« Urgences et sentiments » – Kristof Magnusson – Métailié/Bibliothèque allemande, traduit par Gaëlle Guicheney

« Le bulletin météo succédant au journal de la nuit annonça qu’une énième journée prolongerait cette vague de chaleur dont Anita Cornelius pensait ne jamais voir la fin. Depuis des semaines, la canicule l’empêchait de trouver le sommeil, à l’instant encore elle avait essayé avant de se raviser pour allumer la télévision et regarder les informations en mangeant les derniers crackers laissés par son collègue de l’équipe de jour. »

Le titre de ce roman est peut-être bien son point faible car pour le reste j’ai beaucoup aimé côtoyer Anita Cornelius, urgentiste rattachée à l’hôpital Urban à Berlin, la suivre et comprendre sa vie. Une vie de femme mais aussi une vocation puissante de secourir autrui, qui que ce soit et quelles que soient les circonstances. J’ai aimé Anita parce que sa vie assez commune en apparence est pourtant une vie unique. Car il n’y a point de vie ordinaire, chacune est unique par ce que nous en faisons de bien ou pas ( deux notions variables). Anita a quelque chose d’universel – elle vit, travaille, aime, est mère, épouse, fille, elle dort, mange et boit, rit et pleure – mais Anita aide, écoute, pallie aux douleurs et aux manques, rend utiles et concrets sa compassion et son sens de l’humanité, elle veille la nuit, prête à partir pour rendre du souffle, relancer un cœur, réparer un membre avant d’emmener les gens vers l’hôpital et plus de soins.

Et sa vie personnelle, dans tout ça ? Anita a été l’épouse d’Adrian et a un fils de ce mariage, Lukas, adolescent qui soigne ses coupes de cheveux et commence à être réfractaire aux câlins de sa mère. Le couple s’est séparé et si Anita est seule, Adrian vit avec Heidi. Quant à Lukas, pour des raisons pratiques, il vit chez son père, mais visite sa mère souvent. Anita a fait cette concession à cause de son travail et de ses horaires de nuit souvent. Tout semble se passer en bonne intelligence. Mais un jour Anita va secourir Adrian dans des circonstances qui pourraient faire tort au médecin et elle choisit de ne rien dire, au grand regret de son compagnon de travail, Maik qui pour la première fois voit dans le choix d’Anita une faute d’éthique.

Anita sort un peu de sa léthargie sentimentale avec Rio, bel homme qui construit des bateaux en bois:

« Ses pensées la ramenèrent au Wannsee, Rio. Au cours des quinze années avec Adrian, pas une seule fois elle n’était tombée amoureuse de quelqu’un d’autre, pourtant elle se souvenait encore très bien de ce sentiment imprévisible de profonde légèreté, déferlant par vagues, sans prévenir, aux moments les plus incongrus, et qu’elle avait éprouvé lorsque Adrian et elle venaient de faire connaissance. Elle l’éprouvait à nouveau. Tomber amoureux, c’est visiblement comme faire du vélo ou jouer aux petits chevaux: ça ne s’oublie pas. »

Pourtant, le petit secret d’Adrian qu’elle découvre, puis une conversation chez son ex avec Lukas et la très chic Heidi se mettront dans les rouages de ce qu’elle croyait une solitude assumée, une vie dédiée au travail et au secours…Anita va sentir monter en elle une colère froide face aux propos tenus par son fils surenchérissant sur Heidi, tandis qu’Adrian se tait. Car c’est sa mission qui est remise en cause, des propos qui heurtent tout ce qui fonde sa vie quand son propre fils parle de « taxi à clodo » ( l’ambulance ) et de ce que nous entendons ici aussi très souvent, « les assistés », les fainéants « , etc etc, ainsi Anita abasourdie participe à ce genre de dialogue:

« -Il n’a qu’à se prendre une aide à domicile, remarqua Lukas.

-M.Schmidt?

-S’il n’arrive plus à se débrouiller.

-Mais il n’a pas d’argent. Il vit dans un cabanon.

