« Kentucky straight » – Chris Offutt – Gallmeister/Totem, traduit par Anatole Pons

                                                  En exergue :

« Voici le miroir

Où s’éteint la douleur

Voici le pays

Que nul ne visite. »

Mark Strand , »Another place »

« La sciure.

Personne  sur ce flanc de colline n’a fini le lycée. Par ici, on juge un homme sur ce qu’il fait, pas sur ce qu’il a dans la tête. Moi, je chasse pas, je pêche pas, je travaille pas. Les voisins disent que je réfléchis trop. Ils disent que je suis comme mon père, et maman a peur que peut-être ils aient raison. »

Gros plaisir de lecture avec ce court recueil de nouvelles, dont ces premiers mots disent déjà bien l’atmosphère de ce coin du Kentucky, qui en fait n’existe pas ( j’ai vérifié ), peut-être pour en rendre l’isolement avec encore plus de force et c’est une réussite.

Dans la première nouvelle, « La sciure », un jeune garçon nous parle de lui, de ses parents et de son frère, d’un chiot à la vie brève, et de ce qu’il sait et connaît:

« Je me baladais dans les collines en pensant à ce que je connaissais sur la forêt. Je sais dire le nom d’un oiseau à son nid et d’un arbre à son écorce. Je sais qu’une odeur de concombre signifie qu’une vipère cuivrée n’est pas loin. Que les mûres les plus sucrées sont près du sol et que le robinier fournit les meilleurs piquets de clôture. Ça m’a fait drôle d’avoir dû passer un test pour apprendre que je vivais en dessous du seuil de pauvreté. Je crois que c’est de savoir ça qui a déboussolé papa pour de bon. Quand il est mort, maman a brûlé ses cartes, mais j’ai gardé celle du Kentucky. Là où on vit, c’est pas dessus. »

Il va s’inscrire pour passer son certificat de fin d’études (diplôme du lycée) qui peut lui permettre d’obtenir un emploi. On se dit le voici tiré d’affaires:

« En passant le certificat, pour la première fois de ma vie je m’entêtais pour faire quelque chose, plutôt que pour ne rien faire. »

mais la chute de l’histoire est inattendue, ce qui en fait toute la qualité.

C’est en cela que ce recueil est si bon: rien ne va dans le sens de « la morale », du bon goût ni de la bienséance, rien ne va comme on pourrait le souhaiter. Il y a là de la violence, de la misère, le travail comme un bagne et de la magie aussi comme dans  « Ceux qui restent », encore un jeune garçon, Vaughn et son grand-père, Lije.

Il y a là la magie de la nature, son côté inquiétant bien sûr – car ici on n’est pas dans le romantisme béat, on en est même très très loin !  – qui est son côté fort, plus fort que nous autres humains.

« Un énorme cerf émergea des buissons, seize cors majestueux se dressant sur sa tête effilée. Il n’en avait jamais vu de taille pareille. Les chasseurs les tuaient avant qu’ils atteignent cet âge. La bête se tenait calme et immobile, observant Vaughn. Son regard sombre avait la profondeur de l’éternité.

-Grand-père, murmura Vaughn.

Le vent soulevait les feuilles autour du cerf qui battait en retraite. Vaughn dévala la pente jusqu’à Lije, qui se tenait devant les chênes géants. Le raffut du cerf résonnait au milieu des arbres.

-Je l’ai vu, dit Vaughn. J’ai vu le cerf.

-Non, répondit Lije. C’est lui qui s’est montré. »

Dans « Blue LickRiver », encore un bout de jeune vie, un gamin, son frère, son père fichu en prison,sa mère en allée, et Granny, la grand-mère gentiment surnommée « j’t’emmerde salope » ( ! ) . Et puis une dame de l’aide sociale, qui détecte le gamin précoce:

« La dame qui parlait bizarre m’a donné un test de dix pages du genre à vous rendre aveugle, où il fallait cocher des petits cercles pas plus gros qu’un œil de bébé poisson-chat. Quand j’ai terminé, elle a dit que j’étais précoce. puis elle m’a appelé son pauvre chéri et je me suis mis en rogne, rapport à papa qui m’a appris à jamais laisser quelqu’un dire qu’on était des pauvres. »

Scènes de chantier, scènes de billard, de tables de cartes, cultures illicites, scènes de chasse à l’ours, avec des pumas, des orages dantesques, la foudre et la pluie, un témoignage de solitude et de fatigue de la vie sur un magnétophone , « Dernier quartier »: :

« La pire chose que j’aie jamais faite a été de survivre à mon épouse. Les femmes ont la vie dure ici. J’dis pas que les hommes se la coulent douce, j’ai un frère bûcheron qui s’est pris un arbre sur la tête, c’est juste que les femmes ont même pas les petits moments de détente des hommes. Aujourd’hui, il ne me reste pas grand-chose à faire qu’attendre l’hiver, puis le printemps. le temps s’amasse comme les broussailles. On brûle à l’automne et tout ce qu’on retient, c’est la lueur des braises. Je vois des tas de cendres partout où je pose les yeux. »

Un point commun: la misère sous toutes ses formes, l’alcoolisme, l’illettrisme, la bêtise, la méchanceté aussi. Comme vous me connaissez bien, vous comprendrez que les nouvelles avec les gosses m’ont touchée, d’autant qu’on y trouve une sorte de destin tout  tracé, une inéluctabilité terriblement dramatique. 

