’a pas le même effet que dire « S. », « C. » ou « N. ».
En contraste, trois prénoms vont parcourir le texte : Diana, Martha et Vania, le frère d’âme. Ils ne sont pas sur le bateau, ils sont loin. L’
invocation de cette « triade » a un effet bienfaisant, presque magique, sur la narratrice. Il s’agit d’êtres pour lesquels elle éprouve ce sentiment rare, une affinité naturelle, sans effort ni explication. Il se trouve que là aussi, la scansion rimée de ces trois prénoms peut produire un effet à la lecture.

S : Je voulais évoquer avec vous la place du corps dans cette histoire, mis à mal dans cet espace minuscule du bateau au confort de base, mais aussi au-dehors. Froid, alimentation peu variée, hygiène minimaliste et peu d’intimité. Notre diariste évoque ça de manière prosaïque, parce qu’il n’y a pas d’autre manière de parler de nos fonctions naturelles et ces passages décrivent notre humilité contrainte face à notre corps, nous ramenant à une réalité que nous n’aimons pas. Les doigts gèlent, on fait pipi comme on peut, on a les cheveux sales et on ne sent pas très bon. J’ai admiré cet aspect de l’histoire , indispensable pour rendre le récit parfaitement crédible .

A-S : C’est peut-être une envie rabelaisienne de ma part ! Le souhait d’aborder ces diverses dimensions avec un même intérêt et selon une égalité de traitement, sans gêne ; la volonté d’employer un langage direct pour les choses du corps, les besoins naturels. Ce roman reproduit le journal d’expédition. Or, dans un journal ou un carnet personnel, il me semble que c’est bien cette variation constante qui fait la force du genre. Les rubriques sont très diversifiées ; des notes météorologiques côtoient des observations plus acides sur la vie à bord ou encore des paragraphes contemplatifs, plus poétiques. Ma diariste juxtapose ces matières.
Moi-même, je ne peux pas nier l’intérêt que je porte aux liaisons entre corps et psyché. Aux mondes intimes dont les corps sont parfois le reflet. Pourquoi le corps serait-il relégué au second plan, lui qui se trouve le premier exposé par les conditions du quotidien (et ici, du voyage) ? Sur un bateau, de même qu’en altitude ou lors de certains voyages qui nous engagent physiquement, il y a une certaine prouesse du corps. Un récit de voyage à pied, par exemple, ne fera certainement pas l’impasse sur les altérations et les défis du corps au fil du chemin. Dans
Neiges intérieures, le corps, l’esprit, le monde sensible et intime sont d’autant plus indissociables et solidaires qu’ils ont à faire avec un quotidien très peu familier, qui les mettent à mal. Leur mise à mal ne peut pas aller sans conséquences sur la pensée. Je voulais mettre en scène cette détresse.

S : J’aimerais finir avec la forme et l’écriture de ce livre. Ce journal, est non seulement le récit des jours, du voyage, des paysages et des sentiments, mais aussi une réflexion souvent d’une grande poésie sur les relations humaines, et sur la solitude. Ce qui la motive quand elle est voulue, comment elle survient, comment et pourquoi on la choisit ou la repousse. La solitude intérieure a émergé nettement, parfois floue et indescriptible. Aucun des équipiers durant l’expérience n’a créé de liens durables , la diariste a souffert en silence, comme chacun des autres à un moment donné. Il n’y a pas eu de proximité profonde qui se soit créée. Si elle a découvert en particulier le « jardin secret « de Z., si la fin montre un échange, des émotions fortes, même si ça laisse des traces en chacun, ce sera sans suite . Un peu désespérant, ou bien c’est juste ainsi ? Nous sommes intrinsèquement seuls et devons vivre au mieux avec cette condition ?

A-S : Effectivement, ce livre met en scène des solitudes. Diverses formes de solitude. Il n’est pas question de connivences ni de complicité. Les quelques instants de bien-être partagés ne durent pas. Il y a une vraie violence dans cette absence d’affinités naturelles. Ce livre ne cherche pas à inventer des unions là où il n’y en a pas. Assister à nos solitudes mutuelles peut provoquer un sentiment de compassion, mais cela ne génère pas pour autant un lien.
Cela dit, en abordant les choses ainsi, par contraste, je pense que cela révèle d’autant plus le caractère merveilleux et inouï des vraies connivences naturelles, dont il est question quand la narratrice tombe, stupéfaite et émue, sur un petit ouvrage appartenant au capitaine : le petit traité sur l’amitié de Ralf Waldo Emerson. Mes six personnages se seraient-ils mieux entendus s’ils n’avaient pas été coincés à bord d’un voilier au-delà du cercle polaire ? La question reste ouverte.
Neiges intérieures questionne les conditions d’émergence d’une amitié. À sa manière, c’est aussi un livre sur l’amitié.

S : En lisant, je me suis demandé quel était le regard porté par les autres sur la narratrice, parfois si rude, si sévère voire cruelle avec les autres – en pensée certes, mais pas seulement, en particulier avec C., sa seule congénère femme – On ne peut être sûr qu’elle voit bien et juge bien, non ?

A-S : C’est vrai. Et c’est aussi cela que le texte dit : l’immense subjectivité d’un regard et d’une perception – et sa responsabilité quand il s’agit de rendre compte du réel. C’est quoi le réel ? Ma narratrice-diariste n’écrit pas un journal scientifique ; elle tient son journal personnel, grâce auquel elle trouve un moyen de subsistance ; elle y détaille ce qui l’entoure. Les conditions d’écriture et les états qu’elle traverse ne lui permettent pas d’atteindre une équanimité. C’est vrai que c’est un choix de ma part de reproduire cette subjectivité, qui peut être tout à fait erronée puisqu’elle n’a guère de contradicteurs. Pour autant, j’ai l’impression que les lecteurs peuvent sentir par eux-mêmes comment les autres perçoivent la narratrice et à quel point tout individu échappe, finalement, à la possibilité d’être appréhendé de façon certaine et absolue.

S: Anne-Sophie, je vous remercie d’abord pour ce livre très marquant et pour moi pour avoir pris le temps de me répondre