-Sérieux? C’est un clodo? demanda Lukas.

-Qu’est-ce qui te fait dire ça? s’étonna Anita.

-C’est la caisse maladie qui paie l’unité de soins intensifs, glissa Heidi.

-Oui.

-Donc au final, tous ceux qui cotisent. Donc nous, dit Lukas en regardant Heidi qui avait déjà commencé à hocher la tête avant qu’il n’ait fini.

-C’est le principe, oui, dit Anita.

-Notre système de santé aussi a besoin de faire des économies, rétorqua Lukas. Anita se retint d’objecter. Il aurait été facile de remporter la joute verbale contre son fils, cependant elle ne voulait pas être méchante.[…] Néanmoins Anita était perturbée. »

Bien sûr, aussi maladroite que puisse être parfois Anita, c’est son intégrité qui la rend gauche avec ceux qui étaient sa famille. J’ai aimé cette femme, je me suis sentie en empathie avec elle et la voir chuter dans une sorte de dépression sourde, s’enfermer dans une solitude un peu morbide m’a touchée. Elle saura faire tomber les masques sans pour autant en faire une vengeance parce qu’Anita n’a pas de méchanceté en elle, mais du chagrin, elle saura retrouver son équilibre, et c’est son travail qui le lui rendra, et puis Rio et son indéfectible ami Maik.

Je n’ai rien à dire de plus sinon que j’ai beaucoup aimé ce livre, plus intelligent que le laisse supposer le titre, et puis cette Anita dont on se sent proche; l’auteur est un très bon portraitiste et présente ici un personnage profond, fin et attachant. 

« Scalp » – Cyril Herry – Seuil / Cadre noir

« Sur l’image satellite, la forêt avait l’aspect d’une vaste composition de mousse et de lichen que des veines ocre prenaient d’assaut. Les chemins de terre s’élançaient dans les quatre dimensions, se déployaient, se ramifiaient souvent, mouraient parfois.

Hans avait trouvé à l’étang qui crevait la mousse comme une vulgaire flaque la forme d’un crâne de ragondin. Teresa avait dû incliner la tête dans un sens puis dans l’autre pour voir ce que l’enfant voulait dire. »

Nous arrive ici un roman très noir, un de ces livres qui donnent la chair de poule; en tous cas, ça m’a donné cette sensation.

Voici l’histoire de Teresa et de son fils Hans, 11 ans. Teresa a décidé de présenter à Hans son père biologique dont elle ne lui a parlé que depuis peu. Hans est un petit garçon intelligent, plutôt mûr, qui a aimé Jean-Loïc, un des membres de la colocation dans laquelle il a vécu avec sa mère. Jean-Loïc le père de substitution qui lui a appris la pêche entre autres choses, et qui s’est jeté du haut d’un viaduc.

Dès le début du roman, et malgré les apparences d’un statu quo entre l’enfant et sa mère, on sent bien que le gamin exige une vérité qu’on lui a cachée. Alors Teresa emmène Hans dans une forêt au bord d’un étang où le père, Alex, vit dans une yourte. Seules quelques bribes sur lui nous arrivent, et point d’Alex près de la yourte.

Commence ainsi une quête, une recherche à travers les objets abandonnés là, des carnets, des notes, Hans explore, Hans rêve et joue à l’explorateur, à l’Indien, à l’aventurier, Hans veut son père mais Teresa souhaite partir; l’enfant l’obligera à rester par tous les moyens. Après ça je ne dis plus rien, mais voici une histoire très très sombre, très très noire, une histoire comme je ne doute pas une seconde qu’il en survienne dans certains lieux, une histoire qui fait froid dans le dos.

La forêt est ici une entité inquiétante avec sa vie propre, ses habitants furtifs, ses rumeurs, ses bruissements, et ses parasites quand l’homme en fait un cimetière de voitures. La forêt peut protéger, cacher, ou abriter, mais aussi piéger, retenir et égarer. Enfant, j’ai passé des journées entières en forêt, à faire des cabanes et inventer des histoires devant quelques pierres d’une maison en ruine couvertes de mousse. Je connais pas mal de gens que la forêt effraie, angoisse par son côté obscur, mystérieux.