Voici un très beau recueil, cruel et pourtant parfois tendre, impitoyable avec l’humanité et finalement assez désespéré à mon sens.

En jouant au billard, on écoute ça :

« Le miel du lion » – Matthew Neill Null – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Bruno Boudard


« Le conflit engendre le commerce. Le leur fut la guerre de Sécession.

Kennison Mountain, telle une houle blanche sous la floraison des châtaigniers. Les pétales s’accrochaient à la vareuse des soldats. Il suffisait de toucher une branche pour les voir tomber comme des flocons de neige. Quarante ans plus tard, un fléau dévasterait la châtaigneraie, mettant définitivement un terme à l’été blanc. Eugene Helena serait alors chef de la minorité au Sénat, un homme coutumier des pressions qui, à une poignée près, faillit devenir vice-président. »

Voici un grand roman, grand par le pan d’histoire qu’il nous raconte, par les personnages qu’il nous fait rencontrer et grand par l’écriture, riche et puissante, qui semble couler toute seule et quel résultat enthousiasmant !

Voici une fois encore tout ce que j’aime dans la littérature américaine : on me raconte une histoire avec un lyrisme plein de fougue mais sans emphase; l’auteur fait confiance à ses lecteurs, il compte sur leur intelligence pour percevoir, sentir, comprendre de quoi il s’agit, tout ce dont il s’agit car il y a foison de sujets, foison de personnages aussi. Point ici de lourdeur et de pré-mâché, ni de prêt-à-penser.

Voici un livre profondément politique, un tableau frappant par sa vérité, sa réalité humaine et sa beauté violente.

« Ils avaient grandi dans la famine. L’enfance, c’était la lecture épisodique de la Bible, les sermons éculés, l’abécédaire moisi, une page arrachée dans un catalogue et lue juste avant de se torcher le cul avec. Cur trouvait réconfortant de savoir que, de l’autre côté des océans, des hommes pensaient eux aussi de la sorte. Ils les considéraient comme des amis, comme des prophètes.  » Les modes de commerce actuels sont un leurre pour les membres méritants et actifs de la société, alors qu’ils enrichissent continuellement les vauriens. », répétait Neversummer à Cur. Neversummer était capable de réciter des passages entiers avec une précision telle que beaucoup croyaient ses discours improvisés.  « La civilisation finira dans le chaos si les travailleurs continuent à être ignorés. Le pouvoir est entre les mains des forces productives. Allons-nous l’utiliser? Le vote n’est qu’une considération secondaire. » »

Voici un livre très noir aussi car le constat qu’on en tire, le visage qui apparaît de nos sociétés dites modernes n’est guère souriant.

À travers le destin de plusieurs et nombreux personnages, ce nouvel auteur extrêmement doué raconte un désastre écologique, raconte des révoltes ouvrières, raconte des amitiés et des amours, il met en scène de manière magistrale les restes en lambeaux d’une guerre, et c’est en grand artiste qu’il nous plonge au cœur de la vie dans ces camps de bûcherons, à l’aube du XXème siècle. En Virginie – Occidentale en 1904, c’est la Cheat River Paper & Pulp créée par trois ex-soldats new-yorkais qui règne sur la chaîne des Allegheny:

« Le pays ressemblait à un barbouillage d’enfant dans les tons de vert: épicéas et sapins sur les sommets, feuillus sur les contreforts et sur les flancs des montagnes. On rase, on remonte deux kilomètres et on répète mille fois. »

Nous nous installons parmi « Les Loups des bois », bûcherons venus de toutes parts y compris d’Irlande, d’Italie, d’Europe de l’Est, on rencontrera même – un de mes personnages préférés – un syrien colporteur pacifique qui aime les livres. Et puis quelques femmes en ville à Helena, quand il y a un peu d’argent à dépenser pour boire un verre et chercher un peu d’amour, il y a Zala la Slovène qui se révélera importante dans l’histoire.

