« Un poisson sur la lune » – David Vann- Gallmeister/Americana, traduit par Laura Derajinski

« L’avion amorce sa descente mais San Francisco est invisible, rien que des nuages et de la pluie qui se referment sur l’aile, de la pluie et des centaines de kilomètres/heure, rien qu’un entité horizontale, qui ne tombe pas, qui n’a rien d’assez léger pour tomber. Une pression terrifiante, insistante, paniquée, qui disparaît et réapparaît, provenant d’une source terrible, le souffle d’un dieu en colère.

Jim attend et espère, mais quoi ? »

Un grand David Vann…Je m’étais arrêtée à « Impurs », assez horrifiée par l’angoisse contenue dans et provoquée par ce roman. J’ai donc attendu. Et me voici de retour dans le cerveau dérangé de Jim, père de David et de sa sœur Cheryl, ici encore enfants. Ils vivent chez leur mère Lorraine et vont retrouver leur papa chez l’oncle Doug ( frère cadet de Jim ) pour des vacances. Jim arrive d’Alaska où il vit le reste du temps. Il est dentiste ( vous vous souvenez de Sukkwan Island ? Si vous l’avez lu, forcément vous vous en souvenez ! ) mais n’exerce plus.

« Jim comprend alors que son fils pourrait sombrer dans la même dépression que lui, et dans les mêmes mouvements d’humeur, et dans ces cogitations sur l’existence, lancinantes et infinies, à toujours tout remettre en question. La maladie mentale, une malédiction qui se transmet à travers les générations. À quel moment cela a-t-il commencé, cela remonte-t-il à loin dans le passé? Et combien de générations en souffriront encore? »

Car Jim est malade, son cerveau est malade. Envahi d’idées de meurtres, obsédé par les armes à feu, attiré par le suicide, hanté par Jeannette, sa dernière compagne et le sexe. Bref, je retrouve ici l’histoire familiale, véritable charge de David Vann, charge mentale, affective, qu’il déroule, dénoue et décortique dans ses romans depuis le premier. Et c’est une plongée en apnée dans cette famille, et dans un cerveau malade. Je crois que c’est ce qui me touche si profondément chez cet auteur, qui parfois écrit des choses insoutenables. Ici il n’y a pas de violence physique, mais ce qui se passe, ce que Jim nous dit tout au long des pages est extrêmement perturbant. Pour la simple raison qu’on peut je crois tous y retrouver certains de nos états – passagers ou pas – , de nos perturbations mentales, de nos traumatismes ou de nos obsessions; et ça, forcément on n’est pas toujours prêt à le lire.

Avant la rencontre avec le psy, en voiture:

« -Le psy n’apporte pas grand-chose. S’il était présent lors de mes derniers instants, il prendrait des notes sur ma manière de tenir mon arme. Pourquoi fermez-vous un œil alors que vous braquez le canon sur votre tempe? Qu’est-ce que cela signifie? Avez-vous toujours éprouvé un sentiment d’insécurité? Quand cela a-t-il commencé? Quand avez-vous fermé cet œil pour la première fois?

-Arrête ! hurle Doug.

Le volume surprend Jim, la soudaineté aussi.

-Putain, OK. Pardon, petit frère.

Alors Jim essaie d’être un bon citoyen: il reste assis de son côté de la banquette et ne dit rien, il ne pense rien, il ne s’interroge ni sur la source, ni sur le sens.Impossible d’expliquer comment les pensées ont commencé, de toute façon, comment le désespoir a commencé, comment Jim en est arrivé là, maintenant. »

C’est ainsi que David Vann amène le sujet de la folie, parce qu’il faut bien nommer ce que vit Jim. Je pourrais dire « son père »( ? ) , mais il s’agit bien tout de même d’un roman, écrit avec un talent assez impressionnant.

L’autre symptôme de Jim est une sinusite extrêmement violente qui l’assaille à tout moment, comme dans cet extrait, qui montre aussi assez bien le mode de pensée et d’expression de Jim :

« Il a les genoux douloureux d’avoir dormi sur le tapis, et sa nuque lui fait mal malgré le petit coussin que lui a apporté Gary, mais la douleur des sinus est pire, toujours. Puissante, dès le réveil, de toute cette pression accumulée.

Il se lève, il cherche des mouchoirs et il en trouve une boîte sur le bureau. Il se mouche, c’est comme déplacer des rochers dans une carrière avec un éventail, le genre de truc pliant en bambou qu’une femme apporterait à l’opéra. Ça contre des rochers grands comme des maisons. Rien ne bouge. Il commence à croire qu’une intervention chirurgicale pourrait être sans risque. Allez-y, forez- moi un trou dans le front. Je me contrefous de l’air que ça me donnera, tant que tout s’écoule. »

On est comme sur une vague imprévisible au gré des humeurs de Jim, passant de l’euphorie à l’indifférence froide, du rire survolté à la colère menaçante, du rire hystérique aux larmes incontrôlables. Et on ne peut pas ne pas avoir une pensée compatissante, un flot de tendresse pour les deux enfants qui aiment leur père; on a le sentiment qu’ils n’ont aucune crainte face à lui, qu’ils l’ont toujours connu ainsi, c’est leur père, un point c’est tout.

Dans la voiture, avec Doug, ils chantent :

Quant au titre: séance chez le Dr Brown qui demande à Jim d’imaginer une grotte dans laquelle il entre, et de lui dire ce qu’il voit:

 

« […] et quand il y entre, elle est bien plus grande qu’elle n’y paraissait. Une voûte noire et des formes suspendues, un sol lisse comme la peau d’un flétan, tacheté de vert et de brun.

