« Robicheaux » – James Lee Burke- Rivages/Noir, traduit par Christophe Mercier

« Tel un poète préromantique, quand j’ai des périodes de mélancolie, que je trouve le monde trop pesant, que je sens que tôt ou tard nous finissons par gâcher notre pouvoir d’obtenir et de dépenser, je suis forcé de marquer une pause et de réfléchir aux expériences que j’ai eues avec les morts, et à l’emprise qu’ils exercent sur nos existences.

Cela peut sembler une perspective macabre sur une vie, mais arrivé à un certain point, il semble que ce soit la seule qui reste. La mortalité n’a rien d’anodin, ne laissez personne vous dire le contraire. S’il existe une quelconque sagesse, et je doute sérieusement de sa présence dans ma propre vie, elle réside dans l’acceptation de la condition humaine et peut-être dans la conscience que ceux qui sont morts sont toujours avec nous, quelque part dans la brume, qu’ils nous montrent le chemin, qu’ils nous murmurent parfois un conseil dans l’ombre, que parfois ils nous rendent visite dans notre sommeil, aussi lumineux qu’une bougie qui brûle dans un sous-sol privé d’ouvertures. »

Et d’ajouter page suivante:

« Cela peut paraître cynique, mais il y a certaines vérités qu’on doit garder pour soi […]. Ces vérités ont moins à voir avec les morts qu’avec la conscience que nous ne sommes pas différents d’eux, qu’ils sont toujours avec nous, qu’il n’y a pas d’après-vie, mais une seule vie, un continuum dans lequel toutes les époques sont simultanées, comme un rêve dans le cerveau de Dieu. »

James Lee Burke est un très grand écrivain, ce n’est plus à démontrer. Dave Robicheaux entre dans nos vies un jour, et on vieillit avec lui. Dave Robicheaux est un homme trois fois veuf, habité et hanté par les fantômes de nombreuses batailles, visité par les morts, nombreux, de son existence. En guerre contre l’alcool, encore, toujours…

« Une jeune barmaid que je ne reconnus pas remplissait le bac à bières.

-Une bière et deux shots de Jack avec de la glace pilée, dis-je. À vrai dire, mettez- m’en deux doubles. J’ai un ami qui va arriver. »

Ici il va céder, une fois de plus; Molly est morte, et nous ressentons le même chagrin que Dave; comment ne pas le comprendre, lui qui côtoie la mort dans son travail de policier, qui perd celles qu’il aime, qui a connu Katrina et ses rivières de corps noyés, la guerre, les armes…lui qui voit la jeunesse défoncée à tout, ou des enfants comme ici le petit Homer qui n’est pas tombé sur le bon numéro à la loterie de la vie, avec un papa dernier choix.

« Le vendredi soir, Clete emmena Homer au cinéma à New Iberia, puis lui paya une glace. Homer portait à sa ceinture le gant de base-ball que Clete lui avait offert, et ne quittait pas sa casquette. Sur le chemin du retour, à la lumière du tableau de bord, son visage semblait flétri, comme s’il avait été congelé, ou comme si on lui avait volé sa jeunesse. C’était le petit garçon le plus seul et le plus étrange que Clete eut jamais connu. »

Et comme Burke est grand, il nous met l’irremplaçable Clete Purcel en ange gardien et des pages bouleversantes, avec ce bonhomme qui déconne souvent mais au cœur qui fond devant un enfant. C’est l’opportunité de pages absolument merveilleuses sur l’amitié qui lie Dave à Clete.

« Clete était l’une des personnes les plus intelligentes que j’aie connues, et l’une des plus modestes, moins par vertu que par incapacité à comprendre qu’il était quelqu’un de bien. Il était si courageux qu’il ne connaissait pas la peur. De la même façon, il était généreux parce qu’il se fichait de l’argent, ou du statut social, ou de la propriété, en dehors de ses Caddy décapotables. Ses appétits physiques étaient énormes. Et il en allait de même pour ses tendances à l’autodestruction. Son père le laitier avait appris à Clete à se haïr, et Clete avait passé sa vie à essayer d’oublier cette leçon. »

Dave va boire un soir de pluie et au matin, l’homme qui a tué Molly sur la route a été assassiné, et il se peut que ce soit Dave alcoolisé jusqu’à l’amnésie qui ait commis ce meurtre. Il ne se souvient de rien mais ses mains sont blessées; va alors commencer une enquête qui l’implique ainsi qu’une ribambelle de gens peu recommandables.

