« Le dernier thriller norvégien » – Luc Chomarat – La Manufacture de livres

« Copenhague – Nouvelle victime de l’Esquimau

Presque distraitement, Delafeuille fit glisser l’information sur sa tablette, puis revint en arrière et cliqua sur le lien. L’article était relativement bref.

Ulla Rzstrmorg, la jeune fille retrouvée en morceaux dans la forêt de Grnd dans la matinée de vendredi, serait elle aussi une victime du tueur en série connu sous le nom de l’esquimau. La police a confirmé que le modus operandi était identique. Ulla Rzstrmorg est la sixième victime de l’Esquimau à ce jour.« 

Luc Chomarat récidive. Après « Un petit chef d’œuvre de littérature » ( Marest éditions ) voici à nouveau un court roman qui aborde à peu près les mêmes sujets : le livre de nos jours, le monde de l’édition, le commerce, les modes, les lecteurs et l’arrivée du numérique. Coups de griffes et railleries pour un grand saut dans un espace-temps où le monde réel et la fiction se percutent et s’embrouillent. Il y en a pour tout le monde : le monde qui écrit, celui qui lit, achète, celui qui édite, vend etc…tous sont remis en question avec à la clé l’avenir du livre, celui de la littérature et de sa complexité. Sans parler des scandinaveries, polar sanglant ( plus que celui d’ailleurs ?), V…o et I..a, design suédois, grandes blondes et C…….g beer… Et des troupeaux moutonniers qui se ruent dans les filons bien « marketés » concoctés par les éditeurs et par les auteurs. Un bon gros agglomérat d’idiots d’un côté et de malins de l’autre en quelque sorte.

« Le hall de l’hôtel était feutré et ultramoderne, avec des petits coins cosy pour prendre un verre, des tables au design évidemment scandinave, des canapés taillés à la serpe, des peaux de bêtes au sol et des éclairages verdâtres comme dans les thrillers nordiques. »

Avec un poil de méchanceté, mais pas trop, avec un rien de nostalgie mais pas trop, et beaucoup d’humour, Luc Chomarat empoigne celui qui se risque à ouvrir le livre, l’embarque pour Copenhague où sévit l’Esquimau, puis le ballotte dans son histoire folle.

« L’avion s’immobilisa en fin de taxiway et l’hôtesse, une blonde longue et ferme, avec une bouche pulpeuse et rouge dans laquelle on avait envie de mordre jusqu’à ce que le sang gicle, prononça la formule habituelle[…] »

Je me vois bien embêtée à parler de ce texte assez déjanté essentiellement dans la forme du propos. BREF ! J’arrive un peu après la bataille, tout a déjà été dit, ce petit livre a été encensé, les louanges et commentaires élogieux ont plu sur lui abondamment, comme il en pleut parfois sur un thriller norvégien.

Le protagoniste Delafeuille  – qu’une des nombreuses Ulla à bouche rouge appellera aussi Delabranche – vient acheter des droits, ceux du dernier thriller norvégien (écrit par Grundozwkzson) , ça se passe au Danemark, les gens ont des noms imprononçables métissés de suédois, danois, norvégien, islandais…Delafeuille rencontre Sherlock Holmes, et là tout dérape, personnages réels ou/et fictifs se rencontrent, notre Delafeuille ne sait plus où il est, qui il est et son environnement humain et matériel est distordu entre le roman qu’il vient acheter et qu’il lit en même temps, voyant arriver en  léger différé ce qu’il vient de lire.

En résumé : c’est le boxon ! 

« -Parlez-moi de ce livre, vieux camarade, dit calmement Holmes en évitant souplement un gros homme qui s’enfuyait en hurlant des choses gutturales.

-C’est le dernier livre d’Olaf Grundozwkzson, le pape du thriller nordique. Je suis à Copenhague pour négocier les droits de traduction en français. Mais j’ai l’impression que c’est un produit hybride interactif. Je me retrouve coincé dedans !

Holmes tira calmement sur sa pipe.

– Ce que vous dites n’a aucun sens. Et pourtant, quand on a éliminé l’impossible, ce qui reste doit être la vérité, si improbable soit-elle.

Delafeuille frappa du poing dans sa paume ouverte.

-Bon Dieu, mais c’est bien sûr ! Si nous sommes à l’intérieur d’une fiction, rien ne vous empêche d’être là.Vous êtes vraiment Sherlock Holmes.

-Élémentaire. Si nous allions jeter un coup d’œil à ce livre ? »

J’ai bien aimé parce qu’il m’a fait rire et c’est quand même assez rare les lectures drôles. D’accord, ici il faut parfois avoir mauvais esprit et aussi une bonne dose d’auto-dérision; comme lectrice  je suis de cette sorte.Tout ce qui est censé évoquer ce polar (thriller ) du nord tellement à la mode est tourné en ridicule. Ah ! le thriller… caractéristiquement le terme collé sur une couverture parce qu’il y a un lectorat potentiellement énorme, le côté moutonnier du lecteur n’ayant pas de limites semble-t-il ( preuve en est : je lis ce « dernier thriller norvégien » ). Vous savez que je déteste le catalogage et finalement ici, on catalogue pas mal, MAIS c’est pour rire, bien sûr ! Donc pour ce qui est des lecteurs, ils peuvent aimer le polar scandinave – pardon, thriller –  ET Luc Chomarat quand il s’en moque. Enfin je suppose que oui.