L’auteur rend avec beaucoup de talent cette atmosphère bruissante et pourtant silencieuse où la lumière joue entre les branches, avec l’étang aussi dans lequel Hans pêche comme Jean-Loïc le lui a appris:

« Jean-Loïc avait souri et tiré de sa besace une vieille boîte en fer de pastilles Valda. Dedans se trouvaient un fil, un bouchon, un hameçon. Ça ne pesait rien, ça ne prenait pas de place. En l’espace d’une heure, ils avaient sorti huit perches qu’ils avaient nettoyées et fait griller au-dessus d’un petit feu de camp allumé avec une poignée de fougères sèches. C’était magique, simple comme bonjour. C’était cette vie que Hans voulait mener. »

Mais tout ça, cette vie de liberté entre l’étang et la forêt, cette vie d’aventure, c’est compter sans les hommes qui n’aiment pas ceux qui sortent des rails. Teresa et Hans en cherchant à savoir où est passé Alex en feront l’expérience.

Je connais, aime et comprends je crois plutôt bien ce qu’est la nature, la campagne, j’y suis née, j’y ai grandi et j’y vis encore. Loin de la vision édenique, cette forêt est belle mais d’une grande indépendance, c’est âpre et cruel souvent, la loi de la vie y est resplendissante qui fonctionne en binôme avec celle de la mort. Il n’en va jamais autrement. Et c’est bien ici une histoire de vie, de cruauté, de beauté et de mort, c’est une histoire violente, comme le sont les hommes, comme peut l’être la nature.

J’ai aimé la relation assez compliquée entre Teresa et Hans, les secrets de Teresa et le portrait en filigrane d’Alex, personnage hors normes et attachant. 

« Il n’entendit pas sa mère crier son prénom. Elle ne s’éloignait pas suffisamment de la yourte pour ça, ou pas dans la bonne direction. Hans la savait déterminée à s’en aller, et en colère. En colère te aussi inquiète, certainement. Il allait devoir retourner là-bas pour lui faire savoir d’une manière ou d’une autre que tout allait bien, qu’il ne courait aucun  danger. Lui faire entendre néanmoins qu’il n’était toujours pas question de s’en aller tant que son père ne serait pas de retour, ou tant qu’il n’aurait pas une idée de l’endroit où il se trouvait. Au coucher du soleil,il s’approcherait du campement. Sa mère ne tenterait pas de le capturer pour l’enfermer dans la voiture et prendre la route : elle détestait conduire la nuit. »

Que vous aimiez la nature ou pas, que la forêt vous attire ou vous effraie, bonne lecture, atmosphère réussie, angoisse soutenue, univers magique de l’enfance, j’ai bien aimé.

« La forêt n’est le territoire de personne. »

« 4 3 2 1 » – Paul Auster- Actes Sud, traduit par Gérard Meudal

« Selon la légende familiale, le grand-père de Ferguson serait parti à pied de sa ville natale de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, il aurait fait route vers l’ouest jusqu’à Hambourg en passant par Varsovie et Berlin et il aurait acheté un billet sur un bateau baptisé l’Impératrice de Chine qui traversa l’Atlantique à travers de rudes tempêtes hivernales pour entrer dans le port de New York le premier jour du XXème siècle. »

( S’en suit la « blague » qui va donner le nom de Ferguson à cette famille plutôt que Rockfeller…Ah ça vous intrigue …  Lisez ! )

Et me voici embarquée pour 1016 pages denses sur les pas de Ferguson et de sa famille…Enfin sur les pas de quatre Ferguson, enfin de quatre Archibald Isaac Ferguson, petit- fils de cet immigré de Minsk. Comment faire pour parler d’un tel roman, un roman qui en contient quatre, un roman bâti comme un labyrinthe, avec des portes d’entrée et de sortie, un roman où quatre vies du même jeune garçon et de sa famille se percutent, se croisent, s’imaginent, toutes dans le même texte fiévreux.