« Zala s’appelait maintenant Sally Cove – le nom lui seyait, comme on dit qu’une robe sied à une femme. Zala l’avait adopté voilà des années lorsqu’elle avait été embauchée au bureau de l’administration, sachant que les autres écorcheraient son nom d’épouse en riant, et depuis elle n’en avait jamais changé ni éprouvé le besoin. Elle préférait Sally Cove, voulait être américaine, anglophone, estimait qu’abandonner sa patrie n’était pas une grande perte – ce petit pays faible qui n’avait ni frontières, ni armée, ni même le vernis de la respectabilité. »

Sally/Zala recherche son mari Victor et défend le mouvement encore souterrain des Woodworkers, syndicat mené par l’Italien Caspani. Neversummer, l’agent Green, Sarah, McBride, Blue Ruin, Seldomridge et le bon Gayab…et tous les ébrancheurs,  scieurs, les Loups de la forêt et leur quotidien en un panorama vertigineux.

Mais le personnage principal est Cur, qui a en lui toutes les facettes de cette humanité laborieuse, tous les appétits et toutes les craintes, toutes les révoltes et les espoirs, et c’est lui qu’on retrouvera à la fin du roman, alors que des années plus tard les autorités du lieu envisagent de reboiser les montagnes , et qu’il va retrouver Sarah, son amour de toujours.

Je pourrais vous écrire des pages descriptives de tout se qui se passe dans ce roman, j’ai préféré vous en dire sobrement tout le bien que j’en pense. Dire aussi que cette lecture m’en a remémoré deux autres, chroniquées sur ce blog. La première, c’est celle de « Serena » de Ron Rash qui à sa façon magistrale a lui aussi décrit ces camps de bûcherons, mais dans un autre scénario, plus resserré. La seconde, plus proche, est celle du livre de Franck Harris « La bombe » traduit en français pour la première fois par les éditions de La dernière goutte. Il raconte le massacre de Haymarket et les révoltes des travailleurs derrière leur chef Louis Lingg, auquel fait allusion ici un des grands patrons de la compagnie, Randolph, avec un cynisme si représentatif de sa classe:

« Randolph regrettait de ne pas avoir siégé à la cour le jour où Louis Lingg s’était écrié:  » Je hais votre État ! Tuez-moi pour ce crime! » Il aurait répliqué: »D’accord! ». Comme cela aurait été cocasse. »

Je pourrais tout vous dire, mais je préfère vous mettre sur le chemin de l’article de mon ami Wollanup chez Nyctalopes. Il exprime très bien tout ce qu’il y a à dire, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter.

Si, une petite musique peut-être

Et un dernier extrait, superbe:

« Lorsque la Compagnie se retirerait, les chemins de rondins des Loups pourriraient et sombreraient dans la boue; leurs villes disparaîtraient des cartes; même les Absentéistes, leurs dieux, seraient effacés des mémoires, sans parler de leur modeste lutte. Nulle statue ne leur serait dressée. Seuls demeureraient le climat et ses caprices lointains, implacables. Il considéra Asa, à l’autre bout de la scie. Être aspiré par le sillage d’un autre était une vie exécrable. Ces pensées laissaient Cur de marbre. Il ne regrettait rien, il regrettait tout. Il fallait bien remplir le temps qui passe d’une manière ou d’une autre et c’était ce qu’il avait fait. Il n’était qu’un travailleur, maintenant, deux bras reliés à la machine qu’était son corps. Il détestait les essaims anonymes qui grouillaient dans ces cités où il n’avait jamais mis les pieds. Ils prenaient tout. Ils prenaient sa terre, sa vie et ses années. »

Très belle et très riche lecture !

« Meurtres sur la Madison » – Keith McCafferty – Gallmeister/Americana, traduit par Janique Jouin-de Laurens

« C’est le guide de pêche connu sous le nom de Rainbow Sam qui découvrit le corps. Ou, plutôt, le client qui lançait depuis la proue de son bateau, travaillant une Girdle Bug devant un amas de rondins qui séparait en deux le courant de la Madison River. Quand l’indicateur de touche s’enfonça sous la surface, Sam grimaça, supposant que la soie s’était accrochée quelque part. Le client, dont la plus grosse truite était de la taille d’une petite saucisse, se cambra pour ferrer un tarpon.

Le corps immergé sous le bois flotté se libéra de son attache, remonta soudain à la surface et se mit à flotter à plat ventre, l’hameçon enfoncé dans l’entrejambe de ses waders. »

Premier roman de cet auteur et retour vers l’Amérique, ici le Montana, les rivières, la pêche à la mouche…Un livre distrayant, facile à lire et à comprendre, avec une intrigue habilement tissée, bien amenée, bien déroulée.