 Delafeuille a mangé des smorgasboards et…

« Il se propulsa contre la porte en teck ornée d’un petit bonhomme de neige, atterrit à genoux devant la cuvette. Un haut-le-cœur, et un geyser verdâtre jaillit de ses intérieurs.

Il vomit longuement, son petit corps grotesquement penché sur la cuvette qui s’emplissait de choses bizarres. […] Pourrait-on lui expliquer ce qu’il y avait d’intellectuellement stimulant pour un lecteur, dans la description d’un pauvre homme en train de rendre ses tripes au-dessus de la cuvette des chiottes, aussi design fussent-elles ? 

En même temps, il se sentait mieux, il ne pouvait pas le nier. »

J’ai bien aimé la sympathique Madeleine Murnau avec ses rêveries éthérées dans les fauteuils violine, et le sinistre Gorki, autre concurrent sur la ligne pour récupérer le dernier thriller norvégien; j’ai bien aimé la collection de Ulla, les grandes blondes à obus et lèvres à mordre pour en faire gicler le sang partout sur les murs…, et l’inspecteur Willander, l’inspecteur Bjornborg…et puis je crois qu’il y a là surtout un grand coup de chapeau à Sir Arthur Conan Doyle et à son Sherlock Holmes, ce personnage hors du commun surtout au temps de sa naissance. De nombreuses autres références sont évoquées.

Je crois quand même avoir préféré « Un petit chef d’œuvre de littérature », peut-être parce que c’était nouveau cette façon de parler du monde des livres. Ici, on n’a plus l’effet de surprise. 

La couverture avec le bonhomme de neige. Jo Nesbo . Peut-être bien le dernier – excellent -« thriller » norvégien que j’ai lu.

(Folio l’a épinglé Thriller )

 

On entend :  Norwegian wood

Une lecture facile, maline et drôle. 

« Taqawan » -Éric Plamondon – Quidam éditeur

« Elle monte dans le bus et s’assoit, colle son front chaud contre la vitre fraîche. Dans son silence, elle ignore les cris, les rires et la bousculade de ceux qui s’engouffrent dans l’allée pour se caler sur les bancs deux par deux jusqu’au fond. Le moteur tourne, c’est un autobus jaune Blue Bird. Il roule vers le pont. C’est jeudi. C’est bientôt la fin de l’année scolaire. On est le 11 juin. C’est son anniversaire. Elle a quinze ans aujourd’hui. Elle n’en a parlé à personne. Sa mère s’en souviendra peut-être ce soir à table si elle n’a pas trop bu. »

Ce livre n’est pas nouveau, il m’a été offert depuis un moment et j’attendais une pause dans les nouveautés pour le lire, chose faite en deux heures, avec plaisir et grand intérêt. Alors bien sûr, beaucoup a déjà été dit, mais il n’empêche qu’il est bon de reparler d’un livre comme celui-ci. Qui prend une valeur différente pour moi depuis que ma fille vit au Québec, car forcément je m’intéresse à l’histoire de cette province, plus globalement à celle du Canada. Je ne suis pas tout à fait ignorante de ce pays, c’est là aussi l’Amérique, continent dont j’explore la littérature depuis longtemps et le thème récurrent des peuples autochtones m’intéresse beaucoup. 

« Gespeg

Ils ont marché, cheminé pendant des mois, des années, des siècles et, quand l’avancée est devenue impossible, il se sont arrêtés, ils ont posé leur histoire ici et ils ont dit: nous voilà arrivés à Gespeg, ce qui dans leur langue veut dire la fin des terres. Plusieurs siècles plus tard, des hommes venus d’ailleurs allaient s’emparer de ce territoire et de ce nom pour en faire la Gaspésie. »

De nombreux auteurs m’ont déjà apporté plus de savoirs sur l’histoire de ces peuples; en vrac je citerai Jack London, Nancy Huston avec son superbe « Cantique des plaines », Joseph Boyden, magnifique et incontournable, et récemment Gilles Stassart dans le cri d’alerte et le grand hommage aux Inuits qu’est « Grise Fiord », je ne cite qu’eux mais il y en a plein.

« Les forces de l’ordre sont en train de sauver le Québec des terribles agissements de ces sauvages qui ne veulent jamais rien entendre. Il faut les discipliner, leur apprendre. On est dans la province de Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s’y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Elle répand la parole de l’ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison. »

Ici nous sommes précisément au Québec, le livre commence le 11 juin 1981. Ce jour se déroulèrent de grosses émeutes et de violentes répressions suivies d’une crise importante opposant le gouvernement du Québec aux indiens mig’maq de la réserve de Restigouche. Le gouvernement du Québec veut alors interdire la pêche du saumon aux indiens en leur volant leurs filets. Or cette pêche est question de survie, et infime à côté de ce qui s’attrape ailleurs. Il s’agit là en réalité de marginaliser encore plus les gens de la réserve.

« Il y a le Québec et le reste du Canada, la réserve et le reste du monde. Dix générations plus tôt, ils étaient partout sur la péninsule gaspésienne. Dix mille ans plus tôt, ils s’étaient installés ici, à la fin des terres, Gespeg. Ce sont les Mi’gmaq. »

Le film de Alanis Obomsawin sur les évènements de Restigouche

 

La jeune fille dans le bus, c’est Océane, qui rentre à la réserve après l’école. On va la retrouver plus tard, elle est un axe autour duquel quelques personnages vont se rencontrer, québecois, français, indiens…Et l’histoire d’Océane est emblématique des humiliations que subissent les autochtones, une fois encore, surtout les femmes, victimes sur tous les fronts.