Comment ne pas trahir ce qu’a voulu ce grand auteur qu’est Paul Auster ? Je me suis abstenue de lire ce qui a été publié ( sauf deux articles de blogueuses ), je n’ai pas écouté les nombreuses émissions de radio et de télévision qui ont reçu Paul Auster, mais j’ai lu chaque mot de ce monument sans en sauter un seul. Pour ne me fier qu’à ce que je ressentirais, qu’à ce que je percevrais. Voici très précisément ici, dans cette œuvre magistrale tout ce que j’aime chez cet immense écrivain dont je n’ai pas tout lu, et pas tout aimé de ce que j’ai lu.

L’inventivité, l’écriture vive, nerveuse, rythmée, l’humour, l’auto dérision, le foisonnement des vies de Ferguson, et cette façon de jouer avec le lecteur en le promenant dans ces vies multiples, tout en lui faisant la grâce d’un indice qui toujours évite qu’il se perde trop. Vies multiples, mais pourtant c’est bien le même Archie Ferguson, avec sa mère ( peut-être bien mon personnage favori ), son père, sa multitude d’aventures amoureuses et ses amitiés qui parfois ne font que passer dans une vie, mais parfois se retrouvent dans toutes. Des vies où on perd des êtres chers et en rencontre d’autres, des vies qui tiennent à un choix, une décision à un moment précis ou un événement , qui font que ce qui était possible se transforme en autre chose

« […] car le réel se composait aussi de ce qui aurait pu arriver mais ne s’était pas produit, qu’une route n’était ni pire ni meilleure qu’une autre mais que le tourment de vivre dans un corps singulier faisait qu’à tout moment on ne pouvait se trouver que sur une seule route même si on aurait bien pu se trouver sur une autre, en train de se diriger vers un but complètement différent. »

Impossible à raconter mais une chose est sûre, c’est qu’il ne faut pas s’effrayer de cette épaisseur, parce que c’est une lecture incroyablement riche et prenante. Outre les multiples possibles de la vie d’Archie, on est immergé dans New-York et sa banlieue, les sports que pratiquent nos quatre Ferguson, les universités qu’ils fréquentent, et le tout dans une histoire des mouvements étudiants, culturels, sociaux et politiques de 1947 ( année de naissance d’Archibald Isaac Ferguson ) jusqu’à 1975, date à laquelle le même Ferguson met le point final à son œuvre : »4 3 2 1  » qui compte 1133 pages. Et c’est à la fin du roman qu’on comprend l’ambition de l’auteur ( Auster / Ferguson ):

« […] il allait ainsi écrire un livre sur quatre personnages identiques mais différents portant tous le même nom: Ferguson.

Un nom né d’une blague sur les noms. La chute d’une blague sur les Juifs de Pologne et de Russie qui avaient pris le bateau pour venir en Amérique. Sans aucun doute une blague juive sur l’Amérique et l’énorme statue qui se dresse dans le port de New York.

|…]Identiques mais différents, ce qui voulait dire quatre garçons ayant les mêmes parents, le même corps, le même patrimoine génétique, mais chacun vivant dans une maison différente, dans une ville différente, avec sa panoplie de circonstances. Poussé de-ci de-là sous l’effet de ces circonstances, les garçons commenceraient à se différencier à mesure que le livre avancerait, ils ramperaient, marcheraient et galoperaient à travers l’enfance, l’adolescence et le début de l’âge adulte en tant que personnages de plus en plus différents, chacun sur sa propre voie distincte tout en restant pourtant la même personne, trois versions imaginaires de lui-même, et lui-même interviendrait comme le Numéro Quatre pour faire bonne mesure […]

Je m’en tiendrai à ça; vous voyez ici la longueur des phrases, c’est cette écriture qui donne le tonus et la vivacité du texte, mais aussi l’intelligence du propos. Un livre sur les carrefours en quelque sorte, les moments des choix que l’on fait ou pas volontairement ou par une intervention extérieure indépendante de notre volonté…