-Le sol est le dos d’un flétan, dit Jim. Je suis debout sur sa peau et la grotte est très froide, aussi froide que le fond de l’océan.

-Un flétan? Le poisson? 

Jim essaie d’ignorer Brown qui fait foirer sa vision. La caverne qu’il a trouvée semble sacrée, la demeure de son animal totem, et il trouvera peut-être une réponse ici. Il avance sur la chair glissante et observe le mouvement des branchies, la lente respiration. »

 

Je termine avec cet extrait qui dit comment Jim voit l’humanité:

« Croit-on vraiment qu’une vie humaine ait autant de valeur? Si on envisage notre existence, ne serait-ce qu’une seconde, ce n’est clairement pas le cas. Crises cardiaques, accidents de voiture, désastres climatiques, morts par balles, guerre: nous sommes balayés d’une pichenette comme des fourmis, à chaque instant. Nous n’avons aucune valeur, de toute évidence. »

En fait ce livre est bouleversant du début à la fin, même si par moments on déteste Jim, même s’il nous reste opaque, il y a une telle douleur en lui qu’on ne peut pas s’empêcher de le trouver quand même et  malgré tout attachant.

Une lecture difficile émotionnellement, mais magnifique.

14 réflexions au sujet de « « Un poisson sur la lune » – David Vann- Gallmeister/Americana, traduit par Laura Derajinski »

  1. David Vann…Qu’est-ce que j’aime cet écrivain! Je pense avoir lu tous ces livres et je les ai tous adoré, de « Legends of a suicide » avec ses histoires courtes dont le fameux « Sukkwan Island » à « Aquarium » en passant par « Caribou Island », « Dirt » et « Goat Mountain » j’attends avec ipatience qu’il arrive à la bib! Superbe chronique qui me donne encore plus envie de le lire et me rend encore plus impatiente :-)!

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  2. Les livres de David Vann, ce que j’ai lus au moins, ne sont jamais bien confortables… Assez bêtement, j’étais surprise de constater que c’est un homme très souriant, très drôle et ouvert, j’imaginais un type hyper taciturne, courbé sous le poids de sa famille 🙂

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    • Oui, c’est vrai, je l’ai vu et écouté plusieurs fois. Il est étonnant et on est séduit par son sourire, sa jovialité ; dès qu’il parle, on comprend qu’il n’est pas tiré d’affaire côté famille, il exorcise je pense. Je crois qu’il doit être au fond pétri d’angoisse, ça se perçoit dans ses romans . Je l’ai vu aux Quais du Polar où il était en retard car la personne qui le conduisait avait du s’arrêter à cause d’une crise d’angoisse.. Son œuvre n’est construite qu’autour de ça. Ici il se met en scène, c’est très très dérangeant, ou plutôt très bouleversant parce qu’on suit son chemin vers la tranquillité, et on perçoit évidemment la difficulté à sortir de l’histoire familiale. Personnellement, je le trouve assez unique en son genre. Parce que quand même il faut le dire, il a un talent pour l’écriture impressionnant.

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      • C’est tout à fait ça! Il exorcise ses angoisses d’enfants qui le poursuivent encore ( il en parle très bien dans « Le dernier jour sur terre »! Et c’est grâce à ce talent d’écrivain qu’il parvient à exorciser ses peurs d’enfants à travers des romans fictifs (je pense que je n’ai jamais lu un livre aussi sombre que « Aquarium », c’est une histoire vraiment triste, une histoire qui m’a poursuivie pendant longtemps) ou semi-autobiographiques comme « Caribou Island » qui raconte un peu l’histoire tragique des parents de Rhoda, sa belle-mère…Mais son talent d’écrivain, son style et que sais-je encore font qu’on ne lâche pas ses livres jusqu’à la dernière page! Et comme tu le dis si bien, Simone, quel beau sourire :-)!

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    • Ah ça, il faut être prêt, mais ayant lu d’autres livres de David Vann, sincèrement soit je me suis endurcie, soit ce livre-ci est réellement moins dur que les autres, en tous cas, la violence physique est quasi absente. Pour le reste…c’est David Vann, torturé, angoissé, barré…Un grand écrivain

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  3. Tu te souviens que je t’avais dit que j’avais suggéré à la bibliothèque de la ville de l’acheter? Ils l’avaient commandé et j’ai reçu un mail aujourd’hui pour me prévenir qu’il arriverait sans doute avant la fin de la semaine! Je te dirai dans peu de temps mon avis!

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      • Je l’ai enfin et au bout de quelques lignes, je ne suis pas prête de le lâcher avant que je ne cède au sommeil cette nuit! C’est la version néerlandophone, ça n’a pas beaucoup d’importance vu que c’est une très bonne maison d’édition tout comme le traducteur qui a traduit ses livres précédents! L’avantage est le même que « Legends of a suicide », il y a, comme dans la version originale, d’autres histoires très courtes en dehors de la nouvelle « Helbut on the moon » et « Sukkwan Island ». Ici, la nouvelle commence à la page 65 et se termine à la p 335, suivie d’une dernière histoire courte…

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      • C’est un choix éditorial; pour moi, Un poisson dans la lune est un roman à part entière, trop long pour une nouvelle. Mais ceci n’a aucune importance, ce qui compte c’est la qualité de ce texte, pour moi un des meilleurs de Vann. Bonne lecture Wivine !

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