Ce livre est court et non linéaire, oscillant entre roman – on a bien des personnages suivis au fil d’une trame narrative – récit historico-politique et conte. Livre protéiforme donc, riche d’informations sur la culture mig’maq, sur l’origine des indiens d’Amérique du Nord, sur les saumons. Riche en légendes et surtout, à mon avis en réflexion sur ce qu’on appelle « identité ». Ce que j’ai trouvé passionnant, c’est précisément ce sujet .

Les peuples autochtones sont issus d’une migration très ancienne depuis l’Asie, puis arrivent en conquérants les Anglais et les Français, et tous affirment être les plus légitimes. Il fut facile pour les Européens tout « civilisés » comme ils l’affirmaient de s’imposer face aux « sauvages ». J’ai trouvé particulièrement pertinent ce qui est dit sur le développement de l’agriculture qui a servi en fait à réduire les territoires de chasse des Indiens (chasseurs-cueilleurs et pêcheurs ), les zones de forêts, et comme on le voit ici les droits de pêche, facile alors de les soumettre à un mode de vie qui n’était pas le leur, et où ils finiraient par se dissoudre dans le monde « civilisé ».

Personnellement, je trouve ça épouvantable, nous sommes nombreux comme ça je pense. Il ne s’agit pas de dire que ces peuples autochtones étaient bons et les autres mauvais, non et d’ailleurs Éric Plamondon parle aussi des guerres, très violentes entre les tribus sauf qu’elles étaient à armes égales. Ici, non seulement les armes ne sont pas égales, mais les Européens sont absolument certains de leur supériorité à tous points de vue. Les religieux chargés d’évangéliser les « sauvages » sont un thème récurrent dans les romans qui parlent de cette conquête des Amériques ( Joseph Boyden a écrit cela de façon impressionnante dans « Dans le grand cercle du monde  » ).

« C’est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. Comment ça fonctionne, dans la tête des humains ? Ils sont les enfants de leurs parents. Ils naissent au sein d’une communauté à un moment précis quelque part. Mais d’où vient cette incroyable force collective qui mène le monde depuis toujours: défendre don territoire, son identité, sa langue ? D’où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l’espèce humaine se batte et s’entretue au nom d’un lieu, d’une famille, d’une différence irréductible ?Pourquoi mourir pour tout ça ? »

Ensuite, on voit la politique contemporaine et ses contradictions, parce que le Canada est un état fédéral et que certaines choses en relèvent, mais d’autres non et sont du ressort du gouvernement provincial. Il y a une sorte de dichotomie difficile à gérer. Mais je ne vais pas vous parler de ça. On apprend aussi de belles choses sur le vocabulaire, sur les saumons, les ours, les castors, les légendes, l’installation des colons…Mais vous inviter à lire ce petit livre touchant, assez révoltant aussi. Et vous, curieux, y trouverez des sources d’informations si vous avez envie d’en savoir plus sur l’histoire de « la belle province », à regarder un peu sous le fard.

Je vous propose « Blackbird » des Beatles et langue Mig’maq

« Whiskey » – Bruce Holbert – Gallmeister/AMERICANA, traduit par François Happe

 » EXODE

Août 1991

Cette fois, Claire ne partit pas sans crier gare, mais au bout d’une longue suite d’attentions quotidiennes destinées à montrer à Andre toute l’affection qu’elle avait pour lui – des petits mots dans son panier-repas, ses desserts fruités préférés, des cassettes de films sur la Mafia, des bains moussants, une croisière en ferry jusqu’en Alaska et une télévision grande comme le Rhode Island – attentions qui toutes le touchèrent profondément, bien qu’il lui fût impossible d’ignorer ce qui motivait ces largesses. Le matin, pendant des heures, elle essayait de lui expliquer qu’il était sa raison de vivre, mais ce besoin impérieux de convaincre ne faisait que témoigner du contraire. Il n’y eut pas de  dernière goutte d’eau, pas de vase qui déborde, pas de dispute, pas de portes qui claquent, pas de vaisselle cassée, ni aucune de ces scènes que l’on associe habituellement à un mariage en plein naufrage. Simplement, une obscurité s’installa peu à peu autour d’eux, et au bout d’un moment ils s’aperçurent qu’ils ne pouvaient plus rallumer la lumière, ni ensemble, ni séparément. »

Superbe accroche pour ce roman, le troisième de Bruce Holbert. J’avais déjà eu de gros coups de cœur pour les précédents  : « Animaux solitaires » et « L’heure de plomb »

Ce dernier ne déroge pas au coup de cœur et Bruce Holbert est pour moi toujours au-dessus du lot; il me laisse, fermant le bouquin, lectrice totalement satisfaite. C’est en particulier grâce à son écriture bien reconnaissable, une forte personnalité que cet auteur m’emballe. Rencontré à Lyon il y a quelques années, il m’avait beaucoup amusée avec une anecdote sur sa grand-mère et son cheval. La narration est assez sobre, voire sèche, nerveuse, alternant des phrases courtes se contentant de relater des faits, des actes et sans grand étalage tapageur de sentiments, et de plus longues tirades où s’invite la poésie, le tout relevé par un humour à froid que j’affectionne.

«  »-Toute ma vie, nous avons mangé dans des assiettes en carton et avec des fourchettes et des couteaux en plastique, dit Andre.

-Pourquoi cela? demanda Claire.

-Parce que nos parents n’arrêtaient pas de casser les vraies en se les jetant au visage. Et sur nous, à l’occasion.