Ce sera le début d’une série, et si j’ai trouvé agréable ce premier volume j’espère voir dans les suivants creuser un peu les personnages principaux, peut-être aérer un peu le récit, parfois dense sur les techniques de pêche et tout ce qui va autour. C’est un peu comme le base-ball dans de si nombreux romans américains, si on ne sait pas comment ça marche, ça reste un peu obscur. Reste que j’ai aimé les deux personnages principaux, Sean Stranahan, ex-détective devenu peintre, et surtout Martha Ettinger, shérif de son état. Elle, elle mérite vraiment d’être approfondie, car ce qui en apparaît ici est très séduisant – d’où une certaine frustration et une grosse envie de mieux la connaître ! -.

« Trente-sept ans, se dit-elle, et la marque de chacun de ces jours exposée à la face du monde. Martha Ettinger avait un visage rond sauvé de la banalité par des yeux bleus qui semblaient éclairés de l’intérieur; quand elle souriait, ce qu’elle ne faisait pas en se regardant dans le miroir, son visage rayonnait. »

L’autre personnage important de ce livre, c’est Rainbow Sam, guide de pêche, cette pêche à la mouche, « big business » du Montana. Qui comme tout business se prête à des choses peu claires – carrément louches, on peut le dire – et qui sont ici à la source de l’intrigue.

Sam donc va découvrir le cadavre d’un jeune homme inconnu des lieux, une Royal Wulff plantée dans la lèvre.

« Rainbow Sam gravit le talus escarpé. Pendant une courte seconde, il embrassa du regard les environs, la rivière qui réfléchissait les nuages du soir lavande et le mauve plus foncé des montagnes, le courant filant entre les berges bordées d’églantiers.C’était en partie ce qui attirait des pêcheurs du monde entier vers la Madison […] Et il y avait les truites, avec leurs rayures couleur rubis et leurs flancs luisants, aussi dures que du métal, les plus parfaites des créations de Dieu.

Bon, se dit Sam, ce pauvre bougre a pêché sa dernière. »

Alors va commencer cette enquête tortueuse, durant laquelle Sean tombera amoureux de la belle et mystérieuse Velvet Lafayette qui lui confie une enquête. Martha travaille avec son adjoint Walt et occasionnellement avec le pisteur blackfeet Harold Little Feather – intéressant personnage lui aussi – qui assiste la police pour lire les traces et empreintes et interpréter ainsi des scènes de crime.

« Little Feather s’accroupit dos au soleil, tendit la main vers le couteau enfoncé dans le fourreau de sa ceinture, le tint, étincelant, et traça le contour d’une empreinte de botte avec le bout de la lame en acier.

-Grand type, dit Martha.

Elle sentit sa peau frémir tandis que la base des poils de son avant-bras se dressait sous l’effet de la bise. »

Assez vite on va voir se profiler le « big business » en question autour d’une maladie qui atteint les truites arc-en-ciel de la Madison – et potentiellement des autres rivières, la maladie du tournis. Très belles scènes de nature, comme celle-ci:

« Une fois libérée, la fario s’installa au fond, dans trente centimètres d’eau, ses ouïes se gonflant pendant qu’elle reprenait des forces. Stranahan s’assit sur la berge en la regardant. Vingt pouces, se dit-il. Peut-être plus. Le crépuscule ressemblait à une traînée couleur ambre à l’horizon; la rivière scintillait dans la lumière déclinante. Dans quelques minutes, le brillant de la surface s’estomperait, la mélodie changeante du courant glisserait vers des notes graves et la nuit sauvage protesterait contre de nouvelles intrusions humaines. »

Ainsi de page en page, on va se trouver dans ce  décor grandiose de montagnes et de rivières; il y aura un canoë rouge, de belles prises, des waders et des float tube, Sam sera blessé et appréciera à sa manière la peinture de Sean

« Nan, j’aime bien votre peinture; je ne plaisantais pas, malgré l’absence de miches et de nichons. »

L’autre victime de ce roman, c’est la truite et son milieu naturel mais je vous laisse découvrir ça par vous-même. Un agréable moment de lecture, quelques frustrations aussi, mais je parie fort que l’auteur saura satisfaire l’envie suscitée de mieux connaître Martha surtout et Sean.

J’ai beaucoup aimé lire à la fin la note de l’auteur et ses remerciements, pleins d’humour, pleins aussi d’une belle humilité, ce qui le rend très sympathique.