Un livre sur l’écriture aussi, le livre d’une vie qui s’invente encore à travers la littérature je pense, un hommage à la littérature, au cinéma. Ce que j’ai préféré, eh bien les enfances et la mère, Rose, photographe, Laurel et Hardy et l’histoire de Franck et Hanck, aussi…. Je pourrais vous donner encore quelques exemples de ces vagues de mots qui portent loin le lecteur dans la pensée de cet Archie si attachant, si intelligent et si imaginatif, mais franchement, non…

 Il m’a fallu du temps pour lire ce roman, parce que j’ai voulu le lire sans en manquer quoi que ce soit ( j’ai relu plusieurs fois certaines pages ) . Je conseille la certitude d’être au calme, d’avoir plusieurs heures de suite sans interruption, car c’est un fleuve tumultueux dont on a du mal à sortir.

« -Je veux dire qu’on ne peut jamais savoir si on fait le bon choix ou non. Il faudrait être en possession de tous les éléments pour le savoir et le seul moyen d’y arriver est d’être aux deux endroits à la fois, ce qui est impossible. »

Mais ici c’est possible et Paul Auster l’a fait !

Coup de cœur !

 

« L’infinie patience des oiseaux » – David Malouf – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Nadine Gassie

« Toute la matinée, loin là-bas sur sa gauche où la lumière des marais finissait et les terres agricoles commençaient, une forme disgracieuse s’était élevée hors d’un pré invisible et avait décrit de lents circuits dans l’air, grimpant, piquant, ballottant un peu, puis disparaissant sous les arbres. »

Très belle et très touchante lecture avec ce livre de David Malouf, auteur australien, traduit pour la première fois en français.

C’est d’abord la rencontre de deux jeunes hommes de vingt ans; Jim Saddler, amoureux de la nature et des oiseaux en particulier et Ashley Crowther, qui de retour dans le Queensland après des études en Europe a hérité d’une propriété. Lui aussi  est épris des lieux et veut créer un sanctuaire naturel pour les oiseaux. Il fait appel à Jim avec lequel il se sent en fraternité malgré leurs différences sociales. Et puis il y a Imogen Harcourt, photographe, elle aussi aime les oiseaux . Les trois vivront des jours heureux et presque miraculeux au milieu des marais et de leurs hôtes.

J’ai adoré ces pages d’une beauté infinie. C’est vrai, j’aime moi aussi les oiseaux comme j’aime les arbres et les lieux préservés du monde des hommes en général. David Malouf a su ici créer cette paix qu’on trouve dans la nature, quand le silence est maître, tout juste caressé par les bruissements des roseaux et des ailes et souligné de chants et de cris d’oiseaux en leur domaine. La rencontre des deux hommes est pleine de douceur, de pudeur et de complicité, et la promenade en bateau dans les marais est comme si on y était, merveilleuse et hors du temps.

 » -Et là – voyez – ce sont des oiseaux -lotus. Vous les voyez ? Loin, là-bas. Oh, ils nous ont vus, ils se sont envolés. Ils ont un nid au bord, juste au niveau de l’eau. Voyez leurs pattes ? Longues, hein. C’est pour marcher sur les feuilles des lotus sacrés, ou les nappes de nénuphars, sans couler. »

Il plongeait à nouveau sa perche dans la vase, lui imprimant de la force à partir de l’épaule tout en regardant les bandes d’oiseaux se rassembler plus loin, et ils poursuivaient leur glisse sans à-coups sous les rameaux. Nul ne parlait. C’était curieux, cette façon qu’avait le lieu de s’imposer à eux et de les subjuguer. Même Ashley Crowther, qui préférait la musique, était ici silencieux et posé. Il demeurait assis sans bouger, sous le charme. Et peut-être, songeait Jim, que c’est aussi de la musique, cette sorte de silence. »

Ce roman est court, 200 pages, aussi je ne peux pas dire bien plus, si ce n’est que la suite met dans un état de sidération tant ça parait stupide, injuste et vain. On est en 1914 et en Europe la guerre éclate, son vacarme arrive jusqu’aux antipodes où prise dans un courant d’enthousiasme incompréhensible, la jeunesse de Brisbane va s’engager pour aller participer à ce grand carnage.