-Seulement si on n’avait pas la bonne idée de se baisser, répondit Smoker. Ça n’avait rien de personnel, c’était comme la gymnastique pendant les cours d’éducation physique. Parfois, la personne à coté de toi te donne un coup de pied ou une claque. Ça fait partie du cours. »

Comme vous le lisez dans ce début du livre, dire la fin d’un amour en quelques mots si bien ajustés, c’est déjà assez rare et d’une qualité d’expression de haut niveau. Donc ce roman sobre, beau, violent quelquefois, souvent plein de poésie, en particulier dans les scènes de la nature, est une photographie très juste de l’existence.

Bruce Holbert  pourra désarçonner certains lecteurs par ses bonds répétés d’une époque à une autre, imposant une gymnastique mentale et une bonne concentration pour suivre les fils, ceux des histoires de cette famille, de sa fondation (Genèse octobre 1941- novembre 1950 ) jusqu’à sa conclusion (Exode octobre 1991 ). Entre les deux s’insèrent les chapitres « Lamentations », pour les années 80.  Des années 50 aux années 90, ces chapitres aux titres bibliques dénotant un certain humour  – car nos héros ne sont pas très catholiques – vont nous conter l’attachement inattaquable que se portent deux frères, Smoker et Andre, métissés de sang indien. Sur quoi se connectent Peg et Pork, parents douteux. Peg gamine:

« Elle n’était pas de ces enfants turbulents qui subissent une mauvaise influence, elle était la méchanceté même. »

 puis leurs histoires d’hommes mariés, séparés, remariés et puis seuls. Smoker épousa Dede, et Andre, Claire (deux fois ).

« La nuit, quand il avait suffisamment picolé, Andre appuyait ses mains l’une contre l’autre, comme pour prier, puis il les écartait et imaginait le visage de Claire entre ses paumes. Il avait déjà rencontré des femmes plus séduisantes, mais aucune ne lui avait autant donné envie d’une existence différente de celle qu’il vivait. »

Smoker a une petite fille, Bird, que Dede a confié à une communauté en marge, au fond des montagnes, et ce roman va essentiellement raconter le road trip des deux frères à la recherche de Bird, retracer tortueusement l’histoire familiale placée sous le signe du whiskey et des ruptures. Les liens se délitent plus ou moins violemment, mais restent les deux frères aux sentiments variables et tumultueux mais que rien ne séparera.

« Claire[…] se rendait compte qu’elle ne comprenait pas davantage pourquoi elle était attirée vers Andre et, à travers lui, vers Smoker et les autres. Pourtant elle restait à part. Ce n ‘était pas une question de race; Smoker et Andre, à la fois blancs et indiens, semblaient incapables de voir en eux la frontière où se rencontraient ces deux parts égales, et ils paraissaient même s’en désintéresser. Ils étaient des tas de choses à moitié, et rien en totalité, mais elle s’apercevait que ce n’était pas la race ni une culture qui les divisait ainsi. C’était ce qu’ils n’étaient pas, et non pas ce qu’ils étaient. »

Je vous passe les détails, métiers, études, vices et vertus, aventures et mésaventures, simplement il y a là une « pâte » humaine d’une grande vérité, des pages superbes quand Andre et Claire partent en lune de miel dans la nature, les levers et couchers de soleil, la nuit étoilée, la petite Bird aussi. Il y a évidemment beaucoup d’émotions, rattrapées par l’urgence dans laquelle se trouvent les personnages d’avancer d’abord et encore. Second mariage de Claire et Andre:

« Bien décidée à prendre un départ plus favorable cette fois, Claire entraîna Andre jusqu’à une cabane de poseurs de lignes abandonnée, située à mi-hauteur de Bonaparte Mountain. Ils emportèrent leur nourriture et burent l’eau d’une source. Le premier jour, le temps fut lourd et humide, mais les nuages se dispersèrent dans la nuit. Dans leurs duvets jumelés, Andre lui montra les points de repère dans le paysage, des silhouettes qui se découpaient sur l’horizon, ainsi que des étoiles et des planètes. Il y avait une petite tache pâle, et Claire affirma que c’était Mars. Ce n’était pas le bon quadrant, Andre le savait, mais l’exactitude lui parut être une contrainte fastidieuse. Il commença alors à inventer pour elle des mythes à propos de tel rocher ou tel animal qu’il étayait en brodant sur des histoires indiennes, et quand il fut à court de ces dernières, il fit appel à Hans Christian Andersen . Elle s’endormit avant qu’il se fût lassé de mentir et, seul au milieu du silence, il se félicita d’avoir fait tenir son mariage jusqu’au deuxième jour. »

C’est le lien entre Andre et Smoker que j’ai préféré, viril et aléatoirement inconditionnel mais où persiste une tendresse liée à l’enfance. J’ai beaucoup aimé les femmes du livre aussi, même  – et peut-être surtout  – Peg qui n’est pas un prototype de bonté et de douceur et c’est ce en quoi je remercie Bruce Holbert car de cette femme, il a su ne pas faire seulement une « mauvaise mère et mauvaise épouse  » mais aussi une femme au caractère déplorable qui lui permet d’être libre, ou qui essaye maladroitement de l’être… ça ne va pas sans dommages, je le concède . Au fil des pages, s’amènent les drames, les chagrins, les beuveries monstrueuses aussi, et tout est dit avec une pudeur, un parfait dosage d’émotion sans débordements. Il ne porte pas de jugements sur ses personnages, il les raconte, c’est tout. Et pour ça, bravo. Parfois on a envie de dire de l’un ou de l’autre : mais quelle ordure ! et quelques lignes plus loin, on pense autrement.