« Toute la journée, je fus troublé à la pensée de Jimmy Nightingale. Et de Levon Broussard. Et de la façon dont Kevin Penny, et Tony le Billard, et Spade labiche, avaient tiré leur révérence. J’ai toujours estimé que les conduites humaines ne recèlent aucun mystère. Nous sommes la somme de nos actes. Mais cette fois, ça n’avait pas marché. »

Helen, sa supérieure et amie, un si beau personnage,

« Elle avait des cheveux blonds coupés court sur la nuque, et elle ne les teignait jamais. Elle portait un pantalon, et tantôt elle se maquillait, tantôt non. Parmi ses histoires d’amour, on comptait un flirt avec une informatrice ( qui avait failli briser sa carrière ), avec le propriétaire d’un cirque, avec une masseuse pour hommes, avec un professeur féministe, et avec Clete Purcel.

Le silence entre ses phrases était souvent plus sonore que ses mots. »

et l’inénarrable Clete Purcel vont, chacun à sa manière démêler l’écheveau inextricable de cette histoire. Pourtant Dave doute de lui-même, lui qui de son côté enquête sur le viol de Rowena, l’épouse de Levon Broussard; les deux enquêtes vont se mêler, se rejoindre et ça, je vous laisse le lire. Moi, ce que j’ai absolument envie de dire de ce livre, c’est qu’il génère un sentiment d’abandon, c’est à dire qu’en lisant je me suis sentie absorbée, emportée par la narration de Dave, dans un flux à voix basse et profonde, l’écriture est telle qu’on est Dave Robicheaux, dans sa tête.

« Le dimanche, je passai une mauvaise nuit et le lundi je me réveillai avec un goût de cuivre dans la bouche, et l’impression que ma vie se dévidait devant moi, que le monde dans lequel je vivais était un monde artificiel, que la charité humaine était une illusion collective, et que les éléments bestiaux que nous étions censés avoir expulsés du monde civilisé non seulement étaient encore en nous, mais nous définissaient, même si nous les avions aseptisés sous forme de drones, de missiles offshore et de mines antipersonnel qui tuaient des enfants des dizaines d’années après qu’elles eurent été posées. 

Ce sont les signes d’une dépression clinique, ou peut-être d’une vision réaliste des temps dans lesquels nous vivons. »

Je n’ai pas calculé quel âge a ici Dave Robicheaux, mais ce qu’il dit sur la mort et son armée est puissant et me touche. L’art du portrait est porté au sommet, et tout est ainsi dans cette écriture subtile, pleine de nuances mais sans concessions.

« Le Sud avait changé en bien des façons, mais au-delà des sophismes et des platitudes niaiseuses, il existe un noyau dur aussi pervers et motivé qu’une foule porteuse de torches jetant une corde par-dessus une branche. Le juge devant lequel Levon comparut était l’Honorable Bienville Tomey. Son visage avait l’intensité coléreuse d’une courgette séchée, et le même degré d’humanité. Il portait son acariâtreté comme un drapeau. »

Il y a chez Dave une humanité, une conscience, un sens du devoir exacerbés. Il est un homme bon, juste, droit, qui lutte contre des démons avec acharnement; et malgré le sort qui s’acharne à lui enlever les femmes de sa vie, il reste là, à contempler le bayou Teche, la pluie, la brume, la lumière du soir ou du matin, son Tee Coon qui a pris la place de Tripod – vous souvenez-vous de Tripod ?-  et les fantômes. Et comme le dit en 4ème de couverture la New York Times Book Review: « Il peut vous faire pleurer avec le lyrisme d’une description. »

« Henderson Swamp appartient au vaste réseau de bayous, de baies et de rivières qui constituent le bassin d’Atchafalaya, les forêts englouties d’un vert doré au crépuscule, et tellement gonflées de silence qu’on se demande si cet échantillon de la création primordiale a été sauvé par une main divine pour nous rappeler ce qu’était la terre quand nos ancêtres se sont mis à avoir des pattes, et ont rampé hors de l’eau.