Velvet Lafayette, chanteuse selon la serveuse Doris

« C’est un vrai petit chou, ceci dit, si tu aimes le rouge à lèvres rouge et les femmes à longues jambes. Et une bonne chanteuse. Trop bonne pour être honnête, si tu veux mon avis.( Elle pinça les lèvres.) Une vraie croyante comme moi a du nez pour reconnaître ce genre de femme. Je pourrais la résumer en un mot. (Elle marque un temps d’arrêt.). Ennuis. E-N-N-U-I-S. »

  Velvet se met au piano au Cottonwood Inn et entonne « Wayfaring stranger », ici interprétée sans piano par Nako Case, à Austin, Texas

« Nid de vipères » – Andrea Camilleri – Fleuve Noir, traduit par Serge Quaduppani

« Que la forêt inextricable dans laquelle Livia et lui s’étaient aretrouvés, sans savoir pourquoi ni comment, fût vierge, il n’y avait aucun doute là-dessus, du fait qu’à ‘ne dizaine de mètres dans le fond, ils avaient aperçu un écriteau de bois cloué au tronc d’un arbre, sur lequel était écrit en lettres de feu: »forêt vierge ». on aurait dit Adam et Ève, vu qu’ils étaient tous deux complètement nus et se cachaient les parties dites honteuses, lesquelles à y bien pinser, n’avaient rien de honteux, avec les classiques feuilles de vigne qu’ils s’étaient achetées à un étal à l’entrée pour un euro pièce et qui étaient faites en plastique. »

Non non non, je n’ai pas laissé échapper de grosses fautes, car c’est ce que vous vous dites si vous n’avez jamais lu Andrea Camilleri, et les traductions de Serge Quadruppani. Andrea Camilleri est sicilien, tout comme son formidable commissaire Montalbano. Et ici la traduction veut rendre la personnalité de ce dialecte sicilien. Serge Quadruppani en préambule a rédigé un avertissement dans lequel il explique très bien sa démarche, et cette explication n’est pas de trop. Personnellement ce n’est pas le premier roman de cet écrivain que je lis ainsi traduit et si j’avoue avoir eu du mal la première fois, à présent je trouve ça plaisant et drôle surtout.

Ce roman, comme le dit l’auteur en une note brève à la fin, a été entamé en 2008, mais Camilleri a « calé » à cause du sujet, qui lui n’est pas drôle du tout, puis a achevé enfin cette histoire. Mais je n’en dis « rin » si ce n’est que tout commence avec un homme tué deux fois.

J’ai choisi sur cet article de simplement vous livrer quelques passages savoureux, dans lesquels nous retrouvons Montalbano ( toujours entouré de ses acolytes Mimì Augello, Fazzio et l’inénarrable Catarella ), et sa fiancée Livia. 

« Livia l’attendait à côté de la voiture. Tandis qu’il s’approchait, le commissaire nota qu’elle avait un peu minci, mais ça donnait l’impression qu’elle avait rajeuni.

Ils s’étreignirent avec force. Leurs corps se comprenaient au vol, même si leurs coucourdes fonctionnaient souvent différemment. »

Comme souvent dans les romans policiers, il est dur de ne rien dévoiler. Et puis je dois dire que le plus grand plaisir tiré de cette lecture, c’est ce dialecte, le langage bien vert du commissaire, son appétit, sa gourmandise,

« […]il s’était tapé une grande bouffe de poulpes a strascinasali, très tendres, et tout le monde sait que les poulpes mènent dans l’estomac un combat acharné avant d’être défaits par la digestion. »

ici un côté plus sentimental :

« Il sentait que Livia allait beaucoup lui manquer.

En lui donnant une dernière étreinte, il fut assailli d’un grand accès de mélancolie.

Ça lui arrivait toujours, quand Livia s’en allait, mais là, c’était plus fort qu’avant.

Signe de vieillesse?

Cette fois, avec la mélancolie, il y avait aussi ‘ne pointe de malaise pirsonnel dont il ne savait expliquer les raisons. »

Son irrévérence pour la hiérarchie:

« Il partit pour Montelusa en jurant, sachant que de cette convocation il sortirait énervé, comme du reste il lui arrivait après toutes les convocations du questeur.

Sa seule consolation était que dans l’antichambre, il ne rencontrerait pas le chef de cabinet, le dottor Lactes, qui en général l’entraînait dans une conversation terriblement emmerdante. il avait appris que Lactes était en congé.

L’huissier le fit entrer tout de suite.

Dès qu’il fixa le visage de Bonetti-Alderighi, il fut frappé par son sourire. Le questeur avait deux manières de communiquer les mauvaises nouvelles : en souriant, ou en prenant un air sombre.

Mais vire tourne comme tu voudras, c’était toujours une tronche de con. »

Le beau personnage de Mario le vagabond, qui s’est installé dans une grotte près de la maison du commissaire, va s’avérer être la clé du dénouement et de la résolution de l’enquête en révélant ce qu’il sait à Montalbano, le laissant effaré:

« Et maintenant que tu es seul, Montalbano, tu dois forcément retomber dans l’abîme. Tu ne peux pas reculer. C’est ton métier de flic. Et ta condamnation.