Beau livre plein de force, plein de sobriété et d’une grande finesse. On y parle de l’inéluctable, de l’inévitable, du probable et du fatal; en amour, en amitié, et dans la vie en général. Bruce Holbert met ses personnages sur des voies et regarde comment ils y avancent, reculent ou bifurquent…

« Dehors, les nuages barbouillaient la lune de jaune. Les flocons qui tombaient s’amassèrent sur la veste de Smoker. Ça n’avançait pas à grand-chose de déterminer le temps qu’il allait faire si on n’avait pas le pouvoir de le faire venir plus vite ou bien de l’éviter. C’était comme prévoir une gueule de bois – savoir qu’elle était imminente ne la rendait pas moins inéluctable. »

Une fois encore, un auteur américain m’a emmenée dans son pays, chez les gens de son pays, me faisant approcher cette Amérique où on porte une arme, où on chasse le cerf, où on boit chez Eddie jusqu’à rouler par terre et où planent encore les légendes indiennes.

Une famille qui de génération en génération peine à trouver un équilibre, peine à se stabiliser, et on peut dire même… qu’elle n’y parvient pas. Des vies écrites sur un cahier de brouillon, griffonné, raturé, mais bien rempli…Castrant veaux et bouvillons, Pork et ses fils chantent à tue-tête Streets of Laredo

Très belle lecture, à la fois remplie d’action – eh oui ! il se passe plein de choses ! –  et émouvante, drôle, rêche d’un côté et douce de l’autre. J’ai beaucoup aimé et Bruce Holbert reste parmi ceux qui ne me déçoivent pas.

« Le regard d’Andre se perdit dans le crépuscule, puis dans la nuit qui s’installait. Le dôme céleste semblait posé sur lui. Il avait entendu dire que la chose la plus étonnante à propos de l’espace était la quantité de néant qu’il y avait dedans, mais ce soir, il donnait l’impression de pouvoir contenir tout ce que l’on dit qu’il renferme. Andre avait envie de n’être qu’une particule de sel, traversant en un éclair les parois rocheuses, les prairies jaunes, les pins, les mélèzes, les ormes et les bouleaux à l’écorce blanche qui bordaient les ravins. Il se sentit transporté par une sensation de légèreté. »

« Seul avec la nuit » – Christian Blanchard – Belfond

« Prologue

Afrique du Nord, le printemps

La soudure rouillée était tombée depuis longtemps. L’interstice qui en résultait serait providentiel. Quelques millimètres de lumière. L’air entrait. En quantité pas suffisante pour tout le monde. Elle s’en était rendu compte au fil des heures. Sa chance: avoir été poussée dans ce coin. Son corps allongé, pressé contre la paroi verticale. La tête collée au toit, brûlant la journée et glacial la nuit. Quelques centimètres entre le faux plafond recouvrant la cargaison et la tôle ondulée extérieure du conteneur.

Elle ne savait pas combien de gens étaient entassés. Elle avait été la première à y entrer. La plus jeune. On ne discute pas. »

Ainsi commence ce roman publié sous le genre « thriller ». Pour moi c’est simplement un bon roman, noir mais pas seulement, que j’ai lu très rapidement parce que les personnages m’ont attachée à eux, parce que le sujet est fort, révoltant et hélas tout à fait concret. C’est avec une grande sensibilité mais sans rien taire que Christian Blanchard aborde des thèmes qui résultent des mêmes réseaux mafieux; pour commencer, les passeurs et l’exploitation d’enfants migrants pour la mendicité. On les ampute, on les loge, les nourrit et ils ramènent l’argent qu’ils mendient aux feux des carrefours, sans oublier qu’on les accoutume à une drogue pour qu’ils restent dociles; exploités pour la prostitution et aussi pour le trafic international d’organes qui implique de bons médecins et chirurgiens avec leurs équipes qui transplantent de leur plein gré ou pas des organes dont ils connaissent l’origine ou pas.

« Une dernière porte s’ouvrit et on lui ôta sa cagoule.

Petite pièce blanche, très lumineuse. Deux entrées. Le chirurgien mit quelques secondes à s’habituer àla luminosité. Il n’était pas seul. Deux femmes étaient assises sur un banc.

Le ravisseur prit la parole.

-Voilà une nouvelle équipe réunie. Vous avez quelques minutes pour faire connaissance avec les deux femmes, qui, elles, se sont déjà plusieurs fois retrouvées ici. Je vous suggère de ne pas trop en dire. Moins vous en saurez les uns sur les autres, mieux vous serez protégés. N’échangez pas vos adresses ni numéros de téléphone. Soyez suspicieux les uns envers les autres. Certes , vous allez devoir constituer une équipe, mais si l’un de vous est pris, les deux autres tomberont si vous en savez trop.

Quant à nous, moi, mes hommes et mon organisation, nous ne risquons rien. Je vous conseille fortement de me croire. »

Les victimes de la seconde catégorie peuvent aussi servir pour le premier usage. Horrible…En fin de livre, l’auteur met en note un rapport publié par Global Financial Integrity qui place le trafic d’organes humains parmi les 10 premières activités économiques illégales du monde, ainsi que Mediapart qui a fait un recensement des pays qui pratiquent couramment ce trafic.

Quant à l’exploitation d’enfants pour la mendicité, il cite un article de Slate.fr et un rapport conjoint de l’Unicef, de Human Rights Watch et du département d’état des Etats Unis.

