« Aucune pierre ne brise la nuit » – Frédéric Couderc – Éditions Héloïse d’Ormesson

« 1998

Dans le musée étincelant de soleil, Ariane ne fût d’abord qu’une illusion. À sa place, Gabriel imagina Véro, ses yeux tendres et ses lèvres pulpeuses. Cette femme lui ressemblait tant qu’on eût dit sa fiancée, à l’époque où il étudiait aux Beaux-Arts: sa silhouette haut perchée sur ses talons Bally, sa façon de croiser les jambes, de sourire, tout cela le percutait de plein fouet. Malgré les années, ses souvenirs le pétrifiaient encore. Et puisque l’horreur s’infiltrait toujours jusqu’à l’os, il endura un instant sa terreur, le cauchemar de tout ce qu’elle avait vécu. »

Voici un livre surprise. Un matin j’ai trouvé un message de Frédéric Couderc qui me proposait son dernier roman. La curiosité – vous savez, je suis très curieuse –  m’a d’abord fait regarder de plus près qui est cet auteur qui écrivait sur un sujet qui m’a toujours intéressée, les dictatures en Amérique du Sud dans les années 70, ici l’Argentine de Videla.

Je ne vous cache pas que le côté « sentimental » me retenait un peu, mais ici on échappe à la prégnance de cet aspect sur le reste – la politique, l’enquête, la quête, l’histoire – et la rencontre amoureuse entre le personnage principal, Gabriel, réfugié argentin devenu artisan indépendant et Ariane, jolie bourgeoise cultivée professeure d’arts plastiques et mariée à un diplomate, a un sens dans le récit ( oui, parfois on ajoute une histoire d’amour dont on pourrait se passer, ce n’est pas ici le cas ). Pour en venir plus vite à ce qui m’a vraiment plu, intéressée et touchée, ce livre est bien écrit, avec un penchant journalistique évident dans de nombreuses pages, mais néanmoins avec un sens maîtrisé du romanesque, faisant de ce livre qui est pour moi « œuvre de salubrité publique » un roman politique, clairement militant remettant en lumière une facette de l’histoire du monde, mais aussi un roman d’aventures, une fin qu’on imagine très bien sur grand écran.

Rencontre improbable donc au musée du Havre, en parcourant une exposition: « Un rêve sur le néant: Français d’Argentine ».

La liaison amoureuse prend naissance devant une toile: « El grupo de la Boca » de Ferdinand Constant ( qui n’existe pas ) . La conversation est entamée et le coup de foudre tombe, même si Gabriel est gêné par la différence sociale. Ariane va être agressée à la sortie du musée, Gabriel vient à son secours – dont elle n’a d’ailleurs pas vraiment besoin, elle se défend seule – et rendez-vous est pris, leur histoire commence ainsi. Mais pourtant là n’est pas le nœud ni le sujet de fond de ce roman, même si ce sont bien les histoires de ces deux personnages, leurs vies qui vont se percuter violemment sur un tout autre aspect. En effet, Ariane va découvrir un terrible secret caché par son mari. Quant à Gabriel qui erre encore dans le chagrin de la disparition de l’amour de sa vie, Véro, disparue pendant la dictature, il va apprendre par son frère Julien, resté à Buenos Aires qu’un corps a été exhumé et identifié comme étant celui de la jeune femme.

C’est clairement tout le pan du livre que j’ai préféré, la sordide et atroce histoire de cette dictature argentine qui enleva des fils et des filles et des êtres à naître, torturant, tuant, séquestrant et faisant commerce d’enfants avec des gens parfaitement au fait ou un peu moins.

J’ai découvert ici aussi les complicités qui existaient entre la junte militaire argentine et la Suisse, le Vatican, l’OAS en Algérie, un monstrueux réseau de trafics ignobles. Le temps du roman, c’est 1998, alors que le juge Garzon, après avoir mis Pinochet et sa clique sur la sellette, s’attaque à la dictature argentine et à Videla. 