Mais essaie de le  faire en évitant la sensation de vertige qu’on éprouve en fixant le fond, descends avec précaution, les yeux fermés, marche après marche. »

Ne croyez pas que c’est juste cocasse, non, il y a un vrai sujet, et on sent que l’auteur, à travers les questions des enquêteurs, à travers leurs hésitations semble vouloir repousser loin de nous l’épouvantable vérité. Et les scènes de jalousie de Livia, les tournures de phrases inimitables de Catarella, toute la fantaisie ici présente est bien utile à rendre tout ça moins sordide.

En conclusion, un très bon moment de lecture, et Montalbano  m’est toujours aussi sympathique ( grâce entre autres à son goût pour la bonne chère et à sa verve ) . Un livre plein d’intelligence.

« Tandis qu’il fonçait se prendre une douche passque d’un coup il avait eu la sensation d’être souillé comme s’il lui était tombé dessus un bidon d’huile de vidange, il entendit, très près, un oiseau qui chantait. Un oiseau qui faisait des variations imaginatives sur le thème du Cielo in una stanza. Il se figea. »

 

 

Sur les traces de quelques plumes cévenoles, retour de Lozère

Voici longtemps que je n’ai pas rédigé un article comme celui-ci, à savoir des notes de vacances et de vie, accompagnées bien sûr de références littéraires.

La Lozère, je ne l’avais vue qu’en été. Elle m’a semblée vraiment faite pour moi en ce printemps un peu chamboulé par une santé qui fait des siennes, et un grand besoin de prendre des forces avant d’entrer en guerre. Alors, dans le petit album photos que je partage avec vous, vous verrez les chemins que j’ai empruntés en une semaine au temps finalement clément, idéal pour la marche.

Quelle splendeur que ce Mont Lozère couvert de genêts en fleurs, champs de narcisses, ruisseaux vifs et glacés, les cascades dévalant au détour d’un pont de pierre, les tourbières moelleuses, les amas étonnants de rochers de granit, comme posés là par des géants en constructions d’équilibristes…La paix des lieux, le silence juste perforé des trilles de l’alouette qui décolle et s’égosille haut dans le ciel. L’air pur, vif de ce printemps tardif – à certaines hauteurs, les bourgeons à peine éclos fin mai – l’horizon infini par-dessus les montagnes en dégradé gris-bleu, les bancs de brume au fond des vallées le matin et toutes les nuances de vert du paysage…

Merveille dont je ne me lasserai jamais. Des lieux comme ceux-ci sont de vraies sources d’énergie. Et puis la tranquillité du Pont de Montvert sans touristes, les chats maîtres des rues et des jardins, le petit marché du mercredi, le postier souriant…Idyllique ? Pour moi oui, la réalité n’est sans doute pas celle-ci. Nous logeons dans le hameau Le Villaret, dans le gîte qu’occupait Raymond Depardon et son épouse, quand il tourna sa trilogie « La vie moderne », profils paysans. La propriétaire nous raconte le tournage chez eux ( elle et son époux figurent dans le film ) ; de beaux portraits en noir et blanc sont accrochés sur nos murs d’une semaine. Ici, vous voyez attablé Alain puis notre étonnante – et épatante –  propriétaire son épouse, Cécile. 

Et puis il y a la route, celle que nous avons emprunté pour nous rendre dans ce hameau où le monde paysan persiste avec une trentaine de vaches, un troupeau de brebis, des œufs bio, du beurre de baratte, vaches, chèvres , moutons « à la bade », pas ou peu de clôtures, des chiens adorables qui jamais ne jappent, un chat gourmand, et le lever du soleil sur le champ de narcisses en face, un taureau solitaire qu’Alain va rechercher dans les bois, un potager pour les légumes, quelques ruches pour Alain que la vie des abeilles passionne.

La vie ici semble bucolique, mais elle est dure et pas vraiment tournée vers la poésie dont pourtant elle est pleine ( la poésie n’est pas faite de couronnes de roses sans épines et de clichés au sucre ! ). Si on parle avec les gens – ce que nous faisons – ils nous parlent de leur vie, ils l’aiment, choisie ou pas, c’est leur vie et on les imagine bien peu dans une grande ville. Ils ne courent jamais, les bêtes non plus, tout prend son temps, mais tout est fait à temps. Et l’air doux frôle la poule dans l’herbe, au loin la foudre crépite, le ciel passe du gris sombre au bleu en quelques instants, c’est le temps qui ici a une autre mesure.

Enfin la Lozère du Pont de Monvert, les abords méridionaux des Cévennes, Florac et les grands causses sont le décor de certaines de mes lectures restées très présentes en moi. La première qui m’a emmenée dans cette région, il y a des années de ça, ce fut l’extraordinaire roman d’André Chamson, « Les hommes de la route « , tome 2 de la trilogie « Suite cévenole ». Je n’ai lu que celui-ci, le premier, « Roux le bandit » est dans ma bibliothèque, acheté d’occasion et le tome 3 est « Le crime des justes » que je vais acheter.