« La guerre finit par arriver, à la mi-août, mais discrètement, l’écho d’un coup de feu tiré des mois en arrière qui avait pris tout ce temps pour faire le tour du monde et les atteindre. »

Après l’engagement d’Ashley comme officier, le doux Jim partira lui aussi, comme pris malgré lui dans un mouvement irrépressible. Nous voici plongés alors dans une violence dont bien qu’on ait beaucoup lu et entendu à son sujet, ne cesse de nous heurter de plein fouet, sous la plume poétique de l’auteur. Car quelle écriture ! Cette plume est douce de compassion dans la plus atroce violence, celle de ces corps déchirés, explosés, dans la putréfaction, la boue, le froid intense, les rats, le chagrin des hommes terrés dans les tranchées et la peur:

« Une nuit, pendant plusieurs heures, il y eut un bombardement sous lequel ils se tinrent blottis, les bras autour de la tête, non pas seulement pour se protéger du bruit mais pour feindre comme l’auraient fait des enfants, d’être invisibles. »

La poésie reste, parce que l’esprit de Jim est ainsi fait plein de la beauté de ses paysages natals, Jim qui combat, il est venu là pour ça, Jim qui parfois entrevoit au milieu des éclats des bombes un oiseau qui décolle, et Jim qui gardait en lui une part de rêve et un souvenir dramatique enfoui, sera terrassé:

« Jim comprenait qu’il avait vécu, jusqu’à son arrivée ici, dans un état de dangereuse innocence. Le monde, quand on le regardait par les deux bouts, était tout différent d’un rêve au ralenti, sans modification de climat ni de couleur et avec du temps et de l’espace pour tous. Il avait été aveugle. »

La fin nous renvoie sur la grande plage australienne où l’anglaise Imogen, accompagnée de son appareil photo, regarde et pleure. Ce livre est pour moi bouleversant, très fort. Il amène à réfléchir à ce que nous avons de précieux dans nos vies, et à ce qui est précieux dans le monde pour nos vies à tous. 

« Voilà ce que signifiait la vie, une présence unique, et elle était essentielle en toute créature. Placer quoi que ce soit au-dessus, naissance, condition ou même talent, revenait à dénier à tous sauf quelques-uns parmi les millions infinis ce qui était commun et réel, et ce qui était aussi, en fin de compte, le plus émouvant. une vie n’était pas faite pour quelque chose. Elle était, simplement. »

Rien ne sert d’en dire plus, la fin est belle avec Imogen sur la plage qui observe un jeune surfeur. Ce livre poignant et tout en nuances tire sa force de sa poésie et nous offre un plaidoyer contre l’idiotie de la guerre d’une grande puissance, nous montrant l’immuable, ce qui résiste et ce qui périt. Et les oiseaux, libres.

« La ballade du peuplier carolin » – Haroldo Conti – La dernière goutte /Nouvelles, traduit par Annie Morvan

« On pense généralement que les journées d’un arbre se ressemblent toutes. Surtout s’il s’agit d’un vieil arbre. Mais non. Une journée d’un vieil arbre est une journée du monde. »

J’aime les arbres depuis toujours et voyant le titre de ce petit recueil j’ai été tentée et j’ai bien fait ; j’ai trouvé dans ce livre un grand poème avec ce peuplier carolin qui nous est conté dans le premier texte, et c’était si doux, si beau qu’au bout de quelques lignes, je n’ai pas pu résister au plaisir de me lire ces mots pour moi seule, à voix chuchotée comme celle du vieux peuplier quand un léger courant d’air traverse son feuillage. Ce bel arbre est l’emblème et la mémoire de cet endroit. Il a germé, poussé, grandi, vieilli ici, regardant les mutations du village et de ses habitants au fur et à mesure que sa cime s’élevait et puis il a découvert par le réseau de ses racines qu’il pouvait communiquer avec ses semblables. Belle image que ces racines souterraines qui créent des liens et des connivences. Le peuplier carolin est un témoin et un ami.Voici une brève présentation de l’auteur par l’éditeur, mais la fin du livre propose une postface plus développée par la grande traductrice Annie Morvan  ( traductrice et amie de Gabriel Garcia Marquez ) que je salue pour un si beau travail :