« – Il y a peut-être des listes d’adoption, soupira Julien.. Ce juge espagnol, Baltasar Garzón, émet l’hypothèse que les auteurs de la répression ont caché des microfilms avec la liste des disparus dans le coffre d’une banque suisse. La procureure générale de ce pays vient d e découvrir l’existence de six comptes aux noms de militaires argentins qui n’avaient jamais été déclarés au fisc. La liste des bébés et des apropriadores est peut-être là. 

-On parle du Vatican, compléta Gabriel. Des documents transmis au Saint-Siège par la nonciature apostolique de Buenos Aires. L’Église catholique protège toujours ses monstruos. C’est la tradition, des nazis aux prêtres pédophiles. Tu te souviens de ce qu’on entendait? « Pour sauver l’âme d’un curé communiste, il faut le tuer.  » Ces putains d’intégristes allaient jusque- là… »

On découvrira le vrai visage du peintre Constant- qui est le père de Véro . Le chapitre décrivant les obsèques de ce qui a été retrouvé de Véro est à mon sens un des meilleurs du livre.L’auteur met en présence, outre le père autrement nommé El Jefe, Gabriel, l’Ambassadeur de France, les fameuses et merveilleuses Mères et Grands-mères, ces célèbres et essentielles « Mères de la Place de Mai« , mais aussi de nombreux responsables de cette sombre époque, ici en toute impunité. 

« El Jefe se leva pour allumer les deux cierges placés de chaque côté du cercueilL’armaeur de la Plata avait supplanté depuis longtemps le soldat perdu de l’OAS. Ils n’étaient pas nombreux sur les bancs de l’église à imaginer à quel point cet homme avait si longtemps penché du mauvais côté. La tête baissée, il regagna sa place. Et tant mieux s’il cachait ce regard de fou furieux, cette rage d’animal à sang froid, entouré de cocos comme il disait, muet, un peu comme ces reptiles du Sahara à demi engourdis. Indifférent aux autres, il n’écoutait personne, et surtout pas ce discours d’accueil du padre Bernardo, de quoi pourtant faire bondir son catéchisme d’extrême droite. »

C’est ici l’occasion pour l’auteur de mettre en scène le grand pianiste Miguel Ángel Estrella qui fut lui aussi victime et réfugié en France. J’ai trouvé cette vidéo qui m’a beaucoup émue, et comment ne pas l’être en voyant toutes ces femmes qui ne renoncent jamais jamais jamais…

Alors ainsi, dans ce roman dont on sent à quel point l’auteur s’y est impliqué, Gabriel va apprendre des choses sur sa famille – son frère – et sur lui-même. Retournant à Buenos Aires en compagnie d’Ariane, il va se retrouver face à la période la plus belle de sa vie, sa jeunesse et un amour fou et aussi à la plus terrible, ce monde qui s’écroule dans une violence inouïe. Son amour pour la jeune femme disparue au fond est intact, on comprend que jamais personne ne prendra sa place et que la relation avec Ariane est compromise pour maintes raisons et je m’arrête ici. C’est un roman riche en informations, mais il a été aussi pour moi riche en émotions. Pas pour l’histoire d’amour avec Ariane mais pour cet amour assassiné, pour – et c’est bien sûr le cœur du roman – le thème de la filiation, celle de ces enfants volés et de tout ce que ça génère, sur le thème de la corruption et des petites et grandes lâchetés. Et puis parce que ces femmes, ces mères et grand-mères qui inlassablement, résistant au temps, résistant à tout, jamais ne lâchent. Quoi qu’il en soit, avant de conclure cette chronique d’une façon plus générale, je veux dire que ce roman dit encore beaucoup de choses qu’il vaut mieux découvrir par vous-mêmes. Et on y sent beaucoup de colère et de révolte.

Depuis les années où ces atrocités sont arrivées à ma connaissance, alors que j’avais 16 ans et les années suivantes, quand je lisais avec avidité la littérature sud-américaine, depuis que j’ai découvert ces dictatures et leur cortège d’affiliés de toutes sortes, je ressens la même colère et d’autant plus que nous le savons bien, nous ne sommes et ne serons jamais à l’abri de ces régimes odieux. Et  il nous faut prendre garde. En cela, écrire encore et toujours sur ce sujet est essentiel, qu’on prenne hier comme exemple comme ici, ou qu’on se mette à regarder aujourd’hui. 

