« Une fois ( et peut-être une autre)  » – Kostis Maloùtas- éditions DO, traduit du grec par Nicolas Pallier

« L’un des aspects les plus séduisants de la réalité est son imprévisibilité, y compris lorsqu’elle se comporte de la plus simple et prévisible des manières – quoique d’aucuns aient pu soutenir que c’est dans ce cas précis que réside sa magie. Et les premiers à n’en pas disconvenir, selon toute vraisemblance, auraient été Wim Wertmayer et Joaquín Chiellini, ces deux écrivains qui firent sensation dans le monde des lettres, et bien au-delà, avec leurs romans respectifs. Rares sont ceux qui auraient pu prévoir ce qui arriva à la fin du siècle dernier, et quand bien même y seraient -ils parvenus, ils auraient imputé leurs prédictions à la perfidie d’une imagination maladive, et non aux versions admises, et probables, de la réalité. »

Second roman pour moi venu de cet éditeur épatant et exigeant ô combien !  Car il faut ici s’accrocher pour suivre le schéma narratif sans dérailler. Exigeant et jubilatoire, si on se laisse emmener dans cette histoire qui me laisse une question : est- ce déjà arrivé, un truc pareil ??? Quel truc, dites-vous… Eh bien ce qui se déroule sous nos yeux sidérés dans ces quelques à peine 130 pages… Mais quoi ?

« À côté du Sec qui évoluait dans le présent du livre, l’auteur s’attachait – en alternance avec l’intrigue principale – à déployer chacune des grandes étapes de la biographie du personnage, depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Parallèlement à ces digressions, l’écrivain, sans raison manifeste, produisait enfin diverses observations médicales ayant trait aux principales phases de développement de l’embryon. »

Eh bien ceci : Wim Wertmayer, écrivain allemand et  Joaquín Chiellini, auteur urugayen vont écrire à la même époque, un océan entre eux, le même livre.

« Et comment s’appelle cet écrivain? demanda Joaquín Chiellini.

-Wim Wertmayer, répondit Rodrigo Caimán.

-Wim Wertmayer » répéta Joaquín Chiellini, avant de se gratter le menton. »

Le même en tous points. Le personnage principal se nomme Le Sec, ses sœurs sont la Petite et la Grande,

« […], la Petite est tellement chou avec ses mimines emmitouflées dans les manches de son pull, elle semble tellement soucieuse, si fragile dans son besoin de se livrer à son grand frère, que le lecteur en arrive à vouloir l’interpeller, mignonne et fragile comme elle est, pour lui dire « mais laisse donc cet imbécile, confie-toi à moi, je n’y comprends rien mais ce n’est pas grave ». « 

et ces deux romans content le quotidien fade dans un décor anonyme et dans le flou quant à l’époque, du susnommé le Sec, mis à part une chose étrange qui se développe sur sa nuque ( on pense à un kyste…mais… ) . Et puis le Sec lit et on nous raconte ce que lit le Sec. La trame du roman de Wertmayer  – et de Chiellini, mais on ne le sait pas encore – nous est livrée dans 48 pages drolatiques, absurdes, qui m’ont captivée et amusée, fait franchement rire parfois aussi et je me demande encore par quelle astuce ce jeune auteur grec arrive à ça.

« Enfin, à rebours de ce qu’avançaient les deux essayistes au sujet de la portée symbolique des deux romans, Chiellini tenait le Sec non pas pour les rives du fleuve ( ni pour le fleuve lui-même ), mais pour le pont qui reliait les deux rives, s’efforçant de faire l’intermédiaire entre ses propres contradictions, de faciliter la communication entre les deux bords afin de les amener à un point d’équilibre, tandis que pour Wertmayer, le personnage n’était autre que le lit du fleuve, un canal où s’écoulait ce que l’on a coutume d’appeler le réel, l’empêchant de distinguer les rives avec netteté  ( eau, réfraction ), rives qui pourraient symboliser n’importe quelle entité bipolaire. »

Sans compter que j’ai retrouvé dans ce livre un jeu d’enfance, vous savez, ces points numérotés à relier pour obtenir un dessin…Excellente idée !

Quand Joaquin envisage d’écrire un autre livre en évitant la « photocopie » avec Wertmayer:

« À côté de cela, il aurait aimé pouvoir sonder l’intérieur de Wim, pour voir à quel stade créatif il en était, s’il explorait encore l’idée des pensées figées dans le temps ou s’il était passé à autre chose; il aurait voulu aller à la pêche aux informations, en faisant de vagues allusions à son propre travail, mais à la réflexion, il craignait que même une remarque aussi innocente que « c’est fou le nombre de gens qu’on rencontre dans une vie » fasse germer dans la tête de Wim l’idée de recenser tous les gens qu’il connaissait, et qu’ils finiraient (bordel) par écrire le même livre. ( À quelques milliers de noms près.) »

Bon alors ce livre est très court, je ne vais pas en faire des kilomètres, mais l’histoire va dire comment éditeurs, traducteurs, critiques, commentateurs de toutes sortes, universitaires aussi vont s’emparer de ces deux livres identiques et en faire un phénomène international. C’est la partie qui m’a donné le plus de mal, ce centre dans lequel toutes ces discussions, échanges monnayés ou pas, affaires, quoi ! se négocient.