L’histoire est située plutôt côté Cévennes gardoises, vers Le Vigan et relate la construction de la route qui relie ce bourg au col du Minier. Extrait qui décrit le travail de titans que fut la création du réseau routier dans ces reliefs difficiles :

« Déjà, dans les parties basses de la vallée, la route s’ouvrait au trafic. Petit à petit, les gens d’Aulas et de Salagosse abandonnaient les antiques voies ferrées de gros blocs, les anciens chemins de terre montés en digue au long des cours d’eau.

Le cylindre à cheval, chargé de rocs et de ferrailles, était arrivé jusqu’à la Broue, et, nivellant l’empierrement, s’avançait du Sablas jusqu’à la Baraque Neuve.

Traîné par huit juments lozerottes, un fort mulet d’Auvergne en flèche, environné de l’éclair des coups de fouets, dans un tonnerre de jurons, de cris, de hennissements, il gagnait mètre par mètre avec de brusques élans et des haltes soudaines. Devant lui, la route se soulevait en une lourde vague, mouvante, craquelée, brusquement coupée de lézardes. Dans chaque trou, des hommes, courant sur les bas-côtés de la route, envoyaient à la volée une pelletée de sable humide, ou même, presque sous le rouleau, plaçaient à la main une pierre et se reculaient brusquement. Le cylindre passait, écrasait la vague, et, derrière lui, la route aplanie et lisse semblait devenue immobile pour toujours.

De moment en moment, l’énorme machine s’arrêtait: autour d’elle, la sueur des chevaux se déchirait en nuages dans le tourbillonnement des mouches et des taons. Les charretiers, le fouet passé derrière la nuque, les joues écarlates, le cou gonflé, sans voix, s’accroupissaient sur le talus et prenaient leurs têtes dans leurs mains. « 

Puis, tout à coup, sous les jurons et les cris, au claquement de la mèche des fouets, on repartait, dans le hennissement des bêtes, l’affolement de l’essaim des mouches et la pétarade du mulet de tête, qui tirait à droite et à gauche, cinglé par les traits, la queue en demi-cercle, les oreilles battantes, comme en folie et furieusement suivi par tout l’attelage.  « 

Si l’histoire de la construction des routes – ces routes si impressionnantes, et effrayantes parfois – est un hommage à ces travailleurs qui mettaient leur vie en danger à chaque instant, de paysans devenus ouvriers, Chamson dépeint aussi des femmes austères, vivant dans les vallées en attendant que leur mari revienne en vie, et menant seules la vie quotidienne. Pour moi André Chamson est un auteur moderne par son écriture et aussi par la façon d’aborder les sujets; et puis voilà, j’aime qu’on me parle ainsi des gens de ces contrées pleines de replis secrets. On prend ces routes cévenoles qui nous ouvrent des horizons époustouflants et on pense alors à ces hommes qui les ont ouvertes, ces voies vers nos paradis de vacanciers.

Impossible de séjourner ici sans croiser le chemin de R.L.Stevenson, pour moi écrivain et poète admirable, assez intemporel dans ses multiples facettes littéraires. Modestine  a une nombreuse descendance qui promène encore les sacs – et les marmots ! –  des marcheurs en quête d’exercice physique, de paix, de réflexion, d’air pur, de beauté, de tout à la fois. ICI le lien vers le court article que j’avais consacré à Stevenson lors de vacances en Haute-Loire, d’où il partit pour rejoindre St Jean du Gard.

« A l’endroit où cessent les bois, qu’on ne trouve plus après une certaine altitude dans ces régions particulièrement froides, je pris à gauche un sentier parmi les sapins. J’arrivai dans un vallon verdoyant où un ruisseau formait une petite cascade sur les pierres comme pour me servir de fontaine. « Jamais nymphes ou faunes ne hantèrent un bocage plus sacré ni plus retiré.  » Les arbres n’étaient pas vieux, mais ils poussaient pressés autour de la clairière, ne laissant apercevoir que des cimes lointaines au nord et le ciel au-dessus de ma tête. Je pouvais camper là en toute sécurité ; j’y serais comme dans une chambre. Pendant que je prenais mes dispositions et que je donnais à manger à Modestine, le jour, déjà, commençait à décliner. Les jambes bien enveloppées dans mon sac jusqu’au genoux, je dînai de bon appétit, et dès que le soleil eut disparu, j’enfonçai mon bonnet sur mes oreilles et m’endormis. »

Ensuite, vient Jean-Pierre Chabrol et « Crève-Cévennes ». Lui, c’est aussi les Cévennes gardoises au moment où elles deviennent espèce en voie de disparition, ce livre est écrit en 1972, à la toute fraîche naissance du Parc National desCévennes en 1970.

