« Battues » – Antonin Varenne – éditions Écorce / collection Territori

 »    Vingt ans après l’accident,

neuf jours après la découverte du premier cadavre,

douze heures après la fusillade.

 

-Quand j’y suis née, R. était encore une ville. Quatre cents personnes travaillaient à l’usine Phillips. Vivre ici avait autant de sens qu’ailleurs. Il y avait une vingtaine de bistrots, des boutiques de vêtements. Les restaurants avaient des clients, il y avait la queue au cinéma le samedi soir, on construisait des lotissements autour de la ville. Les banques prêtaient à des ouvriers qui comptaient sur leur boulot pour les amener jusqu’à la retraite. Les jeunes faisaient leurs études dans le département et revenaient travailler ici. Ceux qui allaient plus loin, à l’université, revenaient aussi parfois. Il y avait des architectes, des maçons, des charpentiers et des couvreurs. Les petits immeubles étaient habités, entretenus, ils valaient un peu d’argent. On se rencontrait au collège, au lycée, parfois même à l’école primaire. On se mariait à l’église et à la mairie. Les parents se connaissaient tous, et ça ressemblait à des mariages arrangés, sauf que tout allait bien, alors on avait l’impression de faire ce qu’on voulait. »

Des mois que m’attendait ce livre sur la bibliothèque. Ma pause estivale – qui n’en est pas une – me permet de temps à autre de revenir à ces livres mis en attente.

J’ai rencontré Antonin Varenne à Lyon, à Brive et à St Malo, brièvement à chaque fois, mais toujours j’ai vu un homme souriant, courtois et intéressant, échangeant volontiers. C’est donc le premier livre de lui que je viens de terminer ( deux autres sur les étagères ). La région où se situe l’histoire peut être la Creuse où vit l’auteur – il est question de St Vaury, qui se trouve dans la Creuse – , la ville R. pourrait être Aubusson, mais est-ce bien important ?

Ce qui compte c’est ce que raconte au début du roman Michèle Messenet, ce qui compte, c’est l’archétype dépeint ici de ces villes de province qui furent prospères et qui, abandonnées par les usines parties voir ailleurs si le salarié est plus ceci – productif, docile –  ou moins cela – coûteux, revendicatif – se retrouvent vidées, avec les rues aux portes closes, des jeunes gens désœuvrés, des femmes qui partent en ville – une autre ville plus grande, plus vivante. 

« -Vous trouvez que le sort des femmes dans ce bled est un sujet amusant? Quand on est mariée avec un type qu’on connait depuis la maternelle, que c’est le seul exemplaire d’homme qu’on a jamais connu, aussi tendre et communicatif qu’un tracteur, ce n’est pas vraiment la panacée. Comment pensez-vous qu’un mari qui tape sa femme, comme Marsault, lui fait l’amour? »

 Il est un peu complexe de présenter la trame, et le roman commence à rebours dans le temps, mais à chaque chapitre, ce temps va aller et venir, d’un événement à un autre. Les chapitres alternent les dépositions et la narration. Le chef de brigade de gendarmerie Vanberten interroge. Ce personnage m’a beaucoup plu. C’est un homme plein de tact, de politesse et d’intelligence. Il a été pour moi un des personnages les plus captivants, échappant à la caricature du flic de province. Et d’ailleurs point de caricatures ici, la finesse de l’auteur a un exceptionnel talent pour rendre chacun complexe.

Michèle Messenet est de retour. Elle va retrouver l’homme qu’elle a aimé avant qu’une sombre affaire ne les sépare. Sa famille et celle des Courbier, les deux plus riches des lieux, les uns éleveurs, les autres exploitants forestiers se sont affrontées pour la Terre Noire, parcelle enclavée entre leurs territoires et sur laquelle vit Rémi Parrot. Lui c’est le garde-chasse qui fut victime d’un accident qui le défigura, cousu, recousu, reconstruit, c’est un homme sombre.

« Dans les poupées russes, avant l’adolescent et avant l’enfant, il devait y avoir un grand-père en train de brailler, de picoler et de taper sur sa femme, pour l’enrober; un père à la gentillesse rougie par le vin, avec sur les épaules une ferme en piteux état. Rémi trimbalait en lui cette lignée d’hommes jamais assimilés. Sa vie de reclus et son travail solitaire semblaient à tous une fin logique pour cette dynastie déracinée et sans succès. »

En tous cas, Michèle et Rémi ont été victimes d’une tentative de meurtre, et c’est quelqu’un d’autre qui fut tué. Le livre va de façon très habile tourner autour des questions sur d’une part l’assassin et d’autre part ses motivations, mais aussi autour  des haines, des jalousies, des mensonges et des compromissions. Sans compter un aspect écologique non négligeable. Dans une nature âpre, l’image de la battue prend un aspect métaphorique puissant. Et il faut alors lire entre les signes, soulever les mots pour y trouver les scories des vies des gens d’ici, partagées entre une ville morte, un environnement sauvage, des rancunes tenaces, des colères profondes, mais aussi un amour indéfectible et de l’amitié.

Vanberten patiemment va défaire les nœuds.

« Je n’ai jamais vu autant de mensonges et d’ennemis se serrer les coudes. À tel point qu’il devient absurde et impossible de faire la différence entre les bonnes et les mauvaises intentions. […]Dans ce pays, sous la coupe de deux familles corrompues, plutôt que de refuser leur jeu, la population s’en est fait un modèle. Je suis écœuré. »

Un roman très fort avec une tension constante, en lisant on rôde comme Vanberten autour de la vérité, des vérités, jusqu’au dénouement. L’écriture est assez impressionnante de maîtrise, de force, de justesse. On peut aussi saluer la qualité d’édition de cette collection dirigée par Cyril Herry.

Un très bon livre à tous points de vue, sous tension comme je les aime, je conseille !

8 réflexions au sujet de « « Battues » – Antonin Varenne – éditions Écorce / collection Territori »

  1. J’ai envie de le lire, même si je n’aime pas les histoires racontées un peu dans le désordre. C’est un détail. Que tu aies laissé livres et auteur « en attente » m’intrigue. On en parlera.

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    • ce n’est pas vraiment du désordre, on jongle entre les faits, les points de vue aussi, et c’est une bonne gymnastique cérébrale ! Quant aux livres en attente, c’est parce que les livre sont leur heure, ainsi j’en ai souvent commencés, laissés, repris et alors dévorés. Antonin Varenne, j’en ai acheté deux autres, que je crois très différents de celui-ci, et ils auront leur heure. Parfois j’attends pour un pavé parce qu’il faut temps, tranquillité d’esprit et du reste. Et donc, comme tu le sais, en ce moment la tranquillité n’est pas une évidence pour moi !

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