« Un texte fini ressemble à un insecte emprisonné dans de l’ambre. Il ne tolère guère d’ambiguïté quant aux autres formes qu’il aurait pu adopter, quant à la façon dont il aurait pu s’échapper de l’orientation qui lui a finalement été donnée. Mais lorsqu’un texte n’est pas encore écrit, ou se trouve au stade de la création, les possibilités qui s’ouvrent devant lui sont, cela va sans dire, infinies. D’où, sans doute, cette impulsion déplaisante qui forçait les six aspirants co-auteurs à rejeter toute proposition mise sur le tapis: ils étaient convaincus qu’il existait une infinité de possibilités de formuler de manière plus satisfaisante ce qui devait être dit. »

Et puis il y a Sabine qui commence à lire le livre. Et Sabine va exprimer de façon très claire, très précisément ce que moi je pense du livre. De celui que je suis en train de lire, vous comprenez? De celui qu’elle a lu…Et en lisant moi ce que Sabine dit, c’est comme si c’était moi qui parlait. Me suivez-vous? Et approchant de la fin, nouvelle surprise !  C’est un livre bourré de surprises. 

Bon, j’ai fait de mon mieux, je partage quelques extraits avec vous, pour vous présenter le ton ( mais il y en a plusieurs ), l’ambiance ( qui souvent varie ), et finalement le jeu malin et intelligent que joue ce jeune auteur grec avec ses lecteurs. Livre gigogne,  je ne sais pas comment le qualifier (faut-il le qualifier?). En tous cas il faut s’accrocher sur la partie centrale – mais comme je le dis, c’est un livre court, rien d’insurmontable – d’autant que ça attise la curiosité et qu’une fois commencée la lecture de la vie du Sec, on ne peut que poursuivre.

Livre court à propos du livre, de son environnement, de ses chemins, qui à mon sens se moque avec beaucoup de délicatesse, d’ironie et d’auto-dérision sans doute, de ce qu’on appelle « le monde du livre », tout ce monde qui va graviter autour de celui qui a écrit, et si j’ai aimé Sabine, c’est parce qu’elle représente la lectrice que je suis. J’ai éclaté de rire de soulagement en lisant sa tirade .

« Pourquoi n’avez-vous pas dit ce que vous vouliez dire de manière simple? Pourquoi ne pas avoir imaginé une histoire simple et linéaire qui raconte sans détours ce que vous aviez envie de dire? Parce que vous n’étiez pas sûrs de savoir ce que vous vouliez dire? Ou parce que vous étiez trop paresseux, ou pas assez talentueux, pour trouver la bonne histoire, celle qui, à elle seule, exprimerait ce que vous vouliez dire à la perfection? Pourquoi fallait-il que vous compliquiez les choses en imbriquant des histoires dans des histoires, en inventant une biographie fastidieuse remplie de faits insignifiants, en couvrant des pages et des pages de données scientifiques sans aucun intérêt pour l’intrigue et guère plus pour le lecteur, pourquoi nous infliger vos aspirations ridicules, tout ce qui vous fait espérer que votre œuvre est à la hauteur de celles que vous admirez? Pourquoi faut-il que tout soit si chaotique? Pourquoi tout doit se dérouler en même temps? […] Pourquoi chercher à vous donner un air? Vous avez peur qu’on vous accuse d’écrire de manière simpliste, ou est-ce parce que vous êtes convaincus que ce qui est difficile et biscornu, ce qui interpelle le lecteur en lui disant Minute mon grand, tout ce qui le tient à l’écart, est automatiquement d’avant-garde? »

Je me suis sentie moins seule face à ma lecture. Parce que voyez-vous, vous faisant ici mon petit commentaire sans prétention ( surtout pas celle d’avoir tout bien compris en lisant ça ), je remets en question ma « légitimité » à en parler. D’abord c’est très très difficile, et ensuite, je ne connais que d’assez loin cet univers constitué de gens au cerveau bien plein, bien fait, ceux qui jamais ne se trompent, lisent les bonnes choses, disent les bons mots…Je crois, je le dis sincèrement, que ce livre sera souvent refermé, lu en diagonale ( là, c’est la catastrophe ) parce que même court, il faut lui consacrer du temps, pas à le lire, mais à le décrypter et finalement à en rire. Je reconnais que je ne suis pas certaine du tout d’avoir tout bien compris. Mais faut-il tout comprendre?  Néanmoins je l’ai lu du premier au dernier mot en m’interrogeant sans cesse, et c’est déjà pas mal. Je vous invite à rester curieux et à rencontrer le Sec, héros sans gloire de Wim Wertmayer et de Joaquín Chiellini . Enfin,…c’est plus compliqué, et plus drôle encore si vous allez jusqu’au bout – sans tricher, j’entends ! –  de ce petit roman futé et insolent.

Finissant mon bavardage, je me demande toujours : est-il possible que deux hommes séparés par des kilomètres d’océan, écrivent le même livre?

2 réflexions au sujet de « « Une fois ( et peut-être une autre)  » – Kostis Maloùtas- éditions DO, traduit du grec par Nicolas Pallier »

  1. L’objectif de cet auteur est peut-être tout simplement d’aboutir à ce que le lecteur s’interroge? Intrigant…j’aime bien les niveaux sous-jacents et les interrogations. Va falloir que je tente l’aventure. Mais ma pal devient branlante…bises

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    • Ah c’est un tout petit livre, au sens du format, de l’épaisseur et du poids, ta pal ne s’ecroulera pas ! Ensuite bien sûr on s’interroge, mais la fin secoue tout ce qu’on a lu avant. Et en plus, il y a une suite qui sort bientôt, même format je crois. J’espère la lire

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