Les jeunes feuilles des cyprès, aussi délicates que de la dentelle verte, se gonflaient dans le vent; l’eau était haute et noire et calme, semée de nénuphars, les brèmes et les perches filant sous les feuilles comme des coussins d’air flottant vers la surface. »

J’ai coché je ne sais combien de pages et en fermant le livre, il me semble vain d’écrire, il n’y a que l’envie intense de convaincre celles et ceux qui ne l’ont pas fait de lire ce grand écrivain, cette écriture profondément intelligente, sensible; et ce n’est pas parce qu’il y a du sang, des morts, des coups, de la violence que ça change quoi que ce soit.

« J’avais connu Katrina, et ses conséquences. Bizarrement, j’aurais voulu revenir à cette époque. Dans une catastrophe, il y a une sorte de pureté. On voit, à l’état nu, à la fois la nature du courage humain et de la faiblesse humaine, le pouvoir arbitraire et destructeur des éléments, a rupture des convenances sociales et de nos inventions techniques, et la libération du sauvage caché dans l’inconscient collectif. Une salle d’urgences éclairée par des lampes -torches et remplie des gémissements des mourants et du bruit de pieds pataugeant dans l’eau devient une scène médiévale semblable à celles qu’a peintes Victor Hugo.C’est dans de telles circonstances que nous découvrons qui nous sommes, pour le meilleur et pour le pire. Et quand tout est terminé, on n’en reparle jamais, de peur de laisser échapper la sagesse qu’on en a tirée. »

Le monde est ainsi et quand surgit un Dave Robicheaux sous la plume géniale de James Lee Burke, il n’y a que de l’émotion, que les yeux qui se brouillent, le cœur qui se serre et la beauté du bayou Teche qui console. Clete Purcel quant à lui ne cesse de surprendre. Sa rencontre avec Homer est absolument touchante. Lui aussi s’attendrit en vieillissant et malgré ses airs bravache, il a un cœur tendre. L’amitié est pour moi une des choses les plus importantes dans une vie, en tous cas dans la mienne, et pour Dave avoir Clete près de lui, toujours, même s’il doit le freiner parfois, c’est comme un ancrage à la vie. C’est son ange et son démon tout à la fois, et cette relation est elle aussi très émouvante.

« Il était le Robin des Bois de la mythologie populaire, qui pissait sur la respectabilité. mais c’était un homme beaucoup plus complexe, appartenant par essence à la tragédie grecque, une personnalité prométhéenne que personne ne reconnaissait comme telle, un Juste selon la légende hébraïque, qui endossait les souffrances du reste d’entre nous. S’il y a des anges parmi nous, ainsi que le suggère Saint Paul, je suis persuadé que Clete en était un, dont les ailes étaient auréolées de fumée, dont la cape était imprégnée de sang, dont le glaive s’était brisé dans la bataille, sans qu’il se soit rendu et ne l’ait remis au fourreau, un paladin dont les gènes remontaient aux Thermopyles et à Massada. »

Car tous ces personnages ont un passé encombrant, lourd à porter malgré les belles choses attrapées au vol en cours de catastrophe, comme la petite Alafair sauvée du crash d’un avion par Dave. Des rédemptions.

Pour tout dire et pour finir, tout m’a émue dans ce livre -peut-être est-ce le moment M  pour un tel roman dans ma vie – et comment clamer assez fort que ne pas lire James Lee Burke, ne pas rencontrer Dave Robicheaux et Clete Purcel c’est extrêmement dommage? Vraiment je n’avais pas envie de quitter le bayou Teche, Dave, Clete et Alafair, et leur îlot de paix dans la violence du monde. 

Une merveilleuse lecture sur laquelle je reconnais avoir bien traîné par refus de finir.

« Je considère chaque aube comme un présent, et j’essaie de ne pas oublier que les cors de Roncevaux nous sauvent de nous-mêmes, et de la malédiction de la médiocrité. Mais il s’agit peut-être juste d’un autre moyen de dire « allez vous faire foutre ». Vous voyez ce que je veux dire. Je n’ai jamais rien compris. »