D’autres lectures sur le blog qui toutes, d’une façon ou d’une autre abordent le même sujet :

« La ballade du peuplier carolin » de Haroldo Conti, « Tango fantôme » de Tove Alsterdal et  » L’échange » d’Eugenia Almeida

Je remercie infiniment Frédéric Couderc de m’avoir permis cette lecture émouvante et enrichissante.

« Depuis vingt ans, ceux qu’il chérissait le plus étaient tour à tour assassinés. La vie de Gabriel s’engluait dans l’obscurité. Le malheur devenait presque une seconde nature, à tel point qu’il ne ressentait plus de chagrin, tant le chagrin recouvrait tout. »

Quant au titre, c’est un vers tiré du poème de Jorge Luis Borges « Insomnie », dont voici un extrait:

« […]Tu es un homme bon, Jorge… ça nous passera avec une petite tasse de café.
Les yeux éclatent quand les frappent les pales du soleil.
Quel hangar abritera à jamais les émotions?
Il existe à n’en pas douter une dimension ultra-spatiale où toutes sont des formes d’une force disponible et soumise.
Comme l’eau et l’électricité dans notre dimension.
Colère. Anarchisme. Faim sexuelle.
Artifice pour nous faire vibrer sous la magie.
Aucune pierre ne brise la nuit.
Aucune main n’avive les cendres du bûcher de tous les étendards. »

3 réflexions au sujet de « « Aucune pierre ne brise la nuit » – Frédéric Couderc – Éditions Héloïse d’Ormesson »

  1. Certes il faudra continuer à écrire, à faire connaître, à dénoncer, à alerter, mais je suis un peu inquiète quant au devenir de cette transmission écrite (pourtant la plus « efficace », à mon avis, parce qu’elle permet au lecteur de s’approprier les textes, les idées, de se construire les images et de les conserver). Nous sommes au bout de l’entonnoir !! Nous lisons, nous faisons lire, mais derrière nous, déjà moins de jeunes pour prendre ce relais. Peut-être que d’autres vecteurs de transmission remplaceront le livre, des vecteurs plus visuels, mais j’ai des doutes : dans quelques décennies, qui se souviendra des Mères de la place de Mai, de leur souffrance et de leur combat ?

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    • Je suis peut-être trop optimiste ? Mais je crois que les jeunes lisent, c’est juste qu’on en parle moins que de ceux qui font du sport; c’est discret, la lecture…Peut-être effectivement autrement, cette lecture. Moi je reste épatée par le nombre de jeunes auteurs talentueux qui doivent bien avoir lu un peu pour savoir écrire. La transmission concernant ce sujet précis, les enfants volés en Argentine, ces femmes obstinées continuent en de multiples actions à chercher la vérité – Dans ce roman précisément, on voit bien comment, avec quel courage et quelle détermination – , et puis les générations suivantes enchaînent. On n’en a pas fini avec les sombres histoires, mais il y aura toujours des femmes décidées, des juges indifférents aux pressions en quête de vérité, des lieux qui parlent…Oui, je suis peut-être trop optimiste, sans doute à cause de cet accident dans ma vie qui me fait envisager le monde sous un autre angle – pour ne pas périr tout de suite. Mais je pense que si j’interroge Frédéric Couderc sur ta question, il me répondra…Son avis est sûrement plus éclairé que le mien !Je vais tenter !

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      • Voici ce que m’a répondu l’auteur, concernant la lecture en particulier :
        « Oui, je suis complètement sur votre ligne, la transmission écrite se poursuit, les jeunes gens fréquentent bibliothèque et salons littéraires, à titre perso mes rencontres en lycées sont systématiquement passionnantes (aussi bien dans les « cités » que dans les établissements lycées agricoles), à moyen terme je reste optimiste, surtout la liseuse ne semble pas du tout adaptée, le livre papier fait mieux que résister.
        L’ennui, et j’en sais hélas quelque chose, c’est la concentration de lecture autour des best-sellers… la littérature dite du « milieu » souffre comme le cinéma du milieu… »

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