J’ai lu bien d’autres livres de lui, « Le bonheur du manchot », « La banquise », « Les fous de Dieu » comme ses nouvelles « Contes à mi-voix » et « Les mille et une veillées » et j’en oublie. Extrait court de « Contes d’outre-temps » :

« Ah! le cochon familial , prospère et crasseux, énorme! à faire pâlir d’envie ses frères rosâtres de la porcherie modèle! Il se jouait paisiblement des planificateurs, des injecteurs d’hormones, des croiseurs de race, des bousilleurs d’espèce pour un peu plus de lard – même insipide – ou un peu plus de chair – même blanchâtre – pour cinq jambons sur quatre pattes. »

Voici des auteurs du passé me direz-vous…Oui, un peu, passé pas si lointain pourtant et toujours bons à lire à mon sens si on veut comprendre cette région…Mais rapprochons nous d’aujourd’hui, rapprochons nous de la Lozère – ces Cévennes sont larges et étendues, et ainsi variées tant par le relief que par le climat – .

Et voyez-vous, j’ai lu avec délice le formidable roman de Colin Niel  « Seules les bêtes », où l’auteur ne dit rien des lieux, mais il me semblait bien avoir reconnu desendroits où j’étais passée.

« Parce qu’il faut dire ce qui est : j’ai jamais vraiment su parler aux gens. Aux brebis oui, je sais quand faut leur causer doucement pour les calmer, quand faut gueuler pour pas qu’elles se barrent sur les terrains des autres. Mais aux gens, non. C’est un des trucs que j’ai oublié d’apprendre.»

Pour ne pas dire d’idiotie, je lui ai demandé de confirmer mon intuition quant à la ville de Florac et le causse Méjean pour le décor de son livre. Avec beaucoup de gentillesse il m’a répondu qu’en effet, ces lieux étaient bien ceux où se déroulait l’intrigue.Je vous mets le lien vers mon article pour en savoir plus – pour ceux qui ne l’ont pas lu -, mais croyez-moi, ce bouquin vaut le coup !

Et j’ai bien retrouvé là ce monde âpre, cet état de solitude noyé dans un quotidien laborieux, mais où on prend son temps pourtant, y compris pour des choses…bon je ne dis plus rien…Vraiment celui-ci, il faut le lire !

Et enfin un dernier titre dont j’ai déjà parlé maintes et maintes fois, mais ici impossible de ne pas le citer puisque je me suis trouvée pile à l’endroit dont il est question,  « quelque part entre le Pont de Monvert et Grizac », c’est bien sûr « Grossir le ciel » de Franck Bouysse.

« Il y avait aussi des couleurs qui disaient les saisons, des animaux, et puis des humains, qui tour à tour espéraient et désespéraient, comme des enfants, battant le fer de leurs rêves, avec la même révolte enchâssée dans le cœur, les même luttes à mener, qui font les victoires éphémères et les défaites éternelles. »

On pourrait bien mettre les visages photographiés par Raymond Depardon sur Gus et Abel…Belle démonstration dans ce beau, fort et dur roman que l’homme, ici ou là, répond aux mêmes lois, aux mêmes instincts, mais que juste le milieu et le décor jouent sur les paramètres de réglage en intensité, en mode d’expression…Et ici aussi la solitude, bien ou mal vécue.

Quant à moi, je trouve dans cette nouvelle génération d’auteurs qui osent s’intéresser à ce monde périphérique qu’est devenu le monde rural  – à mon avis, tout aussi périphérique que les banlieues, mais avec évidemment d’autres problématiques – avec  ces deux voix en particulier, de bien belles plumes d’abord, poétiques et nerveuses, et un regard neuf sur ces paysages que j’aime tant. Neuf car il rétablit un certain équilibre dans les regards sur « nos belles campagnes », plus sombres qu’il n’y parait, neuf par l’œil acéré sur la vérité de ce monde et de ces hommes, et parce qu’il n’oublie jamais la brutalité des existences, pas plus douces ici que là. Nous sommes bien loin de ce « roman du terroir » qui s’il est parfois bien écrit et honnête et relate des choses véritables, adoucit souvent bien trop les angles aigus de la réalité. Nous sommes avec Niel et Bouysse, d’ailleurs aussi avec Chamson et Chabrol, dans le vrai avec sa beauté mais aussi sa violence, dans le réel avec ses douleurs et ses frustrations, mais avec aussi ses bonheurs.

Que dire sinon que ces auteurs m’accompagnent quand je gravis le Mont Lozère, quand je contemple le Bougès, arpente le col de Finiels, sirote un verre au Pont de Montvert ( au bistrot à côté de Gus qui lit le journal ) ou prend un peu le soleil sur la place de Florac, sous les platanes…

 

 

 

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