Après le prologue, les chapitres alternent lieux et personnages. On est chez Gilles Patrick, chirurgien, « invité » à réaliser quelques opérations. L’ambiance est campée avec force dès le départ. De chapitre en chapitre, on va chez Némo et la petite rescapée qu’il récupère assise au bord d’un pont, Muette, silencieuse comme son surnom l’indique. Clairement, j’ai adoré Némo et Muette. D’une part, j’ai toujours aimé les trains, les gares, les voies ferrées, et Némo vit dans une voiture ( et pas dans un wagon, attention ) qu’il a aménagé pour y vivre son chagrin, y boire du rhum et se goudronner les poumons à la Gitane.

« Le matin, rien n’est très clair.

Je suis vieux. Muscles, articulations…Mon corps est rouillé. Je mets de plus en plus de temps à me lever. Je détends chaque membre. Mes pieds dans des chaussons d’un autre âge.

Mes poumons sifflent. Le goudron des clopes sans filtre. Excité par les déviances de la veille, un troupeau de bisons traverse ma tête devenue une savane sauvage. Au mieux, une nuée de mouches prend ma cervelle pour une viande appétissante.

Aujourd’hui, je suis saturé d’insectes bourdonnants.

Les yeux mi-clos, je sors de ma chambre et m’affale sur le canapé. Pas prêt. Je retourne me coucher. Le temps que mes neurones se connectent.

Allongé sur le dos, je regarde le plafond voûté. Une toile d’araignée me nargue dans un coin. Je l’enlèverai plus tard. Tout est nickel chez moi et doit le demeurer. Pas nécessairement bien rangé, mais propre. Tant que mon environnement restera net et clean, je garderai la tête hors de l’eau. »

Quand on sait son histoire, on pardonne tout. Il vit seul et commence à perdre la vue. Muette va surgir dans sa vie, il va la recueillir et ils vont former un drôle de duo. Il faudra du temps (celui du livre) pour comprendre son mutisme.

« Est-ce que je ne fais pas une grosse connerie en sauvant cette gamine? Pas certain qu’elle ait voulu sauter. Peut-être ne le saurai-je jamais.

Je ne suis pas l’abbé Pierre, non plus. Je m’appelle simplement Némo, je suis un vieil alcoolique, les poumons chargés à mort de nicotine et tapissés d’une belle couche de goudron. Je vais bientôt crever…mais avant, il y a de fortes chances pour que je devienne aveugle.

Alors, vieux ! Pour une fois, fais une bonne action. Sauve cette gamine.

Essaie ! »

Ensuite il y a Diarra et Sayid, encore un duo assez sidérant celui-ci.

« Sayid et Diarra étaient inséparables. Ils étaient devenus amis par hasard mais aussi par nécessité. Un lien les unissait l’un à l’autre. Toute la journée, une corde reliait Diarra à Sayid…et Sayid à Diarra.

Sayid n’avait plus de jambes. Elles avaient toutes les deux été sectionnées au niveau des genoux. Diarra, lui n’avait plus de bras droit. »

Jeunes, les garçons, 11, 12 ans, on ne sait pas bien, mais ce sont encore des enfants. Champions du gobelet tendu au carrefour, toujours bien rempli et qu’ils ramènent sagement au Grand Serge, le boss de l’entrepôt qui entretient à minima sa cohorte de pauvres gosses en se faisant un joli pactole. Et puis il y a Aïcha, jolie gamine lybienne de 13 ans, survivante de l’ignoble conteneur et qui sera exploitée elle aussi par de sales types.

« Grincement des portes métalliques suivi d’une violente lumière. Déplacement d’une partie de la cargaison. Le faux plafond s’effondra. Des corps humains en décomposition tombèrent sur la tête des douaniers et des dockers les plus proches.

Elle glissa et se retrouva enchevêtrée avec les cadavres. Il lui fallut plusieurs secondes avant de réussir à lever un bras et à émettre un cri.

-Vivante ! Je suis vivante !

Elle pensa que son calvaire était terminé. 

En réalité, il commençait. »

Dans le monde « normal », il y a la famille d’Elodie, qui attend un rein. Il y a Elodie dont on fera vraiment la connaissance à la fin du roman, une jeune fille intelligente, sensible, qui va vouloir savoir d’où lui est arrivé ce rein en elle providentiel qui mettra fin aux dialyses.

Ces histoires vont se rejoindre bien sûr, dans un récit sans temps mort. Parfois on sourit avec Diarra et Sayid, des gosses qui doivent oublier qu’ils en sont, et qui pleins de ressources arriveront à échapper au Grand Serge. Leurs discussions sont à la fois drôles, émouvantes et tristes. Comme tous ces personnages à la marge, tous sont des gens qui se cachent et qui ont appris à s’échapper, à filer au plus vite, à se rendre invisibles.

« Les deux garçons n’avaient jamais eu envie de mendier. Mais aujourd’hui, les angoisses de la nuit ne les avaient pas quittés. Quelque chose d’important venait de changer. Depuis longtemps, la naïveté de l’enfance les avait abandonnés, mais les affres du manque, le retour des souffrances des membres disparus les avaient encore endurcis. Sayid et Diarra venaient de se défaire d’un dernier reste d’innocence.

Ils allaient prendre leur destin à bras- le- corps. »

Je ne rentre pas dans les détails de tout ce qui se passe pour vous laisser le plaisir de la lecture. Mais en tous cas, jamais l’ennui.