« Haroldo Conti, dont Gabriel García Márquez a dit qu’il était l’un des plus grands écrivains argentins, est né en 1925 à Chacabuco, dans la province de Buenos Aires. Enlevé dans la nuit du 4 au 5 mai 1976 par des hommes à la solde du pouvoir dictatorial, il est porté disparu depuis cette date. »

Le recueil se divise en 3 parties : « La ballade du peuplier carolin », « Hommages » et « Requena », à quoi s’ajoute un dernier texte, qui fut le dernier écrit par Haroldo Conti juste avant son arrestation par la junte, « À la droite de Dieu ». La première partie, cinq nouvelles, est une suite de chroniques du village de Chacabuco et de ses habitants . Avec une grande douceur, une tendresse infinie et un beau sens du détail, Haroldo Conti rend hommage aux membres de sa famille et à quelques figures marquantes du village natal, aux lieux et je dirais au temps également, celui qui fut, qui passe et nous pousse. Dans la toute première histoire, « Les Douze lieues à Bragado » voici l’oncle Agustín qui participe à la course, perdant toujours car toujours ne résistant pas au détour pour saluer le grand peuplier, et même pour s’endormir à ses côtés.

« Mais les autres fois, enivré par la campagne, il tournait à gauche ou à droite avant Bragado, et certains racontaient qu’ils avaient vu l’oncle sauter entre les épis dorés, les herbes sombres et les champs de maïs dont les feuilles brillantes fouettaient ses jambes dures, affolant lièvres et oiseaux. Un ou deux jours plus tard, on le retrouvait endormi sous le peuplier carolin qui se dresse solitaire derrière le champ de Cirigliano et, depuis la grand-route, ressemble à tout un bouquet, unique but avoué de l’oncle qui, à l’occasion d’un prix ou tout simplement par envie, seul ou accompagné, le jour de la St-Isidore ou n’importe quel autre jour, a couru vers lui des années durant, aussi longtemps que l’arbre est resté un refuge pour ce cheval emballé. »

Le dernier texte, « À la droite de Dieu », relate le décès de la tante Teresa, l’épouse d’Agustín, et ses funérailles. Entre ce début et cette fin, on fera connaissance de la mère dans un texte particulièrement émouvant, par l’œil aimant du fils observant cette femme dans ses lieux et gestes familiers.

« Ma mère soulève une plaque de la cuisinière et jette une bûche dans le fourneau. Son visage s’embrase comme les arbres au coucher du soleil, comme le peuplier carolin qu’aimait mon père. Un côté de ses mains s’illumine de blanc tandis que l’autre reste dans l’ombre. Sa peau est un peu plus ridée et couverte de grandes tavelures. Ma mère a encore vieilli cet hiver. C’est à ses mains que je le vois parce que, pour moi, son visage est toujours le même. » 

Puis on sortira dans les rues du village, on ira au café, au moulin, on entre dans les arrière-boutiques, dans les ateliers, on observe les photos jaunies et sous nos yeux, les générations se croisent, se retrouvent, se souviennent . Le narrateur est alors juste de passage, il travaille et vit en ville, enfin dans un bidonville de Buenos Aires, il plonge dans ses souvenirs, bruits, paysages, parfums, voix, tout est tellement bon pour lui, qui se nourrit de ça avant de repartir au travail…Un va-et-vient temporel, un miroir où il revit son enfance et l’image portée de ses proches aux divers âges de la vie, de ceux qu’il aime et qu’il voit inexorablement vieillir, et donc disparaître.