Ce livre qui se lit sans difficulté, avec une construction impeccable dans ses enchaînements, ce livre m’a particulièrement touchée par son sujet, par l’empathie de l’auteur pour ses personnages, Némo, Muette, Diarra, Sayid et Aïcha. Voici un coup de gueule sans esbroufe mais plein de saine colère, de tendresse et de fraternité. Némo et sa voiture, Némo qui voit la vie en noir et blanc, Némo est le seul adulte à même de secourir ces gosses perdus, de les aimer aussi. Le « beau monde » se trouve écorché par la plume  de l’auteur, qui pourtant ne tombe jamais dans le manichéisme, ni dans le clivage grossier. Si Mohamed par exemple semble faire mine de se racheter un peu, il reste une ordure; et le Dr Gilles Patrick, lui, reste un homme digne de ce nom. Quant à Élodie c’est une jeune fille intelligente et sensible.

« Elle avait cependant obtenu une réponse: son rein ne lui avait pas été offert mais avait été volé…pour elle. Elle n’avait jamais demandé cela. Non, jamais. Plutôt mourir que vivre avec un rein volé.

Elle éprouva un violent dégoût. Ils l’avaient trahie…Déshonorée…Salie. Elle serait toujours différente de celle qu’elle était auparavant.

Sa seule envie à ce moment : fuir.

Quitter ses parents. Quitter cette vie…Peut-être même l’abandonner…Simplement mourir. »

Ce livre est bien sûr très noir, mais il est aussi question de résilience je trouve, c’est la lumière du livre, celle qui manque dorénavant à Némo, arrivé au bout du chemin dans sa voiture, sur ses rails, quelque part sur une voie de garage de la gare de triage de Villeneuve-Saint- Georges. Et seul avec la nuit, Némo; comme ces enfants, seuls avec la nuit, chacun à un moment donné.

Je salue Christian Blanchard qui écrit un roman que tout le monde peut comprendre aisément, un roman à mettre entre toutes les mains, un roman bourré d’amour pour tous ces échoués d’ailleurs. Votre livre, Monsieur Blanchard, m’a émue, mise en colère et espérant que votre propos ne reste pas dans l’ombre.  Bien sûr, on entend parler de tout ça ici et là, mais je crois en la force de la littérature, capable de créer des liens avec des inconnus, les mêmes que ceux qu’on croise sans les voir. Et soudain, par la force des mots, ils deviennent visibles et vrais. On est pas près d’oublier Diarra et Sayid. Et tous ces gens sur les voies de garage.

Les deux dernières phrases, alors que Némo est définitivement seul avec la nuit :

« Elle prit la corde à Diarra et tira un peu plus fort.

-Pas question de mollir, les garçons…on doit avancer. »

Jacques Higelin que Némo  chantonne à tout moment. « Je suis amoureux d’une cigarette »…adaptée

 

« Tangerine » – Christine Mangan – Harper Collins NOIR, traduit par Laure Manceau

« Ils s’y mettent à trois pour sortir le corps de l’eau.

Il s’agit d’un homme – c’est à peu près tout ce qu’on peut dire. Les oiseaux lui ont donné des coups de bec, peut-être attirés par l’éclat de l’objet en argent qui orne sa cravate. Mais ce ne sont que des pies, se rassurent-ils. Se faire plumer par des oiseaux, dit l’un des trois, à l’humour maladroit. Ils le soulèvent, surpris par son poids. Est-ce qu’un homme mort pèse plus lourd? se demande un autre, tout haut. Ils attendent l’arrivée de la police, faisant de leur mieux pour ne pas baisser les yeux sur les orbites évidées du cadavre. Ils ne se connaissent pas, mais sont désormais plus proches que les membres d’une même famille. »

Malgré quelques moments de réticence, j’ai lu, fini et quand même apprécié ce livre qui n’est certes pas parfait. C’est un premier roman, et on doit reconnaître qu’il y a là une certaine maturité, une écriture bien travaillée et un sujet qui s’il n’est pas neuf, est plutôt bien traité, le suspense bien soutenu..

Mon reproche majeur, finalement, ne serait pas pour le texte lui-même – et c’est tout au bénéfice de l’auteure –  mais pour le choix des affichages en couverture qui sans qu’on s’en rende compte nous influencent. Quand la grande JC Oates évoque Gillian Flynn, Donna Tartt et surtout Patricia Highsmith ( pour laquelle j’ai un grand respect) sans oublier Hitchcock, les espérances sont grandes avant même qu’on commence à lire. Les extraits de presse parlent eux de Daphné du Maurier, de Paul Bowles …Il faut s’accrocher pour affronter ces comparaisons. Et c’est à mon sens une idée qui nuit plus qu’elle ne profite à Christine Mangan.

Car si son roman peut évoquer ces références, il faut absolument laisser la place à ce qu’elle est, à qui elle est et s’occuper de son identité propre en tant qu’auteure. C’est ici que viendra se placer mon bémol qui a rendu ma lecture plus critique, avec de fortes attentes, dont quelques unes ont été satisfaites et d’autres pas totalement.

Ainsi, j’ai adoré le sujet, pas nouveau mais amené dans un bon déroulé, assez lent en un va-et-vient entre Tanger et Bennington, dans une atmosphère languissante. Même si on entrevoit assez vite les personnalités des personnages et cet amour toxique – car il s’agit bien d’un amour immodéré, fou – on avance avec curiosité dans la lecture pour voir jusqu’où tout ça va aller. Et qui mène réellement le bal.

Ensuite il y a Tanger que je ne connais pas, et j’ai ressenti une frustration de ne pas plus m’y promener avec Lucy et Alice; même si le but du livre n’est pas de faire du tourisme, cette ville m’évoque beaucoup de choses imaginées, rêvées, des senteurs, des saveurs, le soleil, la blancheur et la chaleur bien sûr. Plus qu’un décor, la ville est un personnage, des hommes et des femmes des années 50 s’y croisent, s’y épient, s’y rencontrent. Et j’ai un peu regretté qu’on ne fasse qu’entrevoir cette ville et ses habitants, des youyous la nuit, l’océan, les ruelles obscures et la casbah, le thé à la menthe brûlant…Peut-être est-ce un choix de Christine Mangan, ce décor effleuré, habité de silhouettes furtives, dans ces années où le Maroc va retrouver son indépendance; il règne là une ambiance un peu trouble, parmi des gens sur le départ et d’autres en attente. Un seul personnage local, Youssef ou Joseph, l’homme au fedora au ruban violet, énigmatique, peintre, escroc…

« Je déambulai Place de la Casbah, le long des murs fortifiés, m’arrêtai par moments pour gribouiller quelque chose dans mon carnet, m’efforçant de ne plus penser à mon étrange conversation avec Youssef. Je fis une halte à Bab Har, une des portes de la ville où la monotonie de la pierre cédait la place au large, et me retrouvai face à la mer et au ciel. Youssef m’avait raconté une histoire à propos de cet endroit, mais sous le soleil écrasant, j’avais du mal à me rappeler de ses paroles. il était question du fantôme d’une belle femme qui hantait les lieux, attirant les hommes vers une mort certaine. L’idée me fit sourire.

C’est alors que je le vis. »

Pour le reste, on va passer de la narration de Lucy à celle d’Alice, les deux amies qui se sont rencontrées à Bennington, une école privée du Vermont. Alice a perdu ses parents dans un accident de voiture et a été soutenue suite à ce lourd traumatisme par sa tante Maude, qui gère son argent; elle est mariée à John et vit  à Tanger.  Lucy est américaine, Alice est anglaise. Lucy est solide, Alice est fragile. Enfin pas tant que ça, ni pour l’une ni pour l’autre. On apprendra les faits par la voix de l’une et de l’autre, et  c’est le point fort du roman, ces chapitres ne permettent pas déjà de tout saisir puisque les dires se croisent et avec habileté n’apportent que des miettes de réponse;

« …[…] elle ne voulait plus me voir. Elle m’avait regardée avec tant de colère, tant de haine, que la stupéfaction m’avait rendue impuissante.

Une fois de retour dans notre petite chambre silencieuse, je m’étais rendue compte que c’était la fin. Je n’avais plus aucune raison de rester. Alors j’avais fait ma valise, rien qu’une, n’y mettant que les choses avec lesquelles j’étais arrivée ici – quelques robes, des paires de bas. Les objets amassés au fil du temps – un livre acheté à la librairie, une feuille morte de l’automne précédent – restèrent sur place. »

On se questionne longtemps sur chacune des femmes, laquelle dit vrai, laquelle est saine d’esprit, laquelle est réellement entrée dans la folie. En lisant, on change d’avis quelques fois, c’est sans aucun doute ce qui donne envie de poursuivre la lecture. Et puis pour moi la fin est parfaite. Lucy va retrouver Alice à Tanger et vous lirez ce qui va alors arriver, inexorablement.

« John n’avait pas apprécié que je suggère une sortie – pour la simple raison que l’idée ne venait pas de lui – s’était plaint de sa longue journée de travail. Et puis, c’est qui cette fille ? avait-il continué en me sondant du regard dans le miroir de la salle de bains. Je suis persuadé que je ne t’ai jamais entendue prononcer son nom jusqu’à aujourd’hui. Après avoir fait une rapide toilette et discipliné ses cheveux à la gomina – dont l’odeur puissante m’avait donné la nausée – il s’était définitivement renfrogné une fois dans la rue, bien qu’il ait chercher à cacher sa mauvaise humeur derrière un sourire.

Et tout du long je ressentis sa présence. Lucy. Assise à côté de moi, ses yeux me sondaient dans l’obscurité, scrutaient John, et tout ce qui l’entourait,comme à leur habitude. Elle n’était à Tanger que depuis quelques heures et déjà je sentais l’effet qu’elle avait toujours eu sur moi: la force et le courage qu’elle me donnait, sa présence me procurant l’armure que j’étais incapable de me fabriquer. »

C’est caractéristiquement le livre dont on ne peut pas dire trop. Plus qu’un thriller ordinaire pourtant, avec une écriture très soignée et une psychologie et une atmosphère tout aussi bien travaillées. Quelques longueurs parfois, mais voici un roman  intelligent qui peut plaire à des publics très différents je pense, et pour un premier roman c’est un beau travail.

Mon avis n’est donc qu’un peu mitigé et si j’ai lu ce livre jusqu’au bout, c’est bel et bien parce qu’il accroche, parce que les deux femmes, Alice et Lucy sont des personnages très intéressants et approfondis. J’aime découvrir de nouvelles plumes, et je crois vraiment que sans cesse comparer les styles, les ambiances, les écritures doit être un poids pas toujours facile à porter pour les écrivains débutants. 

La phrase finale:

« Lucy le regarde se saisir d’un torchon qu’il passe sur le comptoir en bois, et le nombre de ses consommations s’efface peu à peu, jusqu’à ce que la surface redevienne vierge, comme si elle n’avait jamais été là. »