Dans la partie « Hommages », eh bien, le titre dit tout, trois textes d’une infinie mélancolie, merveilleux témoignages d’amitié et de fidélité qui m’ont bien bouleversée, moi qui pense que l’amitié donne sens à la vie et lui est essentielle:

« Et soudain je cesse de taper sur les touches de ma machine à écrire. Maintenant qu’il fait nuit noire, que les voix et les murs sont morts jusqu’à demain et que la grande nuit de Buenos Aires ressemble à la mer,  je mets un disque de Tom Jobim afin de ne pas mourir tout à fait et, parce que c’est le moment des amis et des absences, je pense à mon autre ami, au capitaine Alfonso Domínguez qui vit lui aussi face à la mer […]. Alors, effaçant le temps et les distances, je les rassemble tous autour de cette table du souvenir que ce soir j’ai dressée pour eux. »

 

Enfin deux textes composent « Requena », « Dévotions » qui m’a beaucoup fait rire, avec cet homme et sa mégère de femme, Margarita. Lui, fabrique des cages:

« Dans un petit moment, à cinq heures précises du matin, cette saloperie de réveil va se mettre à sonner. Si un jour je gagne le tiercé ou je me fais une banque, je le balancerai contre le mur d’un bon coup de pied, en même temps que je balancerai beaucoup d’autres choses. […] Pendant toutes ces années, j’ai fabriqué des milliers de cages au point que je m’étonne qu’il reste encore un oiseau dans le ciel . Un jour, c’est ce que je pense pendant que je travaille, j’en construirai une grande, la plus grande de toutes, avec de gros barreaux de fer, et dedans je mettrai Margarita et sa cochonnerie de mère, ma saloperie de belle-mère et, après leur avoir fait bouffer du mouron empoisonné, je les noierai tous les deux dans le Riachuelo […] . »

Pas vraiment une ode à l’amour conjugal ! Et dans ce texte et le suivant, j’ai retrouvé cette verdeur sud-américaine que j’ai tant aimé chez d’autres. Et puis la mort de la tante Teresa et un retour au pays conté en une merveille triste, mélancolique, émouvante, un voyage au pays des fantômes, le jardin et ses ombres, la cuisine avec l’odeur du bois et le ronflement du fourneau, et les chemins de Bragado

« L’odeur d’herbe mouillée gonfle mes poumons et l’âpre exhalaison de la terre me rend cette folle témérité de l’enfance, lorsque ne m’avait pas encore poussé cette ombre plaintive que je traîne derrière moi depuis vingt ans, en une longue course solitaire, ma vie, ma vie de pauvre type car, il faut bien l’avouer, pendant tout ce temps je n’ai fait que trotter et trotter sur ce même chemin, vers cette terre que j’ai abandonnée et qui court devant moi, exactement à la même vitesse. »

Est bien faible tout ce que je pourrai écrire sur la beauté et la profondeur de ce petit livre, tout sera maladroit, mais aux premiers mots j’ai été emmenée auprès du peuplier carolin, qui voit tout, entend tout, ancré solidement par ses racines et pourtant

« Le peuplier a quelques branches mortes, d’autres se sont cassées et je ne crois pas qu’il grandira encore. Il a vieilli en même temps que l’oncle et en même temps que moi. Vingt ans sont enfouis dans son vieux tronc et sous ce feuillage arraché par le vent. Il dormira tout l’hiver, et lorsque la terre tiédira, il tentera de retrouver la joie des étés passés. Mais il sait que ses vieux jours sont venus et qu’un soir le vent le jettera à terre. »

Le dernier texte atteint simplement au sublime avec la grande fête ordonnée au ciel par Monsieur Dieu pour la tante Teresa et tous les disparus de Bragado 

« Et lorsque les ovations s’éteignent, venant de la terre pelée recouverte de nuit, venant de dessous le peuplier carolin, des applaudissements lointains et solitaires montent au ciel jusqu’à la petite chaise de la tante Teresa. »

Un gros coup de